LE PÉCHÉ SE COMMET DANS LE COEUR
Celui, dit Jésus-Christ, qui aura regardé une femme, à dessein de la convoiter, a déjà commis un adultère dans soti cœur ' ; il n'est pas besoin qu'il accomplisse son dessein criminel ; il suffit qu'il l'ait conçu, et qu'il jette les yeux sur une femme dans cette intention. L'adultère est commis en secret; Dieu et la conscience du coupable en sont témoins ; et son crime, ignoré des hommes, n'échappera pas à la vengeance divine.
Ce qui est vrai du péché d'adultère ou de fornication l'est également de tous les autres. Le désir seul nous rend coupables devant Dieu, soit qu'il soit suivi ou non de l'exécution, par la même raison que Dieu nous tient compte des bons désirs, lorsqu'il n'est pas en notre pouvoir de les accomplir.
C'est que le péché est proprement un acte de la volonté, et que la détermination de le commettre en renferme toute la malice. L'acte extérieur pris en luimême, et séparé de la mauvaise intention, est quelque chose de purement physique, et qui n'a aucune moralité. S'il ajoute quelque degré de malice au dessein formé dans le cœur, c'est qu'il suppose une volonté plus déterminée et plus persévérante, qui s'est occupée des moyens de l'exécution, qui, les ayant trouvés, s'en est servie, sans se mettre en peine des suites, et en passant par-dessus toutes les considérations divines et humaines qui devaient l'arrêter. Joignez à cela le tort que le péché
» Matju., V, 28.
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commis réellement fait au prochain, le scandale qu'il cause, les fautes qu'il occasionne, et les autres effets pernicieux qu'il entraîne ou qu'il peut entraîner après lui; effets dont le pécheur est responsable, parce qu'il a dû les prévoir, et qu'il est obligé de réparer autant qu'il dépend de lui. Mais remarquez qu'en cela môme, ce qui le rend plus ou moins coupable, c'est le degré de connaissance, de réflexion, de détermination; toutes choses purement intérieures, et dont Dieu est seul témoin et juge.
11 demeure donc toujours vrai que le péché se commet dans le cœur, et que c'est de nos dispositions intimes qu'il tire sa malignité. Tout ceci doit s'appliquer à la bonne action, que Dieu apprécie, et qu'il récompense suivant les mêmes règles. S'il nous paraît dur que Dieu condamne et punisse la simple volonté, il doit nous paraître consolant qu'il l'agrée et la récompense; et, de part et d'autre, il n'y a rien que de conforme à la plus exacte justice. Les hommes suivraient la même règle, s'ils pouvaient juger de l'intérieur, et ils s*en rapprochent autant qu'ils peuvent.
Cette leçon de Jésus-Christ, qui est si étendue dans son application, est de la plus grande importance.
Nous pouvons en conclure premièrement combien est sainte la loi de Dieu, qui, non contente de nous défendre toute action criminelle, nous en interdit sévèrement la pensée et le désir; réputant pour fait ce qui est formellement consenti au dedans, parce que l'œil infiniment pénétrant de Dieu aperçoit ce consentement, que sa pureté en est blessée, qu'il s'en tient offensé, et qu'il ne peut se dispenser de le punir.
Spfondement, combien il nous importe de veiller sur
les mouvements et les affections de notre cœur, dont la corruption se fait connaître à nous dès le premier usage de la réflexion; de ce cœur que les objets sensibles tentent et sollicitent si violemment au mal; de ce cœur qui est le siège de tant de passions, de tant de vices et de mauvaises habitudes, qui est si fécond en pensées et en désirs illicites oii nous nous surprenons à toute heure, lorsque nous rentrons en nous-mêmes, et qui reviennent sans cesse, quelque soin que nous prenions de les chasser. Troisièmement, que, s'il se commet tant de péchés extérieurs, il s'en commet infiniment davantage de purement intérieurs; que le cœur en enfante à chaque instant de nouveaux, lorsqu'il est possédé de quelque passion, se nourrissant du crime, et n'ayant, pour ainsi dire, d'autre vie que de le respirer. Prenez-moi telle passion que vous voudrez, l'amour, l'avarice, l'ambition, l'envie, la haine, la vengeance; en est-il une seule qui n'occupe toutes nos facultés, et qui nous permette de songer à autre chose qu'à la satisfaire? Tout la réveille, tout nous y rappelle; l'âme s'y porte tout entière, et ses péchés se multiplient à l'infini avec ses pensées et ses désirs. Qui pourrait compter ceux d'un jour, d'une semaine, d'un mois, d'une année, de toute la suite d'une vie passée dans l'esclavage des passions? Le nombre des cheveux de notre tête n'est rien en comparaison. Cependant aucun de ces péchés n'a échappé à Dieu. A peine y faisions-nous attention, lorsqu'ils se succédaient rapidement dans notre cœur, et il ne nous en reste plus qu'un souvenir confus. Pour lui, il les a vus, et il les voit tous distinctement; il connaît le degré de malice de chacun, et, s'ils ne sont effacés par la pénitence, il en conserve la mémoire, pour les punir éternellement. Oui, ces pensées consenties qui passaient
comme l'éclair, ces désirs formels qui laissaient à peine une trace légère, que nous avons perclus de vue, sont et seront présents à Dieu pendant l'éternité entière; toujours il les haïra, toujours il nous les reprochera, toujours il en poursuivra la vengeance.
Si nous étions bien persuadés que le péché est, à parler juste, le souverain, l'unique mal de l'homme, parce que les autres maux, même ceux de l'enfer, n'eu sont que le châtiment; si nous songions en même temps avec quelle facilité notre cœur le commet, lorsqu'il n'a pas pour frein la piété et la crainte de Dieu; qu'une pensée, qu'un désir illicite est remplacé presque sans intervalle par un autre ; et qu'il s'en forme une longue chaîne qui s'étend aux deux extrémités de notre vie ; si la foi nous rendait présentes les suites affreuses d'un seul péché mortel, à plus forte raison d'un amas de péchés, plus griefs les uns que les autres, parce que les lumières, l'habitude, l'endurcissement de la volonté en accroissent d'un jour à l'autre la malice , nous serions saisis d'horreur, et nous ne pourrions nous supporter nous-mêmes.
Deux choses nous jetteraient dans le plus profond étonnement : notre persévérance obstinée à offenser Dieu, et la patience infinie de Dieu à nous soulTrir, à nous attendre, à nous inviter au repentir, à nous offrir le pardon et toutes les richesses de sa miséricorde. Tandis (ju'il en est temps, tâchons de sonder ces deux abîmes, de la malice de l'homme et de la bonté de Dieu, pour sortir de l'état du péché, ou pour nous en préserver, pour nous tenir dans l'humilité et la défiance de nousmêmes, pour nous exciter à aimer un Dieu si bon, si patient, si miséricordieux. Si nous ne sommes pas frappés ici-bas de ces vérités, si, au lieu de les méditer et
d'en profiter, nous les rejetons, nous faisons nos efforts pour nous en distraire et les oublier; nous nous en souviendrons malgré nous dans l'autre vie, où elles feront notre tourment et notre désespoir.
Ah! Seigneur, que je me suis trompé jusqu'ici sur l'état de mon âme devant vous! Je ne comptais mes péchés que par mes actions ; et c'était par mes intentions, par mes désirs, que je devais en évaluer le nombre. Peut-être me suis-je cru innocent, ou du moins peu coupable, parce que je n'ai pas aperçu de grands et de fréquents désordres dans ma conduite; mais de combien de crimes mon cœur ne se trouvet-il pas souillé à vos yeux, par cela seul qu'il a voulu les commettre? En tout temps mes sentiments et mes pensées ont été tournés vers le mal; je l'ai aimé, je l'ai recherché; j'en ai fait la pâture habituelle de mon esprit.
Pour ma honte et ma confusion, montrez-moi cette multitude innombrable de péchés intérieurs, tels que vous les voyez vous-même. Rendez-moi capable d'en soutenir la vue, tout effrayante qu'elle est. Mais, en me les découvrant, daignez m'en inspirer un vif repentir; que je m'en accuse à vos pieds d'abord, ensuite aux pieds de votre ministre, dans tout le détail que pourra me fournir ma mémoire aidée de votre lumière. Que je les déteste, que je les pleure, que je les expie, et que je travaille le reste de mes jours à purifier ce cœur, source inépuisable d'iniquités.
Mais par quel autre cœur purifierai-je le mien, qui n'est que souillure et corruption? Ce sera par la vertu du vôtre, ô mon Sauveur î il est la fournaise de l'amour divin. Jetez en moi une étincelle de ce feu sacré, qui
brûle, qui consume jusqu'à la racine tout ce que j'ai d'impur. Détruisez cette malheureuse concupiscence, ce foyer du péché, que j'ai apporté en naissant; et créez en moi un cœur nouveau, qui n'enfante que de bonnes pensées et de saints désirs, qui s'épuise en actes de dévouement et de reconnaissance, et qui répare par une ardente charité tous les désordres de la cupidité. Ainsi soit-il!