LA DOUCEUR DU JOUG DU SEIGNEUR
Quoique Jésus-Christ ait expressément déclaré que son joug est doux et son fardemi téger^, il est bien peu de chrétiens qui en soient intimement persuadés.
Le plus grand nombre croient cette vérité à peu près comme ils croient les mystères; je veux dire comme une chose qu'ils ne peuvent comprendre, et dont ils n'ont d'ailleurs aucune expérience. Nous verrons plus bas pour quelles raisons cette expérience leur manque.
1 Matth., XI, 30.
Commençons par leur faire entendre que rien n'esrt moin§ mystérieux, ni moins incompréhensible que celte parole du Sauveur, pourvu qu'on saisisse le sens dans lequel il l'a dite. Car ce n'est pas à la nature corrompue qu'il l'a adressée, ni pour elle qu'il a prétendu que son joug fût doux et son fardeau léger.
N'écoutons donc point ici la nature, ennemie de tout joug et de tout fardeau ; mais consultons la raison et la foi, et voyons si, à leur jugement, il est dans l'Évangile une sentence plus vraie sous tous les aspects que celle-là.
Il n'est point de joug plus doux, ni de fardeau plus léger, que celui de l'amour. Dès qu'on aime y dit saint Augustin, il ny a plus de peine j ou l'on aime la peine j s'il y en a. Or, le joug de Jésus-Christ n'est autre chose en lui-même qu'un exercice d'amour. Il consiste dans l'amour de Dieu, dans l'amour légitime de soimême, et dans l'amour du prochain : trois amours inséparables, et dont les deux derniers sont des suites du premier.
Je ne demande pas s'il est juste, on n'oserait me le contester, mais s'il est doux d'aimer Dieu, l'Être souverainement aimable, notre Souverain Bien, et la source de tous les biens, qui nous a tout donné, de qui nous attendons tout, et par qui seul nous pouvons être heureux. La raison éclairée par la foi est forcée de répondre qu'il ne peut y avoir rien de plus doux qu'un tel amour; et, s'il y a quelque chose de pénible dans le service que Dieu exige de nous, et dans \ts autres préceptes qu'il nous impose, son amour, qui est le premier des préceptes, est plus que suffisant pour tout adoucir. Si notre cœur ne fait pas la même réponse, c'est qu'il
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n'a point encore commencé d'aimer Dieu. Qu était-il besoiiii dit saint Augustin, de nous intimer Vordre de vous aimer, et de nous menacer d\in grand malheur, si nous ne vous aimions pas? Comme si ce n'était pas le plus grand des malheurs de ne pas vous aimer!
Je demande s'il est doux de s'aimer soi-même d'un amour légitime et bien ordonné, de vouloir son vrai, solide et éternel bonheur; d'y tendre par les moyens que Dieu nous a indiqués, et qui peuvent seuls nous l'assurer; d'éviter tout ce qui nous exposerait à le perdre. Est-ce une question à faire? me répondra-t-on ; et quel amour nous sera doux, si celui-là ne l'est pas?
Je demande enfin s'il est doux de nous aimer mutuellement d'un amour sincère et cordial; de nous prévenir réciproquement par des marques de déférence, par des attentions, par des bienfaits; de nous soulager les uns les autres dans nos besoins, nos maux et nos peines; de nous supporter, de nous excuser, de nous pardonner, de vivre en paix et en union avec ceux qui nous sont liés par les relations naturelles et sociales. Nous, dis-je, qui sommes les enfants du même Père, et qui ne composons qu'une grande famille; qui sommes frères en Jésus-Gbrist, qui avons les mêmes devoirs essentiels à remplir, qui aspirons au même bonheur, et qui espérons être un jour réunis à jamais dans la même patrie. Celui qui nierait qu'un tel amour soit doux serait un insensé, puisqu'il est évident que la félicité môme de la vie présente y est attachée. Mais si cet amour est doux, il l'est personnellement pour quiconque en éprouve les sentiments , et les suit dans la pratique, de quelque manière que le prochain en use à son égard.
La morale de Jésus-Christ, c^iii se réduit à ces trois
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amours, est donc douce; et, si c'est un fardeau, on ne peut disconvenir qu'il ne soit It^ger.
Il y a néanmoins en nous quelque chose qui contredit cette vérité, et qui ne trouve aucune douceur, ni dans l'amour de Dieu, ni dans l'amour raisonnable de soimême, ni dans l'amour du prochain. Un orgueil aussi insensé qu'impie nous soulève contre le plus doux des empires, nous fait méconnaître tout devoir et toute loi, nous représente comme un joug tyrannique tout ce qui assujettit notre volontéà une règle, quelque juste, quelque nécessaire qu'elle soit pour notre bonheur. Un amourpropre, contraire à la raison et au^bon ordre, nous concentre en nous-mêmes, exclut de notre cœur toute affection qui ne se rapporte point à nous, et nous rend odieuse cette charité pure, qui aime Dieu pour lui-même, et le prochain pour Dieu. Gomment le joug de Jésus-Christ serait-il doux à l'orgueil et à l'amour-propre, puisque c'est contre eux et pour les détruire qu'il nous est imposé? Mais ce qui est dur à ce qu'il y a de vicieux en nous n'en est pas pour cela moins doux en soi, et par rapport au fond et à l'essence de notre nature, qu'il tend à dégager de ces vices.
Il est doux sans doute d'être délivré de la tyrannie de ses passions. Toute la philosophie en est tombée d'accord, je n'en excepte pas celle d'Épicure; et ceux qui en sont tourmentés sont les premiers à l'avouer dans les intervalles de bon sens et de réflexion qu'elles leur laissent. Si cela est, le joug du Seigneur est donc plein de douceur; car il tend à nous affranchir de nos passions, bien plus efficacement que n'ont jamais fait les préceptes de la sagesse humaine. Qu'il faille combattre pour les vaincre, qu'il y ait des efforts à faire, et que tout effort de sa nature soit pénible, je ne le nie point; et dans
quelle école de philosophie a-t-on exempté l'homme de combats et d'efforts? Gomme s'il pouvait se corriger sans cela l Mais le chrétien tire de la grâce de puissants secours, qui dominent !a violence du combat, et qui lui en assurent le succès. S'il lui en coûte pour subjuj^fuer ses passions, il goûte une joie inexprimable de les avoir domptées, et il ressent un nouveau plaisir à chaque victoire qu'il remporte sur elles.
Il est doux de dominer son corps, de commander à «on esprit et à sa propre volonté, d'être maître de toutes ses facultés, et de disposer de son libre arbitre d'une manière qui soit agréable à Dieu, que la raison avoue, dont la conscience soit satisfaite. Le joug de Jésus-Christ n'a point d'autre objet que de nous procurer ces avantages, et nous y parvenons, à coup sûr, en le portant fidèlement.
Il est doux de n'avoir point à gémir sous l'esclavage du péché, ni à essuyer les cruels remords qui le suivent; d'être à l'abri des terreurs de l'autre vie, qui alarment si vivement une conscience coupable ; de jouir de la paix et de la sécurité de l'innocence; de se rendre le consolant témoignage qu'on ne s'efforce pas en vain de plaire à Dieu, et de nourrir l'espérance de le posséder éternellement, ce qui est le fruit d'une vie pure et sainte.
Tous ces biens ne sont-ils pas le partage de ceux qui portant le joug du Seigneur, et qui se font une loi de ne s'écarter en rien de ses commandements? Je ne finirais point, si je voulais considérer ce joug sous toutes ses faces, et faire l'éaumération des douceurs qui l'accompagnent.
Mais, dira-t-on, n'est-il pas dur de se renoncer soi même, de se haïr, de crucifier sa chair avec toutes ses
convoitises, de résister à des penchants nés avec nous, et de s'élever sans cesse au-dessus de la nature, pour suivre la grâce? Le chemin de la vertu n'est-il pas escarpé et pénible? Le sentier du salut n'est-il point étroit? Cette guerre continuelle qu'il faut se faire, celte séduction du monde contre laquelle il faut êire en garde, ces censures, ces railleries, ces persécutions auxquelles il faut s'exposer, ces tentations, ces pièges, ces assauts du démon dont il faut se garantir, tout cela n'est-il pas un rude et douloureux exercice pour le chrétien, et ne concourt-il pas à lui rendre la vie amère?
