‹ L'école de J Volumes 1 and 2Chapitre 44 sur 71 · QUICONQUE FAIT LE MAL HAIT LA LUMIERE · texte numérisé non relu

QUICONQUE FAIT LE MAL HAIT LA LUMIERE

Une des sentences les plus importantes de la morale est cette parole de Jésus-Christ à Nicodème : Tout homme qui fait le mal hait la lumière; et il ne se présente point à la lumière, dans la crainte que ses œuvres soient condamnées *.

Nos actions, soit bonnes, soit mauvaises, sont sujettes ici-bas à trois sortes de jugements : au jugement de Dieu, au nôtre propre, et à celui des autres hommes.

Dieu les juge par une lumière qui n'est autre que sa

» Jean, m, 20.

suprême vérité, et il intime cejug^ement à la conscience; nous les jugeons par les lumières de notre raison, qui les approuve ou les condamne ; les autres hommes de même, lorsqu'elles parviennent à leur connaissance, les jugent selon les apparences de bonté ou de malice qu'elles leur présentent.

Outre ces lumières qui sont comnaunes à tous les liommes, les chrétiens ont celles de l'Évangile et de la grâce intérieure.

Celui qui fait le bien ne peut haïr aucune de ces lumières, parce qu'elles lui servent de règle de conduite; ni redouter aucun de ces jugements, ayant tout lieu de penser qu'ils lui sont favorables. Il agit avec confiance sous les yeux de Dieu; loin de fuir ses regards, il songe avec plaisir que Dieu le voit, et il s'applaudit du bon témoignage que la lumière divine rend à sa conscience. Loin de chercher à soustraire ses actions au jugement de la raison, il la consulte avant que d'agir, et il s'assure de son approbation. Quant aux autres hommes, quoiqu'il n'ambitionne pas leur suffrage, s'il est humble, il n'a nul intérêt à se cacher d'eux, et n'appréhende point qu'ils soient instruits de sa conduite, parce que, s'ils sont équitables, ils ne peuvent que le louer, et, s'ils ne le sont pas, il ne se met en peine ni de leurs louanges, ni de leur censure.

Il n'en est pas ainsi de celui qui fait le mal. Il hait la lumière de Dieu, qui le condamne au fond de sa conscience ; il hait la lumière de sa raison, qui prononce contre lui; il hait la lumière des autres hommes, qui, juges désintéressés des actions d'autrui, les désapprouvent, lorsquelles sont mauvaises.

Ceci demande quelque développement.

A proprement parler, on ne fait le mal qu'autant qu'on le connaît, et qu'on s'y détermine avec quelque réflexion. Or, dès qu'il y a de la malice, soit dans une action, soit dans sa cause ou dans son occasion, il est moralement impossible qu'avant ou après, on n'entende pas la voix de sa conscience, c'est-à-dire de Dieu, dont les avis et les reproches ont pour objet, ou de nous empêcher d'agir, ou de nous provoquer au repentir. Avant l'action, il nous en détourne par toutes les raisons prises de la grièveté de la faute, et de ses suites. Après l'action, il nous poursuit par de vifs remords, et ne nous donne aucun repos. Celui donc qui veut déterminément le mal, et qui le fait, hait en conséquence la lumière divine, parce qu'elle l'arrête, et met obstacle à ses désirs; il la hait, parce que, Payant aperçue et sachant qu'il est obligée de la suivre, il ne peut attendre que sa condamnation pour l'avoir méprisée et rejetée; il la hait, parce qu'après l'exécution de son dessein, elle ne le laisse pas tranquille, et ne cesse de le tourmenter; il la hait, parce qu'il la regarde comme l'ennemi de son bonheur, il voudrait qu'elle ne se présentât jamais à lui, il évite sa rencontre, il lui tourne le dos, et, pour se satisfaire plus librement, il va jusqu'à désirer qu'elle n'existe pas.

Il ne hait pas moins la lumière de sa raison. Son premier soin, dès qu'il se plaît au mal, est de se refuser à toute instruction de sa part, à tout conseil, à toute réflexion salutaire; il n'écoute que ses passions, son imagination, les désirs corrompus de son cœur. Pour sa raison, il lui impose silence avant et après son péché; il évite de rentrer en lui-même, il s'étourdit, se distrait, et, s'il en était le maître, il se dépouillerait de la qualité

d'être raisonnable, et se réduirait à l'instinct de la brute, à laquelle il porte envie.

