PORTER SA CROIX
Voici la parole de l'Évangile qui semble la plus dure au commun des chrétiens : Si quelqu'un, dit Jésus-
Christ, veut venir à ma suite, qu'il porte sa croix tous les jours, et qu'il me suive ^.
L'Évangéliste remarque qu^il adressait cette parole à tous.
Ainsi il n'est aucun de ceux qui font profession du Christianisme, qui ne doive la prendre pour soi. Il est dans l'ordre que le disciple suive le maître, et qu'il marche sur ses traces. Jésus-Christ ne nous propose la croix qu'après avoir porté lui-même la sienne tous les jours, depuis sa naissance jusqu'à son dernier soijpir. Il l'a portée, l'ayant acceptée librement des mains de son Père; et, quelque afCreuse qu'elle fut pour la nature, dont elle exigeait l'entière immolation, il Ta acceptée et portée avec amour et avec joie, content de réparer la gloire de Dieu, et de racheter le genre humain par le sacrifice de son âme et de son corps.
Le chrétien doit donc à son exemple recevoir la croix que Dieu lui envoie, la porter volontiers tous les jours, et s'estimer heureux de remplir par là les desseins éternels de Dieu sur lui. Ceci est la condition essentielle pour appartenir à Jésus-Christ; et quiconque ne s'y soumet pas est rejeté du nombre de ses disciples. Mais quel sort a-t-on à attendre dans l'autre vie, si l'on ne s'y présente point avec le titre de disciple de Jésus- Christ? En faudrait-il davantage pour adoucir ce que cette parole a de dur et d'effrayant pour la nature?
Mais approfondissons-la un peu, et voyons si elle est en effet aussi désolante qu'elle le paraît au premier aspect. Si, par la croix que Jésus-Christ nous ordonne de porter, on entend les devoirs communs de religion,
' Luc, IX, 23.
et la pratique de la morale évangélique, je viens de montrer que ce joug est doux, et ce fardeau léger, qu'ainsi l'on ne peut s'en plaindre sans une extrême injustice, et sans donner le démenti à la vérité même.
Mais on donne plus ordinairement le nom de croix à de certains événements de providence, soit naturelle, soit surnaturelle, qui nous contrarient, nous humilient, nous causent de la douleur ou de la peine , et nous exercent en diverses manières. Ces croix nous viennent ou de la nature, comme les disgrâces du corps, les infirmités, les maladies; ou de notre condition, comme la pauvreté, le travail, la dépendance; ou de l'état que nous avons embrassé, par exemple du mariage; ou de l'injustice des hommes, ou des accidents fortuits, ou de la malice des démons, ou enfin de Dieu lui-même immédiatement. Elles nous affligent dans notre santé, dans nos biens, dans notre repos, dans notre réputation, dans nos personnes, ou dans celles qui nous sont chères; elles mortifient notre sensibilité, notre orgueil, notre amour-propre; elles exigent de nous différents sacrifices, soit extérieurs, soit intérieurs.
Les croix prises dans cette acception, qui est la plus commune, sont en général l'apanage de l'humanité; et il n'est personne qui puisse absolument s'y soustraire. Chacun a les siennes; les uns, de plus grandes et en plus grand nombre ; les autres, de moindres et en plus petit nombre. Mais nul homme n'en est tout à fait exempt. De là, l'épithète de malheureux donnée aux mortels par les auteurs de la plus haute antiquité. Dans l'intention de Dieu elles sont pour nous un moyen de salut, et la voie particulière par laquelle il prétend nous conduire au ciel.
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Je remarque d'abord à l'égard de ces croix qu'à l'exception de certaines peines intérieures, pour lesquelles Dieu demande un exprès consentement, ce qui est trèsrare, les autres nous arrivent malgré nous, soit qu'il y ait de notre faute, ou non ; que le plus souvent il n'est pas en notre pouvoir, ni de les prévoir, ni de les éviter, ni de nous délivrer, et que l'unique parti que la raison même nous conseille, est de les supporter avec courage et patience.
Je remarque de plus que les différentes ressources ou industries dont l'homme laissé à lui-même peut faire usage pour adoucir ses croix, sont bien peu de chose, parce que la nature est presque toujours plus lorte chez lui que la raison ; que les consolations qu'on reçoit alors de ses amis ne font pas grand effet, et sont souvent à charge ; que nos propres réflexions sont un faible secours ; qu'à la vérité le temps en soulage quelques-unes, mais aussi qu'il en augmente d'autres; enfin, qu'il en est de telles, qu'elles ne sont susceptibles d'aucun adoucissement humain, et où l'on ne trouve de soutien que dans la religion.
