‹ L'école de J Volumes 1 and 2Chapitre 57 sur 71 · DE LA PRIÈRE EN COMMUN · texte numérisé non relu

DE LA PRIÈRE EN COMMUN

Partout où deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis là au milieu d'eux, dit Jésus-Christ '.

Ce passage a deux applications.

Il s'applique aux conciles, où les premiers pasteurs, assemblés au nom de Jésus-Christ, font des décisions sur la doctrine, et des règlements sur les mœurs. Il s'applique aux fidèles réunis dans les temples, pour honorer Dieu par un culte public. Il s'applique aussi aux saintes associations qu'ils forment entre eux, pour des objets particuliers, avec l'approbation de l'Église. Enfin, il a une application très-naturelle à la prière qui se fait en commun, matin et soir, dans les familles, et les maisons chrétiennes; et c'est à ce dernier point que je m'arrête ici. Il semble au premier coup d'œil que ce soit peu de chose; mais le développement en montrera l'importance.

D'abord Jésus-Christ déclare qu'il se trouve au milieu de ceux qui s'unissent ainsi pour prier, ne fussentils que deux ou trois ; ce qui doit s'entendre d'une présence spéciale, par laquelle il leur communique une assistance particulière, il se joint à eux pour intercéder auprès de son Père, et il appuie leurs demandes de tout le poids de son autorité. Il promet de plus, au même

» M\TTH., XVIH, 20.

endroit, que tout ce qu'ils demanderont leur sera accordé. Si deux d'entre vous, dit-il, sont unis de volonté sur la terre , quoi que ce soit quils demandent, ils l'obtiendront de mon Père, qui est aux cieux '.

En vertu donc de ce concert et de cette conspiration de vœux, ce qui serait peut-être refusé à la prière isolée et au mérite personnel de chaque fidèle, est accordé à la prière unanime et au mérite de plusieurs. Chaque prière, prise séparément, sera faihie, mais leur réunion sera une force à laquelle Dieu ne résiste point. D'ailleurs, il est évident que la prière commune a un mérite qui lui est propre, et que la prière particulière ne peut avoir : celui de la charité, de cette vertu si puissante sur le cœur de Dieu, et qu'il désire si ardemment d'élahiir entre les hommes. Aussi est-ce pour la faire naître, et la maintenir parmi les fidèles, qu'il a distingué par ce privilège la prière commune.

Les premiers chrétiens ne l'ignoraient pas; et, outre les assemblées publiques où tous s'unissaient dans la même prière, ceux qui vivaient ensemble priaient ensemble, maris et femmes, parents et enfants, maîtres et esclaves. Cette pratique s'est conservée pendant plusieurs siècles.

Mais depuis que la ferveur s'est ralentie; que les uns s'acquittent de la prière domestique comme d'un devoir journalier, et que les autres la négligent; que ceux-ci veulent faire des prières plus longues et ceux-là de plus courtes; enfin qu'une dévotion qui me paraît assez mal entendue a introduit quantité de formules particulières, les personnes même les plus pieuses ont pris le parti de

prier à part; il n'y a plus de point de réunion dans les familles sur un objet si important, et chacun est laissé à sa liberté.

Cependant, c'est un des premiers devoirs des pères eî des mères, des maîtres et des maîtresses, de faire et sorte que leurs enfants et leurs domestiques commencent et finissent la journée par la prière, et de s'en assurer. Il est certain que s'ils manquent de vigilance en ce point capital, et s'il est mal observé dans leur maison, ils en répondent à Dieu. Ils ne se justifieront pas en disant que leurs enfants et leurs domestiques étaient d'un âge où l'on sait ce que l'on a à faire ; qu'ils ont pris soin de les instruire de leurs obligations; que du reste ils n'ont pas jugé à propos de les gêner, et qu'ils ont craint d'en faire des hypocrites; Dieu ne se payera pas de ces raisons, souvent alléguées par des gens qui ne sont point exacts à la prière journalière, et qui, pour ne pas s'y assujettir, n'y assujettissent pas les personnes qui dépendent d'eux. L'unique moyen de s'assurer par soi-même que ce devoir est rempli, est d'établir la prière commune; d'en faire le premier acte du bon ordre de sa maison; d'y présider, et d'exiger que chacun s'y trouve.