A l'égard de ses semblables, il lui suffit cju'ils soient sag^es et vertueux, pour qu'il les baisse; il dérobe soi- (jneusement ses actions à leurs regards, et prend toutes les mesures pour leur en ôter jusqu'aux moindres soupçons. Il ne s'ouvre et ne se confie qu'à ceux qui pensent comme lui, qui sont les complices et les compagnons de ses désordres. Devant tout autre, il se contrefait, il s'excuse, il se justifie, et serait au désespoir d'en être connu pour ce qu'il est. De là sa bonté, quand il est découvert; et lorsque sa conduite, qu'il croyait secrète, vient à éclater, sa fureur contre ceux qui l'ont mise au jour et exposée à la censure publique. Où fuir? Où cacher son opprobre? Que n'est-il dans un désert ! Ou bien rue ne peut-il se défaire de tous ceux dans le regard desquels il lit sa condamnation ! Gomment vivre au milieu de gens qui le méprisent et le détestent?

Instinct moral de l'homme, que tu es profond en lui! Que tu es indestructible, et que l'bomme est à plaindre, lorsqu'il ne te suil pas! Tu te manifestes en lui, dès ses jeunes ans, et lu n'attends pas la maturité de l'âge, pour lui faire sentir ton pouvoir inévitable ! A peine a-t-il l'idée du mal, à peine en a-t-il conçu le désir, qu'il est forcé de se cacher au Ciel, à la terre et à lui-même pour le commettre.

Que veut dire cela, sinon qu'il porte etti'Jireint au fond de sa nature que quiconque est coupable, ne peut éviter d'être condamné, et que tous les tribunaux, celui de Dieu, celui de sa raison, celui de l'univers, se déclarent contre lui? Il lui est donc impossible de se déguiser que le mal est odieux, punissable, et qu'il ne trouve nulle part de défenseur. Cependant il l'aime, il le commet,

il y persiste, il en prend l'habitude, il y vieillit, il consent d'y mourir. Quel état! quelle vie! quelle mort! N'est-il pas souverainement malheureux, et ne porte-t-il pas déjà l'enfer au dedans de lui?

Mais voyons à quels précipices le conduit cette haine de la lumière, de quelque part qu'elle s'offre à lui.

D'abord il la prend chaque jour plus en aversion, à mesure qu'il persévère et qu'il s'enfonce dans le mal. Au commencement, il la combattait faiblement, il lui cédait souvent, il se repentait de sa résistance, et se félicitait de l'avoir suivie. Il la quittait, il revenait à elle, et lui jurait de ne plus l'abandonner. Mais, les passions ayant enfin pris le dessus, et la volonté s'étant absolument rangée de leur parti, il prend la funeste résolution, de se débarrasser de toute lumière importune.

Pour commencer par la conscience, non content d'en éloigner les remords, en se livrant à une vie dissipée, et en fuyant tout ce qui le rappellerait à soi, il travaille à lui ôter son autorité, et à ébranler les fondements sur lesquels elle porte.

Le principal fondement de la conscience, c'est la Religion révélée, il en abandonne les exercices : plus de messe, plus de confession , plus de sermons, plus de lectures de piété, plus même de prière. 11 en rejette les mystères et les dogmes, sous prétexte de leur incompréhensibilité : ils sont au-dessus de sa raison, sa raison est faite pour tout comprendre ; ainsi ces mystères et ces dogmes sont autant d'impostures. 11 en attaque les preuves de fait, telles que les miracles et les prophéties. Il se permet des doutes, des raisonnements; il se forge des objections, et, dans son esprit, il les transforme en démonstration. A défaut de raisons solides, il a recours suis.

armes du ridicule, et s'applaudit de ses plaisanteries blasphématoires, comme d'autant d'arguments sans réponse, parce qu'en effet elles n'en méritent point d'autres que le mépris. Le voilà donc en repos du côté de la révélation; cette grande lumière est désormais éteinte pour lui; du moins il s'en flatte; il ne craint plus l'enfer, dont la seule pensée le tourmentait étrangement.

Mais, s'il est tranquille du côté de la religion, il ne l'est pas encore du côté de la raison. La lumière de la loi naturelle se présente sans cesse à lui; elle le condamne, il faut la faire disparaître. Le cri de la raison est qu'il y a un Dieu, une providence, que la volonté humaine est libre; que les notions de la vertu et du vice ne sont pas vaines; qu'il existe un bien et un mal moral; que notre âme est spirituelle, et qu'elle ne périt pas avec le corps; qu'il y a, par conséquent, une autre vie, et que le méchant n'y échappera pas à la vengeance divine. La révélation revient alors à la charge, et l'accable de tout son poids. Il faut donc qu'il donne le démenti à la raison, et qu'il la réduise au silence sur tous ces points. La chose n'est pas aisée : tant les preuves de ces premières vérités sont fortes et évidentes. Il l'entreprend néanmoins, parce qu'il ne peut supporter la vue de cette lumière, et que la nécessité de justifier ses passions le mène là. Ainsi, il se jette dans les systèmes aussi extravagants qu'impies du matérialisme et du fatalisme; il admet un monde existant sans cause, un mouvement sans premier moteur, un ordre stable sans intelligence ordonnatrice, une suite de générations sans commencement. Tout devient pour lui l'effet du hasard qui n'est qu'un mot vide de sens, et d'un concours fortuit d'atomes imaginaires, qui, chacun séparément, ne pensent pas,

ne sentent pas, ne veulent pas, mais dont la réunion, l'org^anisation, le mouvement produisent la pensée, la sensation, la volition. Il se perd dans les suppositions, les subtilités, les sopbismes; il dévore les contradictions les plus palpables, les absurdités les plus manifestes; et il parvient par là à n'avoir plus ni conscience, ni raison.

Perd-il Tune et l'autre, et sont-elles désormais pour lui sans lumière? Non ; cela est impossible : je ne crois pas même qu'avec tous ses efforts il réussisse à douter un seul instant des vérités que je viens de dire.

Il n'en publie pas moins bautement qu'il est convaincu, guéri des vaines terreurs et des faux préjugés dont le vulgaire est la dupe et la victime ; il se vante du moins qu'il est dans l'heureux état du pyrrbonisme, de l'indifférence et de l'insouciance; il parle, il écrit, il cbercbe à faire des prosélytes, pour éteindre dans les autres la troisième lumière qui le condamne. Car il ne peut supporter de sang-froid qu'on pense autrement qu'il ne voudrait penser lui-même ; ceux qui se déclarent d'un sentiment opposé au sien sont autant d'accusateurs qui déposent contre lui; leur présence seule est pour lui un supplice qui le désespère. S'il ne les gagne à son parti, il devient leur ennemi et leur persécuteur. Tel est le fondement de la haine que le vice a de tout temps vouée à la vertu :

u Vous reconnaissez et vous respectez comme divin un Évangile où je lis contre moi la sentence d'une mort éternelle; vous la lisez aussi, vous la trouvez juste, et vous y souscrivez. Comment ne vous haïrais-je pas? Gomment ne désire rais- je pas vous perdre, si vous n'embrassez ma cause?... Vous adorez un Homme- Dieu, .Tésus-Gbrist, qui tient le bras levé pour me foudroyer, et qui ne peut me pardonner, si je meurs dans

l'impénitence. Comment puis-je vous aimer, vous qui, dès à présent, vous unissez à lui contre moi, et qui applaudirez un jour à son courroux et à ma perte éternelle?... Vous admettez un Dieu, une Piovidence, un libre arbitre, etc. Mais je n'ai que des maux à attendre dans l'autre vie, si cela est vrai; et j'ai le plus grand intérêt à ce que cela soit faux. Puis-je sympathiser avec vous? Puis-je ne pas vous haïr à mort, vous qui fondez votre plus douce espérance sur ce qui m'assure un malheur sans remède et sans fin? Je ne veux pas croire à la vertu, parce que j'en ai abjuré la pratique; et vous me forcez de la respecter en vous, et de lui rendre hommage? Votre conduite s'élève contre la mienne, et me laisse sans excuse, même à mes propres yeux. Puis-je vous supporter? Puis-je vous pardonner d'être vertueux? Ou pensez et agissez comme moi, qui suis décidé à ne pas changer ; ou je poursuivrai sans lelàche en vous cette lumière odieuse qui prononce ma condamnation, n

Ainsi parle l'impie en son cœur; et si sa rage contre les vrais croyants ne se déclare pas toujours, c'est que le pouvoir et l'occasion lui manquent. Nous venons d'éprouver de quoi est capable la secte des faux philosophes, de ces grands partisans de la tolérance et de l'humanité, lorsqu'ils se croient les plus forts; leurs discours n'imposeront à personne, après la barbarie réfléchie et combinée de leurs actions. Par cette terrible explosion de leur fureur, qu'ont- ils fait, si ce n'est vérifier l'oracle de Jésus-Christ : Quicofique fait le mal, hait la lumière, et s'applique à l'anéantir dans tous les êtres qui la lui présentent?

0 mon Sauveur! préservez-moi d'être du nombre de

ces malheureux, qui haïssent toute lumière, parce que leurs œuvres sont mauvaises ; ils se jugent et se réprouvent eux-mêmes, puisque leur propre raison s'élève contre eux. Hélas! quand je me rappelle mes premiers égarements, je vois que j'ai essayé comme eux de les justifier. Si je n'ai pas été aussi loin, si je ne me suis pas plongé dans un abîme de ténèbres, grâces immortelles vous en soient rendues. Je travaillais à m'aveugler, mais votre lumière m'a sauvé de mes funestes efforts. Elle s'est montrée à moi si belle et si attrayante, si forte et si douce, qu'elle m'a gagné et que j'ai rougi d'être plus longtemps son ennemi.

0 vraie lumière, qui éclairez tout homme venant en ce monde, redressez-moi, dirigez-moi, conduisezmoi à vous; et, afin que je vous aime toujours, faitesmoi la grâce d'aimer et de pratiquer toujours le bien. Ainsi soit-il.

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