Je remarque aussi que non-seulement il est inutile de s'impatienter, de murmurer, de s'abandonner au chagrin et au désespoir, de s'emporter et de blasphémer contre la Providence ; mais qu'au lieu de diminuer sa peine, on l'aggrave par ces plaintes et ces révoltes, sans parler des péchés souvent très-graves dont on charge sa conscience.
Ces observations supposées, que nous demande Jésus- Christ?
Que nous recevions notre croix de la main de Dieu, que nous la chargions nous-mêmes sur nos épaules, et
que nous la portions de grand cœur avec une soumission entière à sa volonté. Gomme s'il vous disait : Ne vous foidissez pas contre l'ordre absolu du Souverain Maître; vous n'y gagneriez rien pour votre soulagement ; au contraire, votre âme y perdrait beaucoup en toute manière. Mais consentez aux dispositions de sa sagesse, de sa justice, et de sa miséricorde à votre égard; accommodez- Tous-y de bonne grâce ; et, si vous n'êtes pas assez parfait pour accepter avec amour et reconnaissance tout ce qui vous vient de fâcheux de sa part, supportez-le du moins avec résignation, et faites servir les maux temporels à votre bonheur éternel. Par cette conduite, vous rendez infailliblement votre croix plus légère; vous faites qu'elle vous devient méritoire ; vous engagez Dieu à vous donner des forces surnaturelles pour la porter; vous parvenez, non-seulement à la souffrir sans répugnance, mais à vous en faire un sujet de joie et de consolation.
Est-il rien de plus raisonnable, de plus religieux, de plus ami de l'homme qu'une telle morale? Et la sagesse éternelle, descendue du ciel pour nous instruire, pou- Tait-elle nous donner une leçon plus utile?
Ou n'exige pas de vous que vous désiriez les croix, que vous les recherchiez, que vous priiez Dieu de vous en envoyer; que vous lui protestiez, comme sainte Thérèse, que sans elles la vie vous serait insupportable, ou que vous ne souhaitiez, comme saint Jean de la Croix, d'autre récompense de vos travaux pour la gloire de Dieu, que de souffrir et d'être méprisé pour lui. De tels sentiments n'appartiennent qu'à des âmes d'élite, et ils supposent en elles une grande perfection acquise, ou ils sont l'effet d'une inspiration particulière. Ce qu'on vous prescrit, c'est d'attendre les croix, sans aller au-devant d'elles, et de n'être pas surpris, quand il vous en arrive,
comme si c'était pour vous un privilégie d'en être exempt; c'est de vous y soumettre humblement, lorsqu'il n'y a plus d'autre ressource; c'est de les supporter patiemment, de vous aider pour cela des grands motifs de la relig^ion, de recourir à Dieu avec confiance afin qu'il vous soutienne, et d'espérer fermement qu'il ne vous abandonnera pas. Y a-t-il rien là qui puisse vous paraître dur? Rien même qui ne soit doux et consolant? Je ne crains pas d'assurer que vous chercheriez en vain ailleurs aucune consolation qui en approche.
Que prétendez-vous ? Vivre absolument sans croix ! Vous voulez donc que Dieu établisse pour vous un nouvel ordre de choses, et qu'il vous dispense d'une loi générale, dont il n'a pas même dispensé son propre Fils? Depuis l'introduction du péché dans le monde, les croix, qui en sont la punition et l'expiation, sont devenues nécessaires, tant pour venger la justice divine, que pour nous justifier. N'êtes-vous pas pécheur, et peut-être grand pécheur? A quel titre donc demanderiez-vous d'être soustrait aux croix ?
Prétendez-vous qu'elles soient du moins de votre choix? Car voilà ce que vous dites souvent : Si c'était toute autre croix, je l'endurerais volontiers. Vous vous faites illusion. La croix que vous portez est toujours celle qui vous pèse, et vous déplaît. Vous en diriez autant de toute autre, si vous veniez à en être chargé, et vous la trouveriez peut-être plus pesante. Le mal absent nous paraît toujours moindre que le mal présent, et si nous le désirons, c'est uniquement par impatience. Si les croix étaient laissées à votre choix, vous n'en prendriez aucune; ou vous choisiriez mal, et vous vous en repentiriez. Dieu sait mieux que vous ce qui vous est expédient; il vous aime plus que vous ne vous aimez:
il choisit mieux pour vous, que vous ne choisiriez vousmême, et s'il vous Frappe dans un endroit sensible, c'est que le mal est là, et qu'il veut y appliquer le remède. D'ailleurs, une croix qui serait à la disposition de votre amour-propre, de quelque manière que vous la portassiez, ne serait ni agréable à Dieu, ni avantageuse pour votre salut.
Que prétendez- vous donc encore une fois? Que votre croix vous fasse moins souffrir? Gela dépend de vous : cessez de vous révolter contre elle; ne la repoussez plus avec des efforts inutiles. Embrassez-la, aimez-la; attachez-vous à elle, puisqu'elle s'attache à vous. Alors elle vous deviendra plus douce. Ce n'est pas la douleur qui rend la croix insupportable, c'est la résistance de la volonté.
Étrange orgueil de l'homme ! Amour-propre inconcevable ! Il s'indigne contre sa condition qui l'assujettit aux croix, et c'est lui qui par son péché est l'auteur de sa condition présente. I'. a fait le mal, et il ne veut pas du remède ; il est coupable, et il refuse le châtiment et la réparation qui le feraient rentrer en grâce. C'est-àdire qu'il s'est rendu malheureux, et qu'il s'obstine à l'être , parce qu'il ne veut pas guérir des vices qui ont causé son malheur. Car, qu'est-ce que les croix, sinon des remèdes à l'orgueil qu'elles humilient, et à l'amourpropre qu'elles mortifient? Acceptez-les, et vous voilà guéri.
Si vous avez besoin de motifs, la religion s'empresse à vous en fournir.
Elle les prend de votre intérêt. Vous avez à satisfaire à la justice divine : laissez-lui le soin de se venger ellemême par les croix. Cette vengeance exercée ici-bas
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est toute pleine de miséricorde. Ne vous exposez pas à la justice pure et inexorable de l'autre vie. Vos péchés journaliers ont besoin, pour être expiés, de croix journanalières, et elles sont la meilleure pénitence des offenses grièves que vous avez commises, puisque c'est Dieu luimême qui vous l'impose.
Elle les prend de ce poids immense de gloire et de bonheur sans fin qui sera la récompense de vos humiliations et de vos afflictions passagères. Est-ce acheter le ciel trop cher, que de souffrir un peu et peu de temps sur la terre, pour y avoir une place ? Quelles peines ne prenez-vous pas, quels sacrifices ne faites-vous point, à quels dangers souvent ne vous exposez-vous point pour l'établissement de votre fortune temporelle? Vous ne regrettez pas ce qu'elle vous a coûté ; et vous ne voulez pas qu'il vous en coûte pour assurer votre félicité éternelle? Vous n'avez pas de foi; vous n'êtes pas chrétiens.
Elle les prend de l'exemple de Jésus-Christ. Il ne vous prêche la croix, que chargé lui-même de la sienne, qui réunit et surpasse celles de tous les hommes ensemble. C'est en votre nom, et en qualité de votre représentant, qu'il la porte; c'est par un amour tout gratuit pour vous. Il n'avait pas besoin de la porter pour lui-même, étant sans péché; il pouvait la refuser; par ce refus vous étiez perdu sans ressource, et toutes les croix accumulées sur vous pendant la plus longue vie n'auraient pu ni vous ouvrir le ciel, ni effacer le moindre de vos péchés.
Elle les prend de la nécessité où sont tous les chrétiens de ressembler à Jésus-Christ, pour être du nombre des prédestinés. Car il nous a été donné pour modèle , et c'est principalement sur la montagne du Cal-
vaire que cet homme de douleurs, cet homme frappé de Dieu et humilié, est présenté à notre imitation. C'est donc en portant la croix, c'est en vivant et en expirant sur la croix, que nous devons lui ressembler. lia fallu, lui-même nous en assure, que le Christ sou/frit, et qu'il entrât par là dans sa gloire ; et il ne faudra pas que le chrétien souffre!... et il partagera la gloire de Jésus- Christ, sans avoir eu part à son calice !...
Elle les prend de la reconnaissance que nous devons à Dieu le Père, qui nous a aimés jusqu'à nous donner son Fils unique; et à ce Fils adorable, que l'amour a porté à se livrer pour nous.
Elle les prend du grand précepte de l'amour de Dieu. Qu'est-ce qu'un amour qui se borne à des sentiments stériles, qui ne veut passer par aucune épreuve, qui n'a le courage de faire aucun sacrifice? C'est un amour faux et illusoire, qui n'en impose pas même aux créatures; comment en imposerait-il à Dieu ? Mais les croix sont les épreuves auxquelles Dieu met notre amour, les sacrifices qu'il en attend. Recevez-les donc, sinon avec empressement, du moins avec soumission, ou renoncez à dire que vous l'aimez.
Elle les prend enfin des secours puissants que Dieu joint toujours aux croix dont il vous charge. Si vous les portiez seul, vous auriez sujet de vous plaindie, et d'alléguer votre faiblesse, l^îais Dieu lui-même devient votre force; mais Jésus-Christ porte votre croix avec vous, et non-seulement il vous aide, mais il vous console, il vous remplit d'une joie toute céleste au milieu de vos afflictions; il trouve le secret de vous les rendre tellement aimables, que vous regretteriez d'en être délivré. C'est ce qu'ont attesté tous les siints, les Apôtres à leur tête : Ils sortireiit de l'assemblée, dit saint Luc, pleins
de joie d'avoir été jugés dignes de souffrir tin outrage pour le nom de Jésus '. Saint Paul s'humiliait de ses révélations, et se glorifiait de ses croix.
En ai"je assez dit pour justifier l'Évangile et pour vous faire goûter ses maximes et son langage, au sujet des croix?
Vous admirez ce que les philosophes en ont écrit, et les belles raisons dont ils se servent pour élever l'homme au-dessus des calamités de la vie. Admirez-les, j'y consens, mais par quelle injustice refusez-vous à l'Évangile des éloges que vous prodiguez à la sagesse humaine? Est-il au-dessous d'elle? et nous inspire-t-il des sentiments moins sublimes? Vous défend-il de faire usage des moyens suggérés par la raison? Et, parce qu'il vous en offre d'autres infiniment supérieurs, et d'une tout autre efficacité, en sera-t-il moins digne de votre admiration? Je vous entends, vous ne voyez dans les livres des philosophes qu'une autorité humaine, qui ne vous oblige à rien, et qu'une belle théorie que vous admirez sans conséquence; au lieu que l'Évangile est revêtu d'un caractère d'autorité divine, sous lequel il faut que la volonté plie; et que l'approuver, c'est prendre l'engagement de le pratiquer. Mais seriez-vous assez aveugle pour ne pas voir qu'il ne vous reste plus d'excuse, si la raison qui émane de Dieu, et l'autorité divine qui est la raison suprême, conspirent à vous condamner? Ou rejetez la raison avec l'Évangile, et livrez-vous à l'instinct de la nature orgueilleuse et sensuelle, qui abhoire l'humiliation et la souffrance; ou, si vous approuvez la raison qui n'a que de faibles motifs à vous proposer,
« Act., V, 41.
S8t> L'ÉCOLE DE JÉSUS-CHRIST.
approuvez encore l'Évang^ile qui vous soutient par des motifs incomparablement plus forts.
Je me rends, ô mon Sauveur! et je reconnais votre sagesse divine dans le langage que vous me tenez sur les croix. À leur seule pensée, ïa nature frémit et se soulève; je le conçois sans peine; elle est malade, et le pluy fâcheux de son état est qu'elle aime sa maladie, et n'en veut pas guérir. Malheur à moi, si je l'écoute désormais !
Je ne veux plus écouter sur une si importante matière que la lumière de la raison, celle de l'Évangile et celle de votre grâce, et, devant tant de lumières réunies, je ferai taire les faux raisonnements de l'orgueil et de Tamour-propre. Les croix sont inévitables; il faut se résoudre à les porter en homme de cœur; la raison me le dit. Les croix sont nécessaires; je ne puis expier mes péchés, et mériter le ciel que par là ; la religion me l'apprend. Elle m'apprend encore que les croix doivent m'être précieuses par la ressemblance qu'elles me donnent avec Jésus-Christ, par le caractère de prédestinalion qu'elles m'impriment, par les moyens qu'elles me présentent de prouver à Dieu, et à mon Rédempteur, ma reconnaissance et mon amour.
Mon esprit est convaincu; mais touchez mon cœur, et faites qu'il aime ce qu'il doit chérir à tant de titres. Qu'il ne les appréhende plus, qu'il ne se révolte plus, qu'il ne murmure plus; mais qu'il les porte en silence, en patience, résigné, soumis, uni à votre sainte volonté; qu'il vous bénisse et vous aime, comme Job et Tobie, dans toutes les épreuves qu'il vous plaira de m'envoyer. Ainsi soit-il!