Mais comment les pères de famille et les maîtres se porteront-ils à mettre en vigueur cette pratique chez eux, s'ils en ont eux-mêmes abandonné l'usage; s'ils n'en sentent pas toute l'importance, et s'ils s'embarrassent peu que Dieu soit servi et honoré dans leur maison? Le mal vient d'eux, et ils en souffriront eux-mêmes. Ils Dépensent pas assez que leur autorité vient de Dieu; que, s'il n'est pas respecté et obéi, ils ne le seront pas eux-mêmes ; que les vices et les désordres ne tardent pas à s'introduire où la piété ne règne point, et qu'ils en seront les premiers les victimes. Us se plaignent tous

les jours que leurs enfants n'ont ni soumission ni égard pour leurs avis, qu'ils leur répondent mal, qu'ils les déshonorent par leur conduite; que leurs domestiques sont paresseux, peu attentifs, peu affectionnés, peu fidèles. Ils ont raison en cela; mais ils ne remontent point à la source, ils ne songent pas que le principe de ce désordre est le défaut de religion, et qu'eux-mêmes en sont la cause par leurs discours, par leurs exemples, par leur extrême indifférence sur tout ce qui concerne le culte divin . Qu'ils suivent la pratique que je leur propose ; ils en recueilleront les fruits, et leurs plaintes n'auront plus lieu.

Quand ils seraient fondés à croire que chacun fait sa prière à part, c'est toujours une perte pour l'édification puhlique qu'on se doit les uns aux autres dans le scindes familles.

Il n'est pas douteux encore que la prière ne se fasse mieux en commun On s'y tient dans une posture plus décente; on s'y respecte mutuellement; et l'on n'oserait s'y permettre ce qu'on se permet sans scrupule en particulier. On y apporte communément plus d'attention; la piété des uns anime et soutient les autres ; et, si le chef de la maison fait lui-même la prière, son air recueilli, son ton posé et dévot, font impression sur les assistants. Laissez des enfants et des domestiques à leur discrétion, souvent ils ne prieront point, ou ils ne feront qu'une prière courte et superficielle. Dans la jeunesse surtout on a besoin d'être excité par l'autorité et par l'exemple; et l'on succombe aisément à la tentation de manquer aux devoirs de religion , quand on n'a ni témoins, ni surveillants. Le matin, la paresse retient au lit; un clomestique ne se lève que quand le service l'appelle; il n'y a pas de temps entre deux pour la prière. Le soir, on

est accablé de sommeil, et, aussitôt qu'on est retiré chez soi, on se couche sans songer à prier. Nulle habitude ne se contracte plus facilement, et, quand on l'a prise, on a bien de la peine à s'en corriger.

Les biens qui résultent de la prière en commun dans les familles sont sans nombre et très-considérables.

Elle contribue plus qu'aucune autre chose à l'union, aux égards mutuels entre le mari et la femme, au saint usage du mariage, au support, aux prévenances, à la confiance réciproque. Qu'on dise ce qu'on voudra; les hommes ne s'estiment et ne s'aiment solidement, ne s'ouvrent et ne se fient les uns aux autres, qu'autant qu'ils ont, et qu'ils reconnaissent dans autrui, des sentiments religieux. Et quel garant plus sur de ces sentiments religieux, que l'accord et l'unanimité dans le service de Dieu !

Elle entrelient dans les père et mère la plus haute idée de la sainteté de leur état, et de la grandeur de leurs obligations par rapport à l'éducation des enfants. Elle les rend fidèles à s'en acquitter, et soigneux des moindres détails. Elle attire sur eux les grâces qui leur sont nécessaires. Et combien ne leur en faut-il pas à tous moments, pour former l'esprit et le cœur de leurs enfants ; pour ne point se rebuter des défauts de cet âge, et des soins pénibles et assidus qu'il exige; pour ne point excéder, ni dans la sévérité, ni dans l'indulgence; pour se ménager tellement que la familiarité ne préjudicie point au respect, et que l'usage de l'autorité ne supprime pas non plus les caresses; pour les aimer également, ou du moins ne pas marquer de prédilection, source de jalousie et de haine!

