‹ L'école de J Volumes 1 and 2Chapitre 38 sur 71 · SEPTIEME BEATITUDE · texte numérisé non relu

SEPTIEME BEATITUDE

Heuretix ceux qui sont pacifiquesj parce qu'ils seront appelés enfants de Dieu.

L'enfant de Dieu a droit à riiéritage paternel; les biens de Dieu sont les siens, et il les possède en commun. Ces biens de Dieu sont tous renfermés en lui, et ne sont autre chose que lui-même. Jésus-Christ promet donc ici rélernelle possession de Dieu et de tous les vrais biens à ceux qui sont pacifiques; et c'est avec raison qu'il les dit heureux, puisque dans cette possession ils ffoûteront la paix la plus parfaite avec Dieu, avec euxmêmes, avec les anges et les élus leurs Frères.

Ils ne seront plus exposés à offenser Dieu, ni à le voir courroucé contre eux; ils ne craindront plus, ni les menaces de sa justice, ni la sévérité de ses jugements, ni la rigueur de ses vengeances. Admis à son amitié, à son intime familiarité, ils ne verront plus en lui ce qu'il a de terrible, mais seulement ce qu'il a d'aimable, et ils jouiront des charmes infinis de ses perfections, comme il en jouit lui-même, sans craindre que leur union avec lui s'altère jamais.

Ils ne seront pas moins en paix avec eux-mêmes. Du côté du corps, plus de besoins, plus de maladies, plus d'infirmités ni de souffrances; du côté de l'âme, plus de désirs ni de craintes, plus de tristesse ni de chagrins, plus de révoltes ni de combats. Tout en eux sera dans l'ordre; tout sera tranquille; tout concourra à leur bonheur. L'esprit ne sera plus agité de diverses pensées, la vue de Dieu l'occupera tout entier; ni le cœur de divers mouvements, ils seront tous absorbés dans l'amour de Dieu; et cet amour sera un amour puissant,

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toujours doux, toujours paisible, toujours pleinement satisfait.

La concorde la plus parfaite régnera aussi parmi les bienheureux : nul amour-propre, nul intérêt particulier, nulle jalousie, nulle envie. Chacun, content de son sort, applaudira à l'élévation des autres; leur félicité augmentera la sienne; et comme Dieu sera tout en tous, tous le béniront, le loueront, Tadmireiont, l'aimeront autant dans les autres que dans eux-mêmes. Les divers degrés de gloire et de bonheur, distribués dans la plus juste proportion selon les mérites, feront la beauté de la cour céleste; et chacun jouira de ce ravissant spectacle avec un entier désintéressement pour soi-même. Paix ineffable, paix universelle, paix éternelle, vous serez la récompense de ceux qui auront été pacifiques s-ur la terre.

Quoi ! la paix sera la récompense de la paix! Oui, une paix achetée par des efforts, par des combats, par des sacrifices, sera suivie et payée d'une autre paix délicieuse, où il n'y aura plus d'efforts à faire, plus de combats à se livrer, plus de sacrifices à s'imposer. Mais la paix et le bonheur sont la même chose. C'est donc à dire qu'un bonheur consommé et à jamais durable sera le prix d'un bonheur commencé et passager, et que la deslinée du chrétien est de goûter ici-bas les prémices de la félicité qui l'attend là-haut. Quiconque envisage la morale chrétienne sous un autre jour ne l'entend pas.

Qu'on dise après cela que l'école de Jésus-Christ n'est pas celle du bonheur. Que nous ordonne, que nous recommande son Évangile d'un bout à l'autre? De conserver par tous moyens la paix avec Dieu, avec nousmêmes, avec le prochain : la paix avec Dieu par l'observalion de ses commandements, par la crainte filiale de lui

déplaire, par un humble retour à lui, quand nous l'avoUxS offensé, par la prière et les autres exercices de piété qui nous unissent à lui, par la soumission à sa sainte volonté, par la fidélité à répondre à ses grâces, par la confiance en sa bonté, la patience et l'abandon; la paix avec nousmêmes, en obviant ou en remédiant aux reproches de la conscience, en tenant nos passions en bride, en captivant les sens, en ne donnant nulle prise sur nous à l'imagination, en maintenant l'ordre dans les puissances de l'âme, en les soumettant à la raison, et la raison à la foi, en affaiblissant de jour en jour l'amour-propre, principe de tous nos vices et de tous nos troubles ; la paix avec le prochain, d'abord en rendant à chacun ce qui lui est dû selon les lois de la justice, et en ne nous montrant pas trop exigeants et trop difficiles sur nos propres droits; puis en le prévenant par toutes sortes d'égards et de bons offices selon les lois de la charité, en ménageant sa réputation, en supportant ses défauts, en ne le faisant pas souffrir des nôtres, en témoignant dans toutes les rencontres une affection sincère pour sa personne, et un zèle vif pour ses intérêts. N'est-ce pas là à quoi se réduit la morale de Jésus-Christ? Et n'estil pas évident qu'on s'avance vers le bonheur, à mesure qu'on devient plus exact à le suivre?

Vouloir parvenir à cette paix sans combat, est une chimère ; il faudrait pour cela que l'homme fût naturellement bon, ami de ses devoirs, et qu'il ne trouvât en soi aucun obstacle à les remplir. Dire qu'une telle paix coûte trop à acquérir est une absurdité; l'acquisition de ce qui est indispensable au bonheur ne peut jamais trop coûter. D'ailleurs, la difficulté ne vient point des choses qui me sont prescrites, mais de l'opposition que j'y rencontre en moi ; c'est cette opposition qu'il

faut que je surmonte avec le secours de Dieu, et plus elle est grande, plus je dois m'armer de courage pour la vaincre, sans jamais me rebuter ; d'autant plus que, SI je le veux, je suis assuré de réussir. En un mot, cette triple paix m'est absolument nécessaire; nul bonheur pour moi ici-bas, si je suis mal avec Dieu, avec le prochain, avec moi-même. Les moyens que me présente l'Évangile sont les seuls efficaces, et ils sont infaillibles. Je suis donc un insensé, un ennemi de mon repos, si, connaissant ces moyens, je ne les embrasse pas. II n'y a rien à répliquer à tout ceci.

Tel est néanmoins l'aveuglement du monde, que nonseulement il ignore ces vérités, mais qu'il s'en moque, qu'il les rejette et les attaque de toute sa force.

Il ne parle que de paix, il prétend la donner à ses partisans, il leur tient à ce sujet le langage le plus séducteur. Mais quelle paix leur promet-il? La paix avec leurs sens, la paix avec leurs passions, et même avec leurs vices, en leur accordant tout ce qu'ils demandent. Gela est contradictoire, car ils vous demanderont toujours plus que vous ne pourrez, plus même que vous ne voudrez leur accorder; et le moindre obstacle, le moindre refus les irritera. Vous n'avez donc rien à attendre de ce côté-là.

Il leur promet la paix avec le prochain, en gardant avec lui les dehors de la politesse, en partageant ses plaisirs, en favorisant ses penchants, en flattant ou en excusant ses vices, en adoptant les mêmes maximes, et enmenant le même train de vie. Les hommes vicieux et corrompus nejouissent point entre euxd' une autre paix; elle n'est qu'extérieure, et le cœur n'y a point de part.

Mais que devient ce simulacre de paix, lorsque les

intérêts s'entre-choquent; lorsqu'on poursuit et qu'on se dispute les mêmes objets; lorsque celui qui l'a emporté provoque la jalousie de ses rivaux; lorsque l'orgueil et l'amour-propre, qui dominent dans la vie humaine, sont blessés, ce qui arrive à toute occasion ; lorsque nous jugeons qu'on nuit à nos prétentions, qu'on lèse nos droits, qu'on manque aux égards que nous croyons mériter? Le monde n'est-il donc pas plein de dissensions et de querelles, d'inimitiés et de haines sourdes ou déclarées? N'y est-on pas toujours en défiance les uns des autres? N'y vit-on pas comme dans un pays de guerre, où il faut toujours être armé pour attaquer ou pour se défendre? Quelle folle entreprise, que celle de concilier la paix mutuelle avec l'intérêt personnel, qui tire tout à soi, et ne veut rien laisser aux autres ! Quel impudent mensonge de promettre la paix d'une part, et de l'autre d'autoriser des maximes qui mettent les passions aux prises, et qui attisent la discorde! Trouvezmoi un mondain qui considère le bien public autrement que par rapport à soi, et qui soit délicat sur les moyens de se satisfaire aux dépens d'autrui. Trouvez-en un qui ne porte envie au bien-être, à la fortune, au poste, à la réputation d'un autre. Cette malheureuse passion règne dans toutes les conditions, chez les petits comme chez les grands. On la cache, on en a honte, on la condamne secrètement; mais il n'en est pas moins vrai que la morale du monde l'excite, la favorise, la justifie quant au fond, et qu'elle ne la blâme tout au plus que dans les procédés. Et l'on veut que, mettant les cœurs dans une pareille disposition, cette morale soit propre à entretenir la paix dans la société î Jamais il n'y eut un si manifeste renversement d'idées.

Pour la paix avec Dieu, le monde ne s'en embarrasse

pas; il porte ses pensées et ses désirs ailleurs; il se fait un principe d'oublier Dieu, de le mettre de côté en tout, de né{];lig^er son culte qu'il borne pour la bienséance à quelques dehors de religion, encore ne se gêne-t-il guère là-dessus. Il est très-disposé à accueillir les systèmes de l'impiété et du libertinage; il accorde toute sa faveur aux écrivains assez hardis pour les produire; il en fait ses maîtres et ses docteurs ; il les admire comme des génies du premier ordre. Et d'où vient cet oubli, ce mépris de Dieu? De ce qu'il en juge le souvenir et le respect incompatibles avec la fausse paix qu'il s'est forgée, et qu'il ne parvient jamais à réaliser.

Il dit sans cesse : la paix, la paix ! Mais le Seigneur a prononcé par un de ses prophètes qu'îV n'y a point de paix pour les etinemis de la piété ' ; point de bonheur par conséquent, ni dans cette vie, ni dans l'autre. Partout le mondain, dans l'éternité comme dans le temps, sera en état de guerre avec Dieu, avec lui-même, avec ses semblables. C'est-à-dire qu'il porte toujours l'enfer avec soi. Ici-bas, il trouve le secret de se distraire par intervalles; mais, dans l'autre monde, cette ressource lui manquera, et il sera livré sans relâche à toute l'horreur de son état.

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