LA VÉRITÉ NOUS REND LIBRES
La vérité vous rendra UbreSj disait Jésus-Christ aux Juifs ».
Les Juifs charnels ne comprirent pas le sens de cette parole; ils l'entendirent de l'affranchissement d'une servitude temporelle, et, selon cette interprétation, ils la jugèrent fausse et injurieuse à leur nation. I^ous n'avons jamais été esclaves de personne ^ répondirent-ils. Ils devaient pourtant comprendre que le Sauveur leur parlait d'une délivrance plus haute et toute spirituelle, puisqu'elle devait être l'ouvrage de la vérité.
Ne soyons pas surpris de la grossièreté et de l'aveuglement des Juifs ; quoique chrétiens, nous ne sommes la
* Jean, v:ii, 22.
plupart ni moins grossiers ni moins aveugles qu'eux, et, quand nous lisons dans l'Évangile ces mêmes paroles, qui sont dites pour nous comme pour eux, nous ne les entendons guère mieux. Il nous importe néanmoins souverainement d'en avoir une pleine intelligence. Qu'est-ce donc que la vérité? De quoi nous affranchitelle? Et qu'avons-nous à faire de notre côté pour la seconder?
La Vérité, c'est Dieu même.
Mais Dieu, dans sa nature, est trop élevé au-dessus de nous; nos faibles esprits ne sont pas capables de contempler ainsi la vérité dans son essence; ils en seraient éblouis, ils s'y perdraient. D'ailleurs, ce serait pour eux une contemplation stérile, dont ils ne se feraient pas l'application. Témoin les spéculations abstraites des platoniciens, et même celles des scolastiques sur la nature divine. Quelle règle de mœurs en ont-ils tirée? Mais que nous revient-il des plus sublimes connaissances, si elles ne servent à régler nos mœurs? La vérité, pour nous être utile, s'est donc manifestée et rendue sensible dans la personne de Jésus-Christ, qui a dit lui-même : Je suis la vérité ^ et qui le déclare nettement aux Juifs en ce même endroit, leur disant : Si le Fils vous affranchit, vous serez véritablement libres \
En se revêtant de notre nature, la vérité s'est rapprochée de nous; elle s'est proportionnée à notre faiblesse, se rapetissant, pour ainsi dire, jusqu'à notre mesure; elle a mis à notre portée ses instructions; par ses exemples elle les a rendues palpables, et par sa grâce elle nous les rend imitables.
* Jean, vih, 36,
Ainsi, nous n'avons plus rien à désirer pour le règlement de notre vie après Jésus-Christ, puisque nous trouvons en lui la vérité, mais une vérité qui n'est pas moins faite pour le cœur que pour l'esprit, une vérité accessible, qui tempère son éclat, et nous découvre tellement ses charmes, que nous pouvons les contempler sans effort et sans crainte ; une vérité que toutes les raisons nous portent à imiter, puisque c'est dans un Homme-Dieu qu'elle se montre , et qu'aux leçons les plus simples et les plus familières, aux exemples les plus persuasifs et les plus touchants, elle joint les plus puissants secours.
De quoi cette vérité nous affranchit-elle, si nous la prenons pour guide?
Elles nous affranchit de nos erreurs. La morale qui est proprement la science de l'homme, la science qu'il a plus d'intérêt de connaître, et qui, par la vertu, le conduit au bonheur, est cellequ'il connaît le moins, lors même qu'il se flatte d'y être le plus habile. Le peuple, qui ne l'étudié pas, et qui n'a pour toute lumière qu'une raison peu cultivée et un certain instinct, est moins exposé à s'y égarer, que le philosophe orgueilleux, qui veut l'approfondir par ses propres réflexions, et la réduire en système. Il ne l'appuie pas sur ses véritables bases; il en ignore la plupart des principes; et, de ceux qu'il entrevoit, il tire de fausses conséquences; il n'en a jamais bien saisi le but et la fin.
La matière du bonheur, que la raison humaine n'a su parvenir à éclaircir, et sur laquelle les anciens sages ont tant disputé sans s'accorder, est une preuve sans réplique que la morale n'est point à la portée de nos seules lumières naturelles, et que la révélation nous est
nécessaire pour la bien comprendre. Car la vraie idée du bonheur est la clef de cette science, le bonheur est le terme où elle tend ; et son objet est de nous enseigner les moyens d'y arriver. Or, lisez tant qu'il vous plaira les moralistes anciens et modernes, qui, dans leurs écrits sur cette matière, n'ont consulté que le raisonnement, et ont mis à l'écart la vérité révélée, vous n'y trouverez ni la définition exacte du bonheur, ni l'indication sûre du chemin qui y conduit.
Mais qu'est-ce qu'une sagesse qui se trompe sur ces deux points dont elle se croit le mieux instruite, sinon une sagesse fausse, illusoire, insensée, présomptueuse, qui s'éloigne à chaque pas de la vérité, et la rencontre d'autant moins qu'elle s'opiniàtre davantage à la chercher, parce qu'elle est hors de la voie? Et si tel a été, si tel est encore l'aveuglement des plus grands génies, de ceux qui se donnent pour les maîtres du genre humain , qu'est celui de leurs disciples qui se décident par leur autorité, et qui jurent sur leurs paroles? La multitude ignorante n'est pas, comme je l'ai dit, si sujette à Fégarement, parce que raisonnant moins, elle ne pervertit pas les premières leçons de la nature; elle revient plus aisément de ses écarts, parce que l'esprit y a moins de part que les passions ; et son ignorance même qu'elle avoue sans peine, la rend plus susceptible d'instruction, lorsqu'elle tombe en de bonnes mains. Mais du reste quelle stupidité! quel asservissement aux sens! quelle difficulté de s'élever à aucune idée spirituelle! quelle facilité à se laisser séduire! et une fois séduite, à quels excès ne se porte-t-elle pas, en n'écoutant que ses passions brutales, et n'étant arrêtée par aucune réflexion !
Que les savants et les ignorants écoutent Jésus-Christ, et les voilà délivrés de leurs erreurs, de leurs doutes, de
leurs incertitudes sur les points essentiels de la morale, à commencer par celui du bonheur; les voilà instruits sûrement et à fond de tout ce qu'ils doivent savoir et pratiquer. L'Évangile sur ces objets est facile à entendre; il ne faut qu'un esprit docile et un cœur droit; et d'ailleurs, l'Église n'a jamais manqué de maîtres éclairés et vertueux pour l'expliquer.
La vérité nous affranchit de nos préjugés. Tout en est plein dans le monde; nous les trouvons établis en y entrant, on nous les fait sucer en quelque sorte avec le lait, et ils sont le fondement sur lequel on bâtit notre éducation. Préjugés généraux, préjugés d'état et de condition, préjugés de corps, préjugés personnels. Dans quel pays raisonne-t-on, juge-t-on, se conduit-on autrement que d'après ces préjugés? Qixe\ homme en est exempt? Quel esprit, quel caractère a la force de s'en préserver, ou de s'en guérir? Avant que nous puissions apprécier ce que c'est que les richesses et les honneurs, on nous apprend à en faire cas, à avoir une grande considération pour ceux qui les possèdent, à les regarder comme heureux ; on nous apprend à nous enorgueillir de notre naissance, si elle est illustre, ou à en rougir, si elle est obscure; à juger du mérite, non parles qualités personnelles, mais par les places, les distinctions, les privilèges, la réputation. On nous apprend à respecter le monde et ses opinions, à le ménager, à le craindre, à vivre selon ses maximes et ses usages, et à nous faire un faux point d'honneur de ne pas nous en écarter.
Ces préjugés qui sont sans nombre, et qui s'étendent jusque sur l'interprétation de l'Évangile, et sur les exercices de la piété, étant enracinés dans l'âme, gouvernent notre vie. Ce n'est pas peu de chose que la
vérité nous en délivre; encore est-il bien peu d'hommes qu'elle en dégage parfaitement, parce qu'on ne l'écoute pas, et qu'on ne la suit pas en tout ; car il est manifeste que celui qui consulte Jésus-Christ sur ce qu'il doit penser de chaque chose, aura l'esprit libre de tout préjugé, et, s'il a quelquefois Ja faiblesse d'y céder, il se le reprochera comme une prévarication.
La vérité nous affranchit de Villusîon des sens, qui nous trompent par des surfaces et des apparences, et nous préviennent en faveur des objets présents, comme s'ils étaient les seuls réels et que les objets à venir, qui nous sont proposés par la foi, n'étaient que des chimères.
Elle nous affranchit de Villusîon de l'imagination, qui nous trompe également parles tableaux enchanteurs ou terribles qu'elle nous offre, qui nous amuse ou nous occupe de mille vains projets, nous entretient de fausses espérances et de fausses craintes, et nous tourmente par la promesse de nous rendre heureux.
Elle nous affranchit de V illusion de L'esprit, qui, nous donnantune idée avantageuse de notre mérite, nous fait croire que nous sommes capables de tout, que nous réussissons en tout; nous enfle de présomption et de vanité, nous porte à négliger des talents solides, pour en cultiver d'autres brillants et frivoles; nous remplit d'arrogance, de dédain, de mépris pour ceux qui ne nous rendent pas justice, c'est-à-dire pour ceux qui ne pensent pas comme nous sur notre compte, et nous rend dupes des louanges d'une adulation basse et intéressée.
Elle nous affranchit de V illusion du cœur, qui, ingénieux à s'abuser, prend pour vérité ce qui le flatte, pour bon ce qu'il aime, pour mauvais ce qu'il rejette ; s'attache aux choses, aux personnes par goût et par fan-
taisie, plutôt que par raison; s'en détache de même, et, n'écoutant qu'un sentiment aveugle, souffre impatiemment d'être détrompé.
Ni les avis d'autrui, ni vos propres réflexions ne vous délivreront de tant d'illusions que vous n'apercevrez pas, et dont vous ne voulez pas convenir. Il faut que la Vérité elle-même vous éclaire, et qu'elle les dissipe à la faveur de sa lumière; vous n'y persévérez que parce que vous ne daignez pas la consulter.
Non contente de nous affranchir de cette foule d'erreurs, de préjugés, d'illusions, la vérité remonte à la source; et, si nous lui sommes dociles, elle nous délivre de nos passions, de nos vices, de l'orgueil et de i'amour-propre.
La philosophie a essayé de donner des remèdes aux passions; mais l'autorité lui manquait pour les faire prendre; et ceux qui les présentaient détruisaient leurs beaux préceptes par leurs exemples.
Pour les vices, elle a su les définir, en peindre la laideur, en montrer les excès ou le ridicule, mais elle n'a pas été plus loin ; et, en général, ces graves maîtres de la morale n'ont été ni moins vicieux, ni moins corrompus que les autres.
On sait d'ailleurs à quel point ils étaient dominés par l'orgueil et par I'amour-propre; combien ils se préféraient au reste des hommes, pour qui ils n'avaient que du mépris ; parmi eux les plus zélés partisans de la vertu croyaient pouvoir l'acquérir par leurs propres forces; ils jugeaient inutile de recourir pour cela à la divinité, et le progrès apparent qu'ils y faisaient n'aboutissait qu'à les rendre plus superbes et plus contents d'eux-mêmes.
Il a donc fallu que la Vérité descendît sur la terre,
pour apprendre à l'homme à se haïr, à se renoncer, à se faire une guerre continuelle, et en même temps à reconnaître qu'il ne pouvait se vaincre qu'à l'aide d'un secours surnaturel, à le demander à Dieu par une humble prière, et à lui attribuer tout l'honneur des victoires qu'il remportait.
Mais comment la Vérité nous délivre-t-elle?
D'une manière qu'il n'est pas possible d'expliquer; c'est un secret qu'elle s'est réservé. Sans blesser en rien les droits de la liberté, elle agit sur l'esprit et change ses idées; elle agit sur le cœur, et y met d'autres dispositions; tout à coup on devient un autre homme; on estime ce qu'on méprisait, on méprise ce qu'on estimait, on aime ce qu'on abhorrait, et l'on abhorre ce qu'on aimait. C'est dans le fond même de l'âme que s'opère ce merveilleux changement avec autant de douceur que d'efficace; il s'opère en un instant, et, si l'on y correspond ensuite par une exacte fidélité, il produit les effets les plus désirables pour notre perfection et notre bonheur. La maladie a cessé; on est en pleine convalescence, et, pour recouvrer cette première santé que le péché nous a ravie, il ne s'agit plus que de suivre le régime que la Vérité nous prescrit. Car elle ne nous abandonne plus, dès qu'elle s'est montrée à nous, et que nous l'avons embrassée ; elle nous aide à nous défaire successivement de nos liens, et nous établit enfin dans une parfaite liberté. Du moins, c'est ce qu'elle se propose, et si nous n'y parvenons point, c'est faute de correspondance de notre part.
Le changement du fond, qui est l'essentiel, se fait en nous sans nous; mais les autres qui suivent demandent notre coopération. Sans cela nous perdons notre première grâce, et nous devenons pires et plus esclaves que
nous n'étions auparavant. L'exemple de Saûl est frappant. Samuel, après l'avoir sacré roi, lui annonce qu'il va être changé en un autre homme ; il le fut en effet, et, au moment même qu'il se sépara de Samuel, Dieu, dit rÉcriture, lui donna un autre cœur '. Le voilà éclairé, l^uidé, animé par la Vérité; tout lui réussit, et Dieu se plaît à bénir ses entreprises, tant qu'il n'écoute qu'elle. Il désobéit deux fois à Samuel, qui est pour lui l'organe de la Vérité; l'esprit de Dieu le quitte, un mauvais esprit s'empare de lui ; il devient jaloux de la gloire de David, qui rejaillissait sur lui; et, pendant tout son règne, il ne songe qu'aux moyens de le faire périr. La lumière reparaît de temps en temps ; il la reconnaît, mais il ne la suit pas, et, à la fin, il se perd.
Lors donc que la Vérité aura fait en nous un changement semblable à celui de Saûl, si nous voulons qu'elle nous délivre tout à fait, attachons-nous inséparablement à elle, et donnons-lui un empire absolu sur nous. Embrassons-la tout entière, et consultons-la en toutes choses; écoutons-la, quand elle nous instruit, aimons-la, quand elle nous reprend ; obéissons-lui, quand elle nous commande. N'attendons pas qu'elle nous flatte, ni qu'elle nous ménage; elle ne serait pas la vérité, si elle n'était inflexible et incorruptible, et si elle pouvait avoir quelque complaisance pour nos vices, et même pour nos plus légères imperfections. Comme elle est infiniment sage, elle s'accommode à notre faiblesse, mettant divers degrés dans sa correction, nous éclairant et nous guérissant insensiblement. Mais il faut toujours la suivre, car elle ne souffre pas qu'on s'arrête; nous lui sommes trop chers, pour qu'elle veuille nous affranchir
' Bom.f X, 6, 9»
à demi. Oh î que nous serions libres, que nous serions heureux, si nous la laissions disposer absolument de nous! Mais, de tous nos maux, le plus universel et le plus déplorable est que nous n'aimons pas la Vérité, que nous craignons de la connaître, que nous l'évitons, que nous la haïssons même, lorsqu'elle nous montre un visage sévère, qu'elle nous reproche nos défauts et nous prescrit des remèdes désagréables à la nature. D'abord nous détournons les yeux pour ne pas la voir; nous bouchons nos oreilles pour ne pas l'entendre. Si elle crie, si elle nous presse, nous lui résistons, nous la repoussons, nous affectons de la méconnaître; et les fausses raisons ne nous manquent pas, pour nous persuader que ce n'est pas elle qui nous parle; elle ne se rebute pas, et elle revient longtemps à la charge, prenant tous les visages et employant tous les moyens pour nous gagner. Mais enfin le moment vient, et ce moment n'est connu que d'elle où notre rébellion et notre obstination l'irritent, et la forcent à se retirer. On s'applaudit alors d'être délivré de ses averLissements importuns, et l'on ne voit pas qu'abandonné et condamné par le Médecin céleste, il faut périr sans ressource.
0 Vérité incarnée ! Vérité qui avez fait des prodiges incompréhensibles, pour vous abaisser jusqu'à nous, et vous faire aimer de nous, de quelque manière que vous me traitiez, ne permettez pas que je vous méconnaisse, et que je vous haïsse! Où en serais-je, si j'en venais à cet excès d'aveuglement et de folie? Je ne vous nuirais pas, mais je vous déplairais, et je me perdrais. Ah! plutôt, que je vous chérisse toujours, même quand vous me serez amère ; que, dans vos réprimandes, je ne considère que votre zèle et votre affection pour moi! Vous I 17
inléresseriez-vous à ma sainteté et à ma félicité, si vous vous taisiez sur mes vices et sur mes défauts? Prenez sur moi toute l'autorité qui vous appartient : exercez-la comme il vous plaira. Affranchissez-moi de toutes mes misères ; je ne les connais pas, je ne puis les connaître, ni en être délivré que par vous. Soit que vous me parliez vous-même au fond du cœur, soit que vous vous serviez du ministère des hommes, je m'estimerai heureux d'entendre votre voix, et de vous ohéir; j'appréhenderai comme le plus grand des malheurs de vous contraindre par mon indocilité à m'ahandonner. Soyez ma maîtresse et ma souveraine sur la terre ; et, après m'avoir affranchi du péché et de la corruption de la nature, accordez-moi de vous contempler et de vous aimer éternellement dans le royaume de la parfaite liberté. Ainsi soit-il!