Elle accoutume les enfants à une certaine vénération

religieuse pour leurs parents; elle donne dans leur esprit plus de poids aux avis qu'ils en reçoivent, et dispose leur volonté à une parfaite obéissance. Rien en effet n'est plus efficace pour les porter à regarder Dieu dans leur personne, que la grande opinion qu'ils ont de leur piété. Et cette opinion, où la prennent-ils, sinon en les voyant prier? On ne saurait croire combien l'amour que Dieu a mis dans le cœur des enfants pour les auteurs de leur naissance s'accroît, par l'idée qu'ils ont de leur vertu. La grâce élève alors, et perfectionne les sentiments naturels, leur donnant plus de force, plus de solidité, plus de profondeur. Comparez les deux tableaux d'une famille pieuse et d'une autre qui ne l'est pas. La différence est extrême. Là, quelle subordination ! quelle paix ! quelle union ! Ici, quelle indépendance î quel trouble! quelle discorde! La piété fait le bonheur de la première, et l'indépendance, le malheur de la seconde. 11 ne se peut faire qu'une famille où l'on s'acquitte exactement, et comme il faut, de la prière du matin et du soir, ne se conduise très-chrétiennement en tout le reste; que Dieu ne veille sur elle avec un soin particulier, et, par conséquent, qu'elle ne soit heureuse. Au contraire, dans les familles où cette pratique est négligée, il est assez ordinaire que tous, ou plusieurs de ceux qui la composent, omettent même de prier en secret; et dans une maison où cette omission a lieu, il n'y a point de christianisme; Dieu n'y habite point, et, quelles que soient les apparences, chacun y est plus ou moins malheureux, le mari et la femme, les parents et les enfants étant un sujet de tourment les uns pour les autres.

C'était encore une ancienne pratique qu'on a laissé

perdre avec celle de la prière commune, que, le soir avant de se retirer, les enfants demandassent à leur père sa bénédiction : usage digne de toute louange, dont l'origine remonte au premier âge de l'Église, et même au temps des Patriarches; usage que FEcriture autorise à regarder comme d'institution divine, qui servait admirablement à maintenir les enfants dans la simplicité, et dans le respect pour leurs parents. Ah! s'il revivait aujourd'hui, si l'on s'y soumettait par un principe de religion, tant qu'on est dans la maison et sous l'autorité paternelle, quel changement ne se ferait-il pas dans nos mœurs! Ce n'est pas en vain que Dieu a attaché tant de poids à la bénédiction et à la malédiction des pères, Noé bénit Sem et Japhet, et maudit Gbam. L'effet de ses paroles s'étendit sur leur postérité, c'està-dire sur tout le genre humain. Jacob, par une providence divine dont le secret avait été révélé à Rébecca, surprend la bénédiction qu'Isaac destinait à Esaii : les descendants de celui-ci furent moins favorisés de Dieu que ceux de son frère et leur furent presque toujours asservis. Joseph présente ses deux fils à Jacob mourant, qui, croisant à dessein les bras, pose la main droite sur Ephraïm le cadet, et sa tribu, après celle de Juda, fut la plus nombreuse et la plus puissante. Les bénédictions que le même Jacob donna à ses douze enfants furent autant de prophéties, que l'événement vérifia dans les douze tribus. Le mystère de ces anciennes bénédictions mis à part, il demeure toujours constant que Dieu a égard aux vœux des parents en ces rencontres, et qu'un enfant qui prie avec foi son père de le bénir, attire sur soi les grâces du Très-Haut.

La prière commune ne procurerait guèr^ moins

d'avantages aux maîtres et aux maîtresses d'une part, et de l'autre aux serviteurs.

Les maîtres en auraient plus de véritable considération : ils seraient plus aimés et mieux servis. Les domestiques, de leur côté, auraient plus de confiance en leurs maîtres : ils seraient traités avec plus de ménagement, et n'auraient point à essuyer ces hauteurs et ces duretés qui leur font sentir l'humiliation de leur état. Les maîtres, priant en commun avec eux, se souviendraient à ce moment que la différence des rangs est nulle devant Dieu; que les hommes ne sont distingués à ses yeux que par la piété, et que, peut-être, ii fait moins de cas d'eux, que du dernier de leurs serviteurs. Ce souvenir, revenant deux fois le jour, influerait sur le reste de leur conduite, et les rendrait plus humains et plus traitables. Les domestiques de même y apprendraient à regarder Dieu dans leurs maîtres, à respecter en eux une autorité dont il est la source, et à les servir avec d'autant plus de zèle, d'affection et de fidélité, qu'ils auraient des vues plus saintes, plus nobles et plus désintéressées. ^|jH

Toute la famille, ou la maison, étant assemblée à l'occasion de la prière, ce serait le moment de faire lire quelque livre édifiant et instructif. Une semblable lecture ne durât-elle chaque jour qu'un demi-quart d'heure, jetterait dans le cœur des enfants et des domestiques des semences de piété qui fructifieraient avec le temps.