Il est aisé de répondre premièrement, que s'il est dur de se faire toutes ces violences, il l'est encore plus de ne s'en faire aucune, et de vivre au gré de ses désirs corrompus. Secondement, que Jésus-Christ n'a pas prétendu qu'il n'en coûtât aucune peine pour s'assujettir à sa morale, puisqu'il l'appelle un joug et un fardeau; un joug impose toujours quelque gêne, un fardeau se fait toujours sentir. Mais compte-t-on pour rien la grâce, dont l'effet propre est de faire aimer à la volonté ce que la nature abhorre, et de nous communiquer une force qui nous allège les fardeaux les plus insupportables? Compte-t-on pour rien les consolations célestes, dont Dieu est prodigue à l'égard de ceux qui le servent de tout leur cœur, et qui les dédommagent en un instant de toutes les peines passées? i/^ voient nos croix , disait saint Bernard, parlant des mondains à ses religieux, mais ils n'en voient pas i'onclion. S'ils la voyaient, s'ils l'éprouvaient comme nous, ils changeraient de langage et d'idées; et ils confesseraient que notre vie, dont l'austérité leur paraît affreuse, est en tous sens plus douce que la leur.
C'est un témoignage qu'ont rendu à Jésus-Christ
tous les sainis, c'est-à-dire les parfaits chrétiens, sans exception ; les confesseurs de son nom dans les prisons, dans les exils, dans les travaux des mines, dans Findigence, dans les persécutions; les martyrs devant les juges, sur les échafauds, dans les plus horribles supplices. Dieu proportionne son secours à ce qu'on fait, à ce qu'on souffre pour lui; et ce secours fortifie tellement l'âme, qu'elle désire en faire et en souffrir davantage.
Pourquoi donc tant de chrétiens se plaignent-ils de la dureté de ce joug et de la pesanteur de ce fardeau?
C'est qu'ils ne sont chrétiens que de nom et de profession extérieure, qu'ils n'ont pas le véritable esprit du christianisme, et qu'ils ne le connaissent même pas; c'est qu'ils n'entreprennent pas sérieusement la pratique de la morale évangélique, et qu'ils ne se donnent pas tout à fait à la grâce,
La plupart se chargent du joug du Seigneur par crainte, plutôt que par amour. Les vérités terribles de la religion ont fait une profonde impression sur leur esprit, ils ne veulent pas se perdre, et ils observent les commandements de Dieu, uniquement pour ne pas brûler dans l'enfer; car ce c'est pas la peine du dam qui les touche, quoique ce soit la plus grande, mais celle du sens. Or, quiconque ne se soumet au joug de Jésus- Christ que par le motif de la crainte, s'y soumet moins par volonté que par nécessité; il ne l'aime point, il le secouerait, si son intérêt le lui permettait. Quelle douceur peut-il donc y trouver? La loi n'est par rapport à lui qu'un ordre rigoureux , accompagné de menaces , et suivi de châtiments pour les infracteurs : Fais ceci, abstiens-toi de cela; sinon, tu seras damné.
Quand on envisage la loi de la sorte, il est impossible
qu'en lui obéissant, on ne la juge pas dure, d'autant plus qu'elle ordonne ce qui répugne à la nature, et qu'elle défend ce qui lui plaît. Ainsi la crainte du châtiment ne combattant nos mauvais penchants par aucune affection contraire, leur laisse tout leur» attrait et toute leur force; elle n'inspire point de goût pour le bien, ni d'aversion pour le mal. La volonté est contrainte de se plier au commandement, mais elle n'y est pas inclinée ; elle sent la violence qu'elle se fait, et ne se détermine à ce qui la gêne que par l'appréhension d'un mal plus grand. Disposition d'esclave, qui tremble sous la verge de son maître, et qui n'obéit que pour se soustraire aux coups.
Chez d'autres, il se mêle à cette crainte des vues mercenaires; l'espoir de la récompense les anime, et leur diminue un peu la pesanteur du fardeau. Mais, comme cette récompense est éloignée et que la peine est présente, celle-ci agit plus fortement sur eux, et se fait vivement sentir, quoiqu'ils se soutiennent par l'attente des promesses. Si la charité rendait leur foi plus vive, et leur espérance plus pure ; si, dans la récompense qu'ils attendent, ils regardaient plus Dieu qu'eux-mêmes, son amour, et le désir de le posséder, adouciraient leur joug. Mais la foi est faible, et l'espérance est combattue par la crainte en ceux qui n'écoutent que leur intérêt, et l'amour-propre, qui est leur principal motif, ne saurait leur faire aimer une loi dont l'objet est de le détruire.
Enfin, par une suite de ces dispositions qui prédominent dans le plus grand nombre des chrétiens, ils ne se chargent du joug du Seigneur que le moins qu'ils peuvent, et qu'autant qu'il est nécessaire selon leur état pour éviter l'enfer, ou pour gagner le ciel. Ils ne se proposent la perfection en quoi que ce soit, se dispensant
assez librement de tout ce qui n'est pas d'obligation étroite, et s'acquittant du gros de leurs devoirs d'une manière tout bumaine, sans y regarder de fort près.
Mais du moment qu'on est déterminé à épargner ainsi sa peine, il n'est pas possible qu'on n'en sente tout le poids, et Dieu de son côté ne fait rien pour la soulager, parce qu'il ne doit ce soulagement qu'à ceux qui agissent par amour, et qui ne se ménagent point pour lui.
« Je m'en tiens aux préceptes, dit-on; je ne porte du fardeau que ce qui m'est indispensable d'en porter; et néanmoins il me paraît très-pesant. Que serait-ce donc si je me cbargeais davantage, et si je me proposais de ne rien refuser à Dieu? Mes forces n'y suffiraient point, et je serais accablé, n
Vous vous trompez grossièrement; ce serait précisément le contraire. Pour goûter la douceur du joug du Seigneur, il faut le prendre tout entier, et s'en cbarger de bonne grâce, sans vouloir rien accorder à la nature. Plus vous diminuez de ce fardeau, plus ce que vous en gardez vous pèse; et, au contraire, vous marchez avec d'autant plus d'aisance, que vous êtes résolu de n'en rien ôter. La raison en est évidente; c'est en premier lieu que l'amour seul peut inspirer une telle résolution ; et en second lieu, que Dieu, pour l'intérêt même de sa gloire, est engagé à soutenir puissamment celui qui embrasse son service dans toute son étendue. Or, une âme que l'amour met en action, et que la grâce soutient, a des forces immenses; elle est capable des plus hautes entreprises; il n'est pas de peines qu'elle ne dévore, et qui ne lui semblent douces, parce qu'elles accroissent son amour. Croyez- vous donc que ce soit pour les âmes craintives, intéressées, et qui comptent avec Dieu, que Jësus-Glirist a prononcé que son joug était doux et son fardeau léger? I 20
Point da tout ; cela ne peut pas être. Il n'a parlé de la sorte que pour les âmes g^randes et généreuses, déterminées à suivre en tout l'inspiration de la grâce, et ce sont celles-là seules qui éprouvent la vérité de ses paroles.
O mon Sauveur! c'est ma faute, si jusqu'ici je n'ai pas fiiit cette expérience. Un maître tel que vous mérite-t-il d'être servi par crainte? Doit-il même être servi par intérêt? Après ce que vous méritez, et ce que vous avez fait pour moi, puis-je ne pas me livrer tout entier à votre service par amour et par reconnaissance? Dois-je être étonné qu'un joug que je n'aime point me paraisse dur, et qu'un fardeau que je ne porte qu'avec répugnance m'accable de son poids?
Gliangez mes dispositions, ô mon Dieu! Substituez l'amour à la crainte; purifiez, perfectionnez mon espérance par le feu de la charité; élargissez ce cœur, que l'amour-propre a toujours tenu resserré. Alors, plus je serai chargé, plus vite je courrai dans la voie de vos commandements ; plus je me féliciterai du bonheur d'être soumis à votre joug. Tout est possible, tout est aisé, tout est doux à l'amour. Je le sais; je l'ai éprouvé à l'égard des créatures; accordez-moi de l'éprouver à votre égard. Ainsi soit-il!