‹ L'école de J Volumes 1 and 2Chapitre 42 sur 71 · TOUT PÉCHEUR EST ESCLAVE DU PÉCHÉ · texte numérisé non relu

TOUT PÉCHEUR EST ESCLAVE DU PÉCHÉ

C'est un préjugé commun et une plainte ordinaire que la loi de Dieu gêne la liberté de l'homme, la circonscrivant dans l'enceinte de certains devoirs, et la resserrant en des bornes étroites dont elle ne lui permet pas de sortir. Nous ne sommes pas libres, dit-on, puisque nous ne pouvons pas faire tout ce qui nous plaît; les ordres de Dieu sont pour nous autant d'entraves; le pécheur qui franchit toute barrière, et qu'aucune défense n'arrête, est plus libre que le juste qui regarde toujours la loi et ne se permet pas de s'en écarter.

Ainsi parlent les mondains, et même ceux des chrétiens qui, dépourvus de charité, n'accomplissent les préceptes que par un principe de crainte.

Il est aisé de répondre que notre liberté étant un don de Dieu, nous ne devons en user que selon ses desseins et sa volonté; qu'il est le maître de l'assujettir à des lois, et que, si elle souffre de cet assujettissement, nous ne sommes point en droit de nous en plaindre, parce qu'ea

qualité de créatures dépendantes, il ne nous appartient pas de faire ce que nous voulons.

Mais, quelque solide que soit cette réponse, en voici une autre sortie de la bouche de la vérité même, et qui attaque plus directement le préjugé et la plainte dont il s'agit. Celui, dit Jésus-Christ, qui commet le péché, devienl esclave du péché \ Loin d'être plus libre en péchant, il enchaîne donc sa hberté, et plus il s'abandonne au péché, plus il augmente son esclavage.

Il n'y a plus à examiner après Jésus-Christ, il suffit qu'il ait décidé, comme il l'a fait, de la manière la plus expresse et la plus claire. Il ne met point d'exception, ni pour les personnes, ni pour les espèces de péchés; mais il prononce absolument que quiconque pèche, par là se rend esclave. Ainsi, sansentrer dans aucun raisonnement, je suis autorisé à conclure de sa parole que plus l'homme s'éloigne du péché et s'astreint à l'exacte observation de la loi divine, plus il est libre de la vraie liberté, qui est celle àes enfants de Dieu.

Cependant, comme toutes les sentences morales du Sauveur sont émanées de la souveraine raison, il ne nous défend pas d'employer avec discrétion la lumière naturelle qu'il nous a donnée, à approfondir la vérité de ses oracles; il nous y invite même, et c'est le meilleur usage que nous puissions faire de notre raison. Voyons donc, en premier lieu, en quoi consiste la vraie liberté; en second lieu, si le pouvoir de pécher est une suite de la liberté que l'homme a reçue de Dieu ; en troisième lieu, si l'exercice de ce pouvoir est la même chose que l'exercice de notre liberté; en quatrième lieu, ce que c'est que J'esclavage du péché; en cinquième et dernier Ueu,

1 Jean, vin, 34.

comment une fois engagés dans cet esclavage, loin de pouvoir en sortir de nous-mêmes, nous ne faisons que nous y engager de plus en plus.

Où prendrons-nous l'idée de la vraie liberté? En Dieu même, qui en est la source, et qui est nonseulement le plus libre de tous les êtres, mais le seul

essentiellement et absolument libre. Il ne reçoit de loi

de personne ; il n'a d'autre règle de sa volonté que sa volonté même; tout ce qui existe hors de lui n'existe que par lui, parce qu'il le veut, tel qu'il le veut, et ne peut par conséquent gêner en rien sa suprême indépendance. La liberté en lui est une perfection infinie, comme toutes les autres; une perfection pure, et sans mélange d'aucun défaut.

Or Dieu, qui est infiniment libre en tout ce qu'il fait au dehors, n'a que le choix du bien; il n'est pas libre pour le mal, qu'il ne peut vouloir ni exécuter. Sa nature et tous ses attributs s'y opposent, et il cesserait d'être Dieu, si cela était autrement. Il rejette donc le mal par la nécessité de son être, la plus invincible de toutes les nécessités; et cette nécessité, loin de donner atteinte à sa liberté, en fait l'excellence et la perfection.