L'expérience seule peut apprendre quelles bénédictions Dieu se plairait à verser sur une maison où il serait ainsi honoré. Tôt ou tard, les vices en seraient bannis; les vertus y fleuriraient; on y verrait régner un ordre admirable; tous ceux qui la composent conspireraient à se rendre mutuellement la vie douce et heureuse.

Les pratiques que je viens de proposer, auxquelles il faut ajouter celle de bénir Dieu en commun avant et après le repas, pratique si ancienne, si sainte, si longtemps usitée, et aujourd'hui abolie presque dans toutes les familles; ces pratiques, dis-je, ne sont en apparence que de petites choses, et, néanmoins, de ces petites choses dépend la sanctification de chaque maison particulière, celle des villes par conséquent, et de tout l'État. La preuve en est que la négligence, l'omission, le mépris de ces mêmes pratiques, ont introduit d'abord dans les familles, puis dans les villes, et dans les royaumes entiers, le libertinage et l'esprit d'irréligion.

Que m'opposera-t-on pour se dispenser d'introduire chez soi des usages si chrétiens?

Dira-t-on que la solide piété ne tient pas à ces bagatelles? Le bon sens ne permet pas de parler, ni de penser de la sorte, et les faits prouvent le contraire. Dira-t-on que le monde a banni ces usages, et qu'on se rendrait ridicule en y revenant? C'est parce que le monde les a bannis, qu'un chrétien doit les rappeler; et, si l'on ne se sent pas capable d'affronter le ridicule, on est indigne de porter le nom de Chrétien.

Dira-t-on encore qu'il faudrait pour cela s'assujettir à une certaine règle, et monter sa maison sur le ton des monastères; avoir une heure réglée pour ses exercices et par suite pour le lever et le coucher? Quel inconvénient y aurait-il à cela? N'est-ce pas le premier des avantages pour une maison, que tout s'y fasse dans l'ordre, et qu'on s'arrange du moins deux fois le jour pour se trouver à la prière? Y a-t-il là quelque chose de si pénible et de si assujettissant? Ne voudra-t-on jamais convenir que de toutes les habitudes, la plus utile à

tous égards est celle de régler son temps, et surtout Iff commencement et la fin de la journée, qui sont comme les deux points fixes d'où dépend la suite de nos actions? Si je disais que l'habitude de se lever tard et de se coucher tard, de faire du jour la nuit, et de la nuit le jour, a contribué plus qu'aucune autre chose à l'affaiblissement, et même à l'extinction de la piété, je dirais une grande et triste vérité.

Quant aUx usages des monastères, dont le monde affecte si fort de s'éloigner, qu'on sache qu'originairement ils étaient en vigueur dans les familles chrétiennes, d'où on les a transportés dans les cloîtres.

« Mais l'ordre établi chez moi ne se prête point à l'introduction de ces pratiques. » — Tant pis; c'est une marque qu'il ne vaut rien, et qu'il faut le réformer. Tout ce qui sera un obstacle à vous, à vos enfants, et à vos gens, pour remplir ces devoirs communs de piété, doit être aboli ou changé; il n'y a point à balancer.

u Mais comment astreindre à ces pratiques nouvelles des enfants qui sont grands, des domestiques qui n'y sont pas disposés? Ils murmureront; ils me railleront en secret; ils refuseront de m'obéir. » — Si vous étiez un père, un maître solidement chrétien, ces prétendues difficultés ne vous arrêteraient point; à peine y songeriezvous, et vous braveriez le respect humain. Déclarez-vous d'abord, par une profession ouverte de piété; au bout de quelque temps, quand on ne pourra plus douter de votre manière de penser, témoignez le désir que vous avez d'établir la prière commune; expliquez vos raisons; dites que vous le faites par un motif de conscience, et que vous vous y croyez obligé; fixez le jour où l'on commencera, et choisissez quelque fête remarquable. Je doute que vos enfants vous résistent, encore moins vos dômes-

tiques. Vous ne connaissez pas l'ascendant de la religion sur les cœurs. Pour leurs murmures et leurs railleries secrètes, méprisez-les; cela ne durera pas. Ajoutez qu'au reste, vous ne voulezcontraindrepersonne, mais que vous saurez gré à ceux qui se conformeront à vos intentions. Dès la première fois, la plupart se rendront à la prière, n'en doutez pas; les autres suivront pour ne pas se faire remarquer, et, sous peu de jours, vous les rassemblerez tous. Essayez, et comptez que Dieu secondera vos pieux desseins.

