DE LA JUSTICE CHRÉTIENNE. SES QUALITÉS
Je VOUS déclare, dit Jésus -Christ, que si votre justice ne surpasse celle des Scribes et des Pliari^
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siens ) vmis n* entrerez point au royaume des deux *^ C'est à celui qui propose un prix de poser les conditions auxquelles il veut raccorder. Le bonheur étemel est le prix que nous propose Jésus-Glirist, et la condition qu'il exige pour nous en mettre en possession, est que nous soyons justes, mais d'une justice telle qu'il l'entend, d'une justice dont lui seul est le juge, et qui, par conséquent, ne doit pas être conçue ni réglée selon nos idées humaines, mais selon ses idées divines.
Quelle était lajusiicedes Scribes et des Pharisiens?
Premièrement, c'était une justice extérieure, dont le principe n'était pas dans le cœur.
Secondement, c'était une justice imparfaite qui négligeait l'essentiel et s'attachait à l'accessoire.
Troisièmement, c'était une justice qu'ils croyaient pouvoir accomplir par leurs propres forces, sans avoir besoin du secours de la grâce.
Quatrièmement enfin, c'était une justice inspirée par des motifs d'intérêt et de vaine gloire.
Les Scribes et les Pharisiens étaient donc des justes hypocrites qui se mettaient peu en peine d'être tels aux yeux de Dieu, pourvu qu'ils parussent l'être aux yeux des hommes. C'étaient des jusles minutieux, scrupuleux au dernier point sur les petites observances, et qui ne se gênaient nullement sur les points capitaux de la loi, tels que l'amour de Dieu et l'amour du prochain. C'étaient des justes orgueilleux qui se glorifiaient de leur justice comme de leur ouvrage, et qui, loin d'en rendre gloire à Dieu, ne pensaient pas même qu'il en dut être l'auteur. Enfin, c'étaient des justes vains et
* Matïu., V, 20,
intéressés, qui ne cherchaient qu'à se distinguer des autres, qu'à s'attirer de la considération, qu'à occuper partout les premières places, qu'à s'enrichir, en séduisant les veuves par une piété apparente.
Ces dévots du judaïsme, ces hommes qui se séparaient de la foule, et ne voulaient rien avoir de commun avec elle, ont été, comme on sait, les grands ennemis de Jésus- Christ; ce sont eux qui l'ont persécuté, calomnié et condamné à mort. Jésus-Christ, de son côté, a fait une guerre ouverte, non à leurs personnes, mais à leurs maximes, et à leur genre de dévotion; lui qui était plein de compassion et d'indulgence pour les pécheurs humbles, n'a montré partout que de l'indignation et de la rigueur contre ces justes superbes. Partout il met sa doctrine en opposition avec celle de ces faux Docteurs, et sa doctrine simple, éloignée de toute affectation, était une condamnation manifeste de la leur.
La justice qu'il recommande à ses disciples, et qui seule peut leur ouvrir l'entrée du royaume des cieux, doit donc avoir les quatre qualités opposées à la justice pharisaïque.
Il faut que l'intérieur en soit le fondement, et qu'elle ait son siège dans le cœur.
Il faut qu'elle soit parfaite, et que, sans omettre les petites choses, elle s'attache principalement aux grandes.
Il faut qu'elle soit accompagnée d'humiUté, du sentiment de notre impuissance, et du recours continuel à Dieu par la prière.
Enfin, il faut qu'elle ne soit souillée d'aucun motif d'intérêt ou de vanité, et qu'elle n'ait en vue que gloire de Dieu et l'édification du prochain.
Disons un mot de chacune de ces qualités, dont
trois dernières, comme on peut le remarquer, dépendent de la première.
Ce qui frappe d'abord en elles, c'est un certain caractère de vérité et de raison, qu'on ne saurait leur contester. Avant tout raisonnement, et sur la simple idée de la justice, on voit que, s'il lui manque quelqu'une de ces conditions, ce n'est pas une véritable justice ; à plus forte raison, si elles lui manquent toutes. On voit aussi que, selon la droite raison, la justice, dont Dieu fait un devoir aux bommes, doit être revêtue de ces qualités, et qu'il n'a pu se dispenser de les exig^er.
Pour commencer par la première, que, dans les oblig^ations qu'ils nous imposent, les bommes s'en tiennent aux dehors, et aux simples effets extérieurs, on le conçoit sans peine. Le bon ordre public n'en demande pas davantage. Les dispositions secrètes du cœur ne regardent pas les législateurs humains; ils ne les exigent pas, parce qu'ils ne peuvent les connaître avec certitude. Leurs lois sont purement extérieures; ils dépasseraient leurs pouvoirs, s'ils en portaient d'autres, et elles seraient violées impunément. A leurs yeux, on est juste, dès qu'on paraît l'être; ils ne poussent pas plus loin leurs recherches, et c'est toujours par les actions, et non par les intentions,, qu'ils jugent les hommes. Mais Dieu, à qui l'extérieur n'en peut imposer, pénètre plus avant; il s'attache à l'intérieur; c'est ce qu'il exige avant tout, et dont il se contente, lorsqu'on ne peut y joindre l'action extérieure. Il voit dans le cœur l'intention, la droite volonté, le désir sincère; et cette justice qui n'est aperçue que de lui, qui n'est que de son ressort, est aussi la seule qui lui soit agréable, la seule qu'il tienne pour réelle et digne de récompense. C'est par le
cœur qu'on marclie en sa présence, par le cœur qu'on est juste devant lui. Il a prescrit des devoirs de justice, et il veut sans contredit qu'on les remplisse; mais ce n'est pas pour lui, ni pour s'assurer de nos sentiments intimes, qu'il a ordonné les œuvres, et il n'y met de prix que celui qu'elles tirent de nos dispositions.
Ainsi le premier soin du chrétien doit être d'observer la loi de Dieu dans son cœur, c'est-à-dire de la révérer, de l'aimer, de vouloir sincèrement la pratiquer. S'il a ce respect, cette affection et cette volonté, dans l'occasion il fera les efforts nécessaires pour accomplir ce qui lui est commandé; il les fera selon toute l'étendue de son pouvoir; il les fera constamment; ou, s'il vient à se relâcher, c'est une preuve que le principe intérieur s'affaiblit.
Voyons si notre justice a cette première qualité. Sommes-nous pénétrés de respect pour nos devoirs de chrétien? Les aimons-nous? Avons-nous une volonté sincère de les accomplir? Y sommes-nous déterminés, quoi qu'il nous en coûte? Dans cette vue, nous appliquons-nous à les bien connaître, et faisons-nous notre principale étude de l'Évangile? Si nous y prenons garde, nous remarquerons que la plupart de ses préceptes regardent immédiatement le cœur, qu'ils tendent à le réformer et à le perfectionner, et que ceux mêmes qui ont un objet extérieur, supposent des dispositions intérieures, sans lesquelles l'œuvre ne serait d'aucun mérite devant Dieu. Ainsi la prière vocale, et tout le culte extérieur; ainsi l'aumône et toutes les œuvres de charité.
C'est donc avec raison que ceux qui entendent bien l'Evangile recommandent si fort l'intérieur, et ne se lassent pas de répéter que sans cela il n'y a ni vraie piété, ni vraie justice; qu'au contraire plus on cultive
l'intérieur, plus on est solidement vertueux. On ne saurait donc trop s'examiner sur ce point et s'assurer si sa vertu est bâtie sur ce fondement, si l'on donne à l'intérieur ses premiers soins, et si l'on s'applique à y faire chaque jour du progrès. Combien de chrétiens ont à se reprocher de ressembler plus ou moins en ceci aux Pharisiens! Combien ne connaissent de la piété que les pratiques extérieures, et n'en ont pas le principe dans l'âme! Aussi Dieu qui sonde les cœurs, que pense-t-il de leur justice? Et quel mécompte pour eux lorsqu'ils paraîtront devant Lui!
En second lieu, la justice que Dieu attend de nous doit être parfaite, c'est-à-dire entière dans toutes ses parties; elle doit embrasser toutes les grandes choses, et s'étendre aux plus petites.
Elle serait défectueuse, si, négligeant les petites, el!e ne s'attachait qu'aux grandes; elle l'est encore davantage, lorsque, omettant les grandes, elle s'en tient aux petites. C'était un des reproches ordinaires que Jésus- Christ faisait aux Pharisiens; et ce fut à leur sujet que, distinguant les préceptes essentiels qu'ils violaient sans scrupule, des menues observances qu'ils pratiquaient au delà même de la lettre, il établit cette belle règle : Il faut être fidèle à ceux-là, et ne pas omettre celle s-cV . Les grands préceptes sont d'une obligation rigoureuse, et doivent passer avant tout. Les moindres observances ne doivent pas être omises, parce qu'elles sont le complément et la perfection des autres. Ainsi, dans la loi chrétienne, les devoirs sont subordonnés; il en est d'essentiels, dont nulle raison ne peut jamais dispenser;
» Matth., xxni, 23.
il en est d'autres moins importants, qu'il faut toujours observer quand on le peut, mais qu'on doit omettre, ou qui cessent d'obliger, dans la concurrence avec d'autres plus graves.