Il n'est donc pas vrai que la liberté emporte avec soi dans sa notion le pouvoir de pécher; au contraire, la parfaite liberté, qui ne se trouve qu'en Dieu, et qui est essentiellement liée à sa sainteté, exclut absolument ce pou voir ; elleest uniquement bornée et déterminée au bien, et, de quelque manière qu'elle s'exerce, elle ne peut jamais faire autre chose que le bien. Il dépend de Dieu d'agir ou de n'agir pas au dehors, d'agir de telle et telle manière, de choisir entre tel ou tel bien, de manifester davantage tel ou tel attribut; mais sa I 15

liberté ne peut en aucun cas s'étendre au mal, et néanmoins il est souverainement libre.

La liberté envisagée dans l'homme est aussi une perfection, et même la plus excellente de toutes celles qu'il possède.

Dieu, qui en cela l'a créé à son image, la lui a donnée, afin qu'elle lui servît à devenir moralement bon, juste, saint, et capable du bonheur qu'il lui a destiné à titre de récompense. Le pouvoir de pécher n'est donc pas dans l'homme l'annexe et la suite d'un don si excellent, qui part d'une source si pure, et qui est accordé pour une fin si sublime.

D'où vient-il donc, puisqu'il n'est pas attaché par lui-même à la liberté? Il vient de l'imperfection foncière de la créature. Elle est tirée du néant, et, par celte raison, sa volonté n'est pas essentiellement droite et tournée au bien comme celle de Dieu ; mais elle est sujette à défaillir, et peut se tourner vers le mal. De là, toute créature intelligente et libre, qui nécessairement a des devoirs à remplir envers son Créateur, et qui, en les remplissant, se rend digne de la fin à laquelle elle est appelée, est capable de manquer à ses devoirs, et de s'écarter de sa fin. Ce pouvoir est en elle une imperfection radicale, dont, loin de s'applaudir, elle doit gémir et s'humilier, et qu'^^'le doit craindre par-dessus tout d'exercer, parce que cela lui serait fatal.

Ainsi, comme la liberté est parfaite en Dieu, parce qu'il lui est impossible d'en user mal, elle est imparfaite dan sla créature, parce que, par un défaut inhérent à sa nature, elle peut en abuser, et la tourner par là contre Dieu et contre eUe-même.

Il résulte évidemment de là que l'exercice du pouvoir de pécher n'est pas la même chose que l'exercice de notre liberté.

A la vérité, si je n'étais pas libre, je ne pourrais pécher, non plus que je ne pourrais faire le bien; mais ce n'est pas précisément parce que je suis libre, que je pèche; c'est parce que je suis capable par mon fonds de pécher. Dans l'acte même, cette capacité ou puissance de mal faire, qui n'est proprement qu'un défaut, suppose l'exercice de la liberté, mais est quelque chose qui en diffère : c'est l'abus de la liberté, c'est l'application que j'en fais à un objet auquel, dans l'intention de Dieu, je ne devrais pas l'appliquer.

Je pèche donc parce que je suis libre de me tourner au mal; mais je ne suis pas moins libre quand je m'abstiens de pécher; je le suis même davantage, en ce que j'use mieux de ma liberté, la rapprochant par là de celle de Dieu, et la faisant servir à la fin pour laquelle il me l'a donnée.

Il suit de là qu'en péchant j'affaiblis ma liberté à l'égard du bien, je la soumets au mal, je me rends esclave du péché, dont le poids l'emporte et tient ma volonté habituellement inchnée de son côté.

Et qu'est-ce à dire esclave du péché? C'est-à-dire esclave des objets sensibles, auxquels je laisse prendre sur moi un empire qui ne leur appartient pas; d'une femme, par exemple, dans les liens de laquelle je m'engage, et qui captive ma liberté; de l'argent, dont le désir et la possession me maîtrisent et ne me laissent pas libre dansl'usage quej'en dois faire; des honneurs, delà vaine gloire, dont l'ambition règle toutes mes démarches, et me tient asservi à de faux préjugés etàl'opinion publique.

C'est-à-dire encore esclave de mes sens, dont je suis aveuglément les impressions; de l'imagination, qui l'emporte sur la raison et ne me permet pas de l'écouter; des passions qui me tournent et me retournent à leur gré, et me font faire mille personnages, dont j'ai honte moi-même dans les moments de réflexion; des mauvaises habitudes, qui, une fois prises, deviennent pour moi une seconde nature que je ne suis presque plus le maître de changer.

C'est-à-dire enfin esclavage du démon, qui s'est emparé de ma volonté, qui la lient liée et garrottée, et qui est comme assuré du succès de tous les pièges qu'il me tend, de toutes les tentations qu'il m'inspire. Esclavage avilissant, dur, insupportable, qui, tant qu'il persévère, éloigne de moi le repos de l'esprit et la paix du cœur, et qui commence ici-bas mon malheur, pour le consommer dans l'autre vie.

Je me crois libre néanmoins dans une dépendance si universelle, et je me flatte de faire en tout ma volonté, tandis que je suis asservi par une foule de tyrans. Cette dangereuse et triste illusion vient de ce que la volonté même est de la partie, de ce qu'elle se met de son plein gré dans les fers, et de ce qu'elle s'y complaît, au moins durant quelque temps. Voilà ce qui fait qu'on s'imagine toujours disposer de soi, quoiqu'on n'en dispose pas. Quelle étrange liberté, en effet, que celle qui est sourde à la voix de Dieu, de la raison, de la conscience; qui s'écarte sans cesse du bien, pour se rapprocher du mal; qui, directement employée contre sa destination, au lieu de rendre l'homme bon et heureux, le rend méchant et malheureux ! Est-ce posséder plus pleinement une chose, que d'en faire un abus continuel? Est-on plus indépendant, lorsque, ayant secoué un joug légitime et hono-

rable, on passe sous le joug injuste et honteux de la tyrannie? Tel est cependant l'état du pécheur, et son aveuglement va au point qu'il se glorifie d'autant plus de sa liberté, qu'il est plus asservi.

Mais suivons la marche et le progrès de cet esclavage.

Lorsque, après avoir vécu quelque temps dans l'innocence et dans la pratique des préceptes divins, on cède aux amorces du péché, et que l'on commence d'en goûter les fausses douceurs, je veux que d'abord on se croie plus libre, parce qu'on s'ouvre une nouvelle carrière; mais en même temps on se ferme celle où l'on marchait auparavant; et si la liberté s'étend à de nouveaux objets, ce n'est qu'en renonçant à d'autres, sur lesquels eile ne s'exerce plus. Ainsi, ce qu'elle gagne d'un côté, si c'est un gain, elle le perd de l'autre.

Mais les choses vont bientôt changer de face. Le péché, si attrayant et si doux dans ses premiers essais, enchaîne peu à peu la volonté; elle sent, non sans quelque peine, qu'elle n'est plus maîtresse de le quitter, et se voit comme forcée de s'y livrer. Ce n'est pas qu'il ait acquis pour elle de nouveaux charmes; au contraire, il en a moins de jour en jour; mais la liberté est affaiblie, et il n'est plus aisé de revenir sur ses pas. Je ne sais quelle force presque irrésistible nous entraîne dans la voie de l'iniquité, et nous pousse toujours plus avant. L'habitude se forme; ce qui était plus volontaire au commencement devient ensuite presque machinal; la première impression de l'objet ravit le consentement, et l'on avoue que l'on n'est plus libre de le refuser; on prétend même s'excuser par là. La grâce agit, la conscience parle, les remords se tont sentir; on est même

bs, (iégoûîé, ennuyé, de ce qu'on trouvait autrefois si dvîlicieax ; mais le péché est le plus fort, il commande, il laul iui obéir. On pèche non plus par une déterminalion tout à fait Ubre, mais parce qu'on ne peut presque plus faire aul rement. On gémit de celte dure nécessité, on voudrait rompre ses chaînes; mais il n'est plus t -inps, il faut les traîner malgré soi, et jusqu'au tombeau, si Dieu ne vient nous en délivrer.

Pécheurs, vantez après cela votre liberté. Tandis que la voie des commandements de Dieu s'élargit chaque jour pour le juste; que plus il avance, plus elle lui semble douce, la voie du péché va toujours se rétrécissant pour vous; elle vous devient d'un jour à l'autre plus dure et plus pénible; vous vous repentez, mais inutilement, de vous y être engagés.

Le chrétien fidèle sent sa liberté se développer et s'accroître par la pratique de la vertu; les répugnances disparaissent, les difficultés s'aplanissent; le plaisir succède à la peine. Pour vous, pécheurs, c'est tout le contraire : vous commencez par le plaisir, et vous finissez par la peine; à la suite de l'habitude, le péché vous devient insipide; vous l'avalez comme l'eau, sans y trouver de goût; vous éprouvez même une certaine répugnance à vous y livrer; et votre désespoir est de ne pouvoir vous en retirer. Saint Augustin a parfaitement dépeint cet état dans ses Confessions d'après son expérience, et tout pécheur invétéré, qui n'est pas décidément impie, se reconnaîtra aisément au tableau qu'il en a tracé.

Le moment où il sent le mieux la perte de sa liberté, c'est lorsque, pressé vivement parla grâce, il connaît le désordre et le danger de sa situation, et qu'il forme le dessein d'en sortir. Quels combats! quelle lutte inté-

rieure! quelles attaques, et quelle résistance! quelles résolutions cent fois prises, et cent fois rétractées! Il voudrait, et il ne veut pas; il fait quelques pas vers sa conversion, puis il retourne en arrière; il s'efforce de se relever, et il retombe plus lourdement, semblable à un homme plongé dans la boue, qui, n'ayant aucun point d'appui, s'y enfonce, à mesure qu'il s'agite pour s'en retirer. Toujours des remises, toujours des délais; demain, demain; jamais aujourd'hui, jamais tout à l'heure. Il ne sent pas la force de se déterminer à donner ce plein consentement, sans lequel il n'y a pas de conversion. Il désire pourtant le donner, mais d'un désir inefficace; il gourmande sa volonté, mais il est comme forcé de lui céder; il verse des larmes de dépit et de rage, et, malgré tout cela, il ne change pas, et il ne changerait jamais, si Dieu, touché de pitié, ne dégageait sa liberté captive.

Il n'est donc point en morale de maxime plus certaine que celle de Jésus-Gliiist : qîie celui qui commet le pèche', se rend esclaoe du péché.

Ce n'est pas le lieu de parler des suites affreuses de cet esclavage. On sait assez qu'il mène à l'impénitence finale, et de là à l'enfer.

Que chacun fasse ici sa prière, et se mette dans les dispositions convenables à son état.

S'il a eu le bonheur d'être préservé de la servitude du péché, n'en ayant pas contracté l'habitude, qu'il en rende grâce à Dieu, mais qu'il veille sur lui-même, et qu'il craigne de faire cette triste épreuve; qu'il sache que le péché véniel, s'il est commis délibérément, conduit au péché mortel, et qu'une seule chute suffit parfois pour donner naissance à l'habitude.

212 L'ÉCOLE DE JÉSUS-G liRIST.

Si à ce moment même il est esclave du péché, qu'il tende les mains vers Dieu, qu'il implore humblement son secours, qu'il exécute fidèlement tout ce que la grâce lui inspirera; qu'il ne se rebute point, qu'il ne se désespère point, mais qu'il attende avec confiance et patiemment sa délivrance; les conversions solides se font ordinairement par degrés.

Enfin, si, après avoir été longtemps esclave, il a brisé ses chaînes, qu'il chante à Dieu le reste de ses jours un cantique de reconnaissance ; mais qu'il se souvienne que plus il a reçu de la grâce, plus il doit lui rendre par une généreuse fidélité, et que la moindre négligence pourrait lui occasionner une rechute plus dangereuse, et peutêtre sans ressource.

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