Oui, mon Dieu, quand ce ne serait que pour m'imposer la nécessité de m'acquitter régulièrement d'un si saint devoir, je veux établir la prière en commun dans ma famille et dans ma maison. Mais, de plus, je dois l'exemple à mes enfants, à mes domestiques; et je me dois à moi-même de m'assurer qu'ils vous rendent chaque jour l'hommage qui vous est du. Je suis père, je suis maître; si ces deux titres, sous lesquels je vous représente, me donnent des droits, ils me prescrivent aussi des obligations, dont la principale est, sans contredit, de vous faire servir de ceux qui dépendent de moi. Je tiens de vous mon autorité; il est juste que je l'emploie à vous faire honorer.

Pardonnez-moi, Seigneur! mes négligences passées, à cet égard. Je suis résolu de les réparer. J'ai peut-être • été pour ma maison un sujet de scandale; j'en veux être ! un d'édification. J'ai à vous répondre de la conduite de mes enfants et de mes serviteurs, et il importe à mon salut que je vous en rende un bon compte. Bénissez l'engagement que je prends en votre présence, et faitesmoi la grâce d'y être fidèle tous les jours de ma vie. Ainsi soit-il !

l/ORAISON DOMINICALE.

Le fruit de la demande que les Apôtres, inspirés par l'Esprit-Saint, firent au Sauveur de leur enseigner à prier, fut VOraiso7i Dominicale, c'est-à-dire l'Oraison du Seigneur ' : prière divine, soit que l'on considère son auteur ou les sentiments qu'elle exprime; prière que Jésus-Christ nous a enseignée à tous, dans la personne des Apôtres, qu'il chargea d'en instruire leurs disciples^; prière que l'Église a toujours mise au-dessus de toutes les autres, qui fait une partie essentielle du sacrifice de nos autels où elle n'est jamais omise, par laquelle elle commence tous ses offices, qu'elle apprend aux enfants dès leur plus bas âge, qu'elle leur explique dans tous ses catéchismes, et qu'elle recommande aux fidèles de réitérer plusieurs fois le jour, surtout le matin et le soir.

Cette prière, en effet, contient tout. Jésus-Christ qui connaissait nos obligations et nos besoins, les y a renfermés en peu de mots. Un chrétien ne peut rien dire à la louange de Dieu, ni lui rien demander qui ne s'y rapporte. Par sa simplicité, elle est à la portée de tout le monde; par la sublimité des pensées, elle surpasse la capacité des plus grands génies, et, pour la comprendre, il ne faut pas moins qu'une lumière surnaturelle. Mais elle est toute pour le cœur, plutôt que pour l'esprit, selon la nature même de la prière, et, quoiqu'il soit nécessaire de l'entendre, il est tout autrement important de la goûter.

ï Matth., \i, 9.

«Luc, XI, 2.

L'intention de Jésus-Christ, en nous l'apprenant, n'a pu être qu'on se bornât à la réciter de bouche, il a voulu qu'on en eût l'intelligence, qu'on en prît les sentiments, et qu'on en fit la règle de sa conduite. Jl n'est pas de fidèle qui ne la sache par cœur : elle est la principale, et la plus ordinaire de nos prières. Mais l'entendons-nous? En avons-nous approfondi le sens? Avonsnous jamais demandé au Seigneur lui-même qu'il nous ouviît l'esprit pour l'entendre? Est-il beaucoup de chrétiens, même parmi les plus pieux, qui aient assez d'humilité pour avouer qu'ils n'entendent point le Pater; qui soient assez éclairés de Dieu, pour reconnaître qu'on ne saurait le bien comprendre, si l'on n'est intérieur, et si le même Esprit qui l'a dicté ne nous en donne Texplication?

Mais ce n'est pas encore l'essentiel. N'est-ce point par habitude, et machinalement, que nous récitons celte prière? Notre cœur la goûte-t-il? Est-elle l'expression de nos sentiments les plus intimes? Pouvons-nous dire, à chaque mot, à chaque article : Voilà ce que je pense, voilà ce que, je sens, voilà ce que je désire? Si nous ne portons pas habituellement dans l'âme les sentiments qu'elle exprime, ne nous flattons pas d'être de vrais chrétiens.

Enfin, croyons-nous que le Pater soit pour nous la règle de conduite la plus indispensable, comme il est la plus excellente? Croyons-nous qu'il est rabrégc de l'Évangile, l'extrait de ce que la morale de Jésus-Christ a de plus parfait; qu'il doit par conséquent influer sur nos pensées, sur nos paroles, sur nos actions? Et, dans le fait, jugeons-nous, parlