‹ L'école de J Volumes 1 and 2Chapitre 37 sur 71 · SIXIEME BÉATITUDE · texte numérisé non relu

SIXIEME BÉATITUDE

Heureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu,

A chaque béatitude Jésus-Christ a soin de faire entendre, sous des expressions différentes, que le bonheur de l'homme est réservé pour l'autre vie, où il verra et possédera Dieu, et qu'en celle-ci, il n'est heureux que par l'espérance et l'avant-goût d'un état si désirable.

Quelle est la condition nécessaire pour voir Dieu? C'est d'être d'une pureté infinie, de laquelle il est impossible, même aux plus grands saints, de se former l'idée. C'est d'avoir le cœur pur de toute affection étrangère à son amour; toute la perfection chrétienne est renfermée dans cette pureté, et c'est parce que la pureté du cœur peut toujours croître, que la perfection du chrétien n'a point de bornes.

On a pu le remarquer plus haut : Dieu veut que tous nos amours se rapportent au sien ; qu'ils soient purifiés et sanctifiés par le sien; que, du côté du principe, ils ne soient distingués du sien et ne fassent avec lui qu'un seul et même amour. Tant qu'il y aura dans l'àme quelque mélange d'amour-propre, elle ne pourra être élevée à la vision béatifique. Mourût-on en état de

* Jacq., n, 13,

grâce, il faudra passer par le feu terrible du Purgatoire, et souffrir une privation plus ou moins grande du Souverain Bien, jusqu'à ce qu'on soit entièrement dégagé de toute impureté, et que l'amour divin règne en nous à l'exclusion de tout autre amour. Mais aussi, tout fidèle qui, en mourant, aura le cœur véritablement pur, sera admis sans aucun délai à voir Dieu.

Il est aisé de concevoir par là combien il nous importe d'acquérir ici-bas cette pureté, non-seulement celle qui consiste dans la grâce sanctifiante, mais encore celle où la charité n'est souillée d'aucune nuance de propriété.

C'est une des raisons pour lesquelles il nous est ordonné d'aimer Dieu de tout notre cœur, afin de nous mettre en état de le posséder au moment même où il nous appellera à lui. Toute disposition de notre part qui forcerait Dieu à différer tant soit peu de nous recevoir dans son sein, est donc contraire au grand précepte de l'amour de Dieu. D'où nous pouvons juger quel soin le chrétien doit apporter à purifier ses affections. C'est à quoi tendent toutes les maximes de l'Évangile touchant la mortification du cœur.

Ces maximes vont beaucoup plus loin qu'on ne pense, et il est peu de personnes qui en pénètrent parfaitement le sens. La mortification du cœur, dont la pratique semble si dure, nous ouvre la porte du Ciel, et elle est le chemin qui nous mène à l'éternelle félicité. Je ne verrai Dieu que quand mon cœur sera purifié; cette vue sera d'autant plus parfaite, que mon cœur sera plus pur; et le degré de sa pureté sera la mesure de mon bonheur. En faut-il davantage pour me déterminer à embrasser la mortification , et à déraciner en moi l'amourpropre? Ne regarderait-on pas comme un insensé celui

qui, au prix de quelques heures de peine, refuserait d'aciieter le repos de toute sa vie? Ayons un peu de foi, et nous comprendrons que c'est une folie incomparablement plus grande de ne pas vouloir se gêner pendant le cours de cette vie mortelle, afin de parvenir plus sûrement et plus tôt à la vue et à la possession de Dieu. Nous appliquerons donc à chaque violence qu'il faudra nous faire, ces paroles de saint Paul : Les afflictions momentanées et légères du temps présent nous produisent le poids éternel d'une gloire sublime et qui passe toute mesure \

Mais quel nom donner à cette folie, s'il est vrai de plus que le travail de la purification du cœur est le moyen efficace, et même unique, de s'assurer quelque bonheur ici-bas!

D'où viennent tous les tourments de l'âme? La philosophie elle-même nous l'apprend : de ses affections mal réglées, désordonnées, excessives. Établissez-y la règle, l'ordre, la modération ; l'âme rentre dans sa tranquillité. Les désirs, les craintes, les inquiétudes, les prévoyances, les murmures, les révoltes, la tristesse, les angoisses et le désespoir n'ont point d'autre source que l'amour-propre et le défaut de soumission à la volonté de Dieu. Domptez cet amour-propre évidemment injuste et déraisonnable; tenez, comme vous le devez, votre volonté soumise à celle de Dieu; attendez et recevez tout de sa main; bénissez-le, comme Job, des maux comme des biens, et vous goûterez le calme et la paix.

Il en coûte, direz-vous, pour se captiver et se réprimer de la sorte. Encoûte-t-il moins de se laisser aller à toutes

> // Cor., ïv, 17.

les impulsions de la nature? Vous ne faites altenlion qu'au moment du combat; considérez-en les suites, et voyez les fruits de la victoire. Commencez par convenir qu'il n'y a jamais eu ni paix ni bonheur pour vous, tant que vous vous êtes livré aux désirs de voire cœur; c'est tme vérité dont la réflexion vous a toujours convaincu. Si cela est, et si vous voulez être sérieusement heureux, vous n'avez d'autre parti à prendre que de mortifier ces désirs. Répondez à cette demande : Croyez-vous que l'amour de Dieu fera votre bonheur dans l'éternité? V^ous ne seriez pas chrétien, si vous en doutiez. Il doit donc le faire aussi dans le temps, car il ne change pas de nature, et il produit dans l'homme les mêmes effets, autant que la condition présente le permet. Vous ne serez par conséquent heureux ici-bas, qu'autant que vous aimerez Dieu. Mais plus votre cœur sera pur et vide de tout autre amour, plus vous l'aimerez. Ainsi, vous travaillez directement à votre bonheur, en travaillant à vous purifier par la mortification.

Je sais qu'il faut en avoir fait l'épreuve, pour le bien concevoir; mais aussi, après la déclaration si expresse et si souvent réitérée de l'Évangile, après tant déraisons si persuasives, après le témoignage unanime des saints, comment peut-on refuser de faire cette épreuve?

On ne le refuse pas, direz-vous encore, mais le courage manque, la continuité lasse, on ne voit jamais la fin de cette guerre intestine.

Quoi! le courage vous manque pour être heureux! La continuité d'une route où chaque pas vous approche du bonheur, vous lasse! Vous osez dire qu'on ne voit nulle fin à cette guerre, tandis qu'il est certain que les premiers efforts terrassent le plus grand nombre des ennemis, I 14

et que d'un jour à l'autre la victoire devient moins difficile? Nous ne sommes pas ici de bonne foi avec nousmêmes; Famour-propre nous trompe, et nous le voulons bien; il nous fait entendre que nous y gagnerons en composant avec lui, et nous donnons dans ce piège, faute de consulter la droite raison, la foi et nos propres expériences.

Le monde, tout grossier et matériel, n'attache aucun bonheur à la vue intuitive de Dieu; il ne connaît point la pureté du cœur, qui fait qu'on n'aime que Dieu, ni la mortification des affections déréglées, qui conduit à celte parfaite pureté. Et comment le monde saurait-il ce que c'est qu'un cœur pur? La plupart même des vrais chrétiens ne le savent pas. lis se bornent, les uns, à se garantir du péché mortel ; les autres, à ne commettre aucune faute un peu notable de propos délibéré. Mais leur propose-t-on de purifier leur esprit de mille pensées frivoles et inutiles qui les dissipent; leur cœur d'une foule de petits attachements qui affaiblissent l'amour de Dieu; de faire violence à leur humeur, à leur caractère; de rejeter les vues et les retours d'amour-propre? C'est ce qu'ils ne veulent pas entendre, ne s'y croyant pas obligés; ce dont ils ont à peine l'idée, et ce qu'ils ne peuvent se résoudre à pratiquer. Oh! que la pureté du cœur est rare, et que peu de gens s'appliquent à l'acquérir !

La sentence de Jésus- Christ est trop relevée, pour que le monde, qui ne la conçoit pas, songe même à la calomnier; il n'en est jamais question, ni dans les discours, ni dans les écrits de ses partisans. Mais il a ses objets de félicité, qui, étant bas et terrestres, avilissent son cœur, et souillent ses affections. Il ne sait ce que c'est que de s'élever aux choses spirituelles, surnatu-

relies et éternelles; il est toujours plongé dans la boue des créatures.

Cependant, pour aspirer à cette félicité tout animale, il faut qu'il se soumette à une mortification plus dure que celle qui est prescrite dans l'Évangile, et il s'y assujettit sans difficulté; et il trouve raisonnable de s'y assujettir. S'il a des défauts de caractère, des inclinations, des passions, qui peuvent lui nuire dans la poursuite de ses plaisirs, de sa fortune, de son élévation, il ne les corrige pas à la vérité, il ne les déracine pas; mais il les dissimule, il les cache, il affecte de paraître le contraire de ce qu'il est; et il se fait une continuelle violence. Elle n'est qu'extérieure, je le sais, le dedans ne change point, et le cœur conserve toujours ses mêmes dispositions; mais c'est justement pour cela que je trouve cette espèce de mortification plus pénible, parce qu'elle est forcée, et que dans le cœur on enrage de la contrainte qu'on éprouve. Que de caprices et d'humeurs, sans parler du reste, n'a-t-on pas à essuyer de la part d'une femme qui nous captive ! Que de hauteurs et de dédains de la part d'un grand qui nous protège, et de ceux dont on a besoin pour s'avancer! De combien de gens ne dépend-on pas pour sa fortune; et quels rôles bas et humiliants n'est-on pas obligé de jouer? On en souffre, on eu est désespéré. Il faut pourtant digérer tout cela, et se bien garder de mettre au jour ses vrais sentiments.

Telle est la tyrannie que le monde exerce sur ses esclaves, et il a encore l'impudence de dire qu'ils sont heureux ; et ils le répètent après lui, quoique dans l'âme ils pensent le contraire.

Leur servitude s'étend jusque-là ; et le monde ne tarderait pas à les disgracier, s'ils s'avisaient de produire

les plaintes qui leur échappent en secret, et qu'ils contient à peine à leurs intimes amis. Mortifiés, gênés, contrariés, humiliés en toutes rencontres, il faut qu'ils dévorent leurs chagrins, et qu'ils fassent toujours bon visage. Comparez cet état pour le bonheur à celui d'un chrétien qui purifie son cœur en vue de Dieu, et prononcez, non sur l'avenir seulement, mais sur le présent.

Vous direz peut-être que l'esclavage du monde ne dure pas toujours, qu'un temps vient où l'on sort de la dépendance, et où l'on n'est plus dans le cas de se contraindre. J'ignore quel est ce temps, si ce n'est celui où vous n'avez plus de prétentions, où vous n'espérez plus de plaire au monde, où il vous quitte, et vous force à le quitter. Mais tant que vous attendrez quelque chose de lui, tant que vous mettrez en lui votre félicité, il vous asservira, et vous n'en aurez pas moins à souffrir dans vos dernières années que dans les premières. Je m'en rapporte sur ce point aux personnes des deux sexes, qui, malgré les désagréments et les infirmités d'un âge avancé, veulent encore figurer dans les sociétés, et être de toutes les parties de plaisir.

Mondains, vantez-nous, après cela, voire aisance et votre liberté; plaignez le chrétien qui s'étudie à mortifier son cœur, et dites qu'il est malheureux. H vous rend la pareille avec bien plus de raison, à vous qui n'êtes que de vils et de misérables captifs, chargés des chaînes les plus pesantes, qui les traînez malgré vous, et qui, pour comble de misère, êtes forcés de vous dire libres.

TREIZIEME LEÇON. ITT

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