Est-il rien de plus juste qu'une telle règle? Si la sainteté chrétienne n'embrassait pas jusqu'aux moindres devoirs, elle ne serait pas digne d'avoir Dieu pour auteur. Si elle ne mettait pas un certain ordre entre eux, et ne donnait pas la préférence à quelques-uns sur d'autres, elle ne serait pas conforme à la souveraine raison. Ce qui en fait la perfection, c'est qu'elle n'omet rien, et qu'elle assigne à chaque devoir son rang selon son importance.
Suivons-nous cette règle dans notre conduite?
Deux sortes de chrétiens la violent. Les uns, attachés à la lettre de la loi, en méconnaissent Tesprit. Observateurs rigides de certaines pratiques extérieures, bonnes à la vérité, mais d'une bonté subalterne, ils font consister en cela toute leur justice; et ils manquent aux obligations essentielles de la charité, n'aimant véritablement ni Dieu, ni le prochain ; ils sont chagrins, aigres, caustiques, méprisants, envieux, médisants, calomniateurs, et cela souvent par un zèle faux et simulé, se couvrant des intérêts de Dieu, et prétendant par là justifier leur malignité et leurs excès. Ils ressemblent aux Pharisiens qui ne se firent nul reproche d'avoir achelé à deniers comptants le sang de Tlnnocent, et qui, lorsque Judas jeta devant eux l'argent qu'il avait reçu, dirent : Il ne nous est pas permis de mettre cet argent dans le trésor du temple, parce que c'est le prix du sang '. Ce langage n'est pas rare parmi les faux dévots, et
* M.VTTH., XXVII, 6.
les gens de parti qu'une aveugle prévention séduit. Les autres, sous prétexte de s'en tenir à l'esprit de la loi, en négligent souvent la lettre. Ils veulent être justes et saints en grand, et ne s'arrêtent pas, disent-ils, aux minuties. Mais ce qu'ils traitent de minuties, ce sont des points d'où dépend l'observation parfaite de ceux qui sont les plus graves; et l'on est en droit de penser qu'ils manquent, ou qu'ils manqueront bientôt à ceux-ci, dès qu'ils se permettent de négliger ceux-là. Ainsi, dans le monde, quiconque omet ordinairement certains exercices de piété, dont l'omission en soi n'est pas grave, en viendra tôt ou tard à pécher contre ce que le culte extérieur a de plus essentiel. Ainsi, dans les cloîtres et les communautés, l'infraction des règles ordinaires conduit par degrés à la violation des vœux, la dissipation au dégoût de l'état, et les moindres licences aux derniers désordres.
La troisième qualité de la justice chrétienne est qu'elle soit accompagnée d'humilité; c'est-à-dire que nous reconnaissions que Dieu en est le principe et l'auteur; que c'est lui qui la met en nous, qui la conserve ensuite et l'augmente par sa grâce, sans que nous y ayons d'autre part qu'une simple coopération aux bons mouvements qu'il nous inspire; encore cette coopération, quoique très-libre, est-elle due au choix qu'il fait de ses grâces et des circonstances où il nous les donne.
Ainsi la vérité ne nous permet pas de nous glorifier de notre justice, comme si elle nous appartenait; et toute la gloire doit en être rendue à Dieu, sans lequel nous ne pouvons rien dans l'ordre du salut. En effet, notre destination étant toute gratuite de la part de Dieu, et surnaturelle, c'est-à-dire surpassant l'exigence
de notre nature, les moyens propres à nous élever à cette fin sont pareillement surnaturels; et nous ne pouvons ici-bas les connaître, ni nous les procurer, ni en user par nos propres forces, surtout depuis le péché, qui a mis le désordre et la corruption dans notre nature. C'est pourquoi, après que Dieu nous a guéris par sa pure miséricorde, il ne nous reste que la liberté d'accepter ou de rejeter les moyens qu'il met à notre disposition. Dieu fait à notre égard l'office d'un médecin, qui ordonne le remède, qui le prépare, qui l'accommode à nos besoins, qui nous le présente, nous invite à le prendre, nous y détermine malgré nos répugnances, en y inclinant doucement notre volonté. Nous qui ne connaissions pas notre mal, et qui étions bien éloignés de penser à recourir au médecin, pourrions-nous, sans une extrême ingratitude, soutenir que nous nous sommes guéris nous-mêmes, parce que nous avons usé du remède offert? C'est donc avec raison que Dieu exige de nous l'humble aveu de notre impuissance à tout bien, et la reconnaissance sincère de tenir de lui la justice qui est en nous.
Quoique ce soit là le fond même de la religion, et que nous fassions profession de le croire , l'amour-propre ne nous en sollicite pas moins fortement à nous glorifier de nos faibles efforts, à nous attribuer nos vertus, à nous en applaudir comme le pharisien de l'Évangile, à nous préférer aux autres, et à oublier que nous tenons tout de Dieu. Orgueil injuste, qui lui déplaît souverainement, et qu'il ne peut s'empêcher de foudroyer comme l'ennemi capital de sa gloire. Cet orgueil est plus ordinaire aux âmes qui ont été préservées des grandes fautes, et qui n'ont pas été éprouvées par les tentations, qu'aux pécheurs convertis qui ont fait une longue expérience
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de leur faiblesse, ou qu'à ceux qui, ayant été violemment tentés, se sont vus mille fois sur le point de tomber. Presque toutes les pei'sonnes qui bornent leur piété aux pratiques extérieures y sont sujettes ; et plus elles sont fidèles à ces pratiques, surtout lorsque ce sont des œuvres de surérogation, plus le danger est grand pour elles de s'en faire gloire. Craignons le poison de l'orgueil, dont on ne se défie pas assez, et prions Dieu que, par tous moyens, il nous maintienne dans l'humilité.
Enfin, la quatrième qualité de la justice chrétienne est qu'elle soit élevée au-dessus des motifs d'intérêt et de vanité.
C'est dégrader la piété, que de la faire servir à des vues d'avarice, et de l'employer comme un moyen de s'enrichir et de parvenir. Ce n'est pas moins l'avilir, que de chercher par là l'estime et la considération des hommes, et de prétendre à titre de dévotion aux distinctions honorables. Dans tous les siècles il y a eu de ces Pharisiens pleins d'ostentation, jaloux d'attirer sur eux les regards publics, faisant sonner haut leurs bonnes œuvres, les relevant eux-mêmes avec une modestie alfectée, ou ayant des prôneurs à gages, et tenant pour perdu le bien qu'ils faisaient, s'il était entièrement ignoré. Il était perdu en effet dans leur intention, puisqu'il ne produisait rien pour leur fortune, ou qu'il ne leur attirait ni louange, ni faveur. Ces faux justes ojit reçu leur récompe?ise, dit Jésus-Christ, vaine comme eux; et ils n'ont rien à attendre de mon Père. Dieu ne reconnaît pointée qui n'est pas fait pour lui; et, loin de couronner ces hypocrites, ces charlatans de la piété, il les démasquera un jour à la face de l'univers, et découvrira leur turpitude secrète. Quelle honte pour eux!
quel désespoir! que d'œuvres à jamais perdues, auxquelles la justice divine ne réserve que des châtiments! Dieu nous garde d'être de ce nombre !
Appliquons -nous à préserver notre justice de ces défauts, ou plutôt de ces vices, auxquels nous ne sommes que trop enclins.
Jésus-Christ le prévoyait, et il n'a rien négligé pour nous prémunir en tonnant si haut et si souvent contre la fausse piété, quoiqu'il sût bien qu'il en serait la victime. Je ne connais rien de plus capable de nous inspirer de l'horreur pour toute espèce de pharisaïsme, que d'avoir toujours à l'esprit le traitement qu'il a fait au Sauveur des hommes.
0 mon divin Maître, que vos leçons sont intéressantes, et qu'un seul mot de votre bouche comprend de choses! Dans les vices des Pharisiens, que vous avez condamnés avec tant de force, vous me montrez clairement ce que je dois éviter, et ce qu'il faut que je travaille à devenir pour vous plaire. Mais, Seigneur, je suis pharisien dans le cœur; et quel homme ne l'est pas? Leurs vices sont ceux de notre misérable nature. Vous qui les connaissez si bien, vous qui en avez tant souffert personnellement, vous dont la mort en a été la suite, ainsi qu'elle en est le remède, guérissez-moi de cette funeste maladie, et, puisque vous m'ordonnez de coopérer à ma guérison, apprenez-moi à détester ces vices, à les combattre, et à en purifier tout à fait mon cœur. Ainsi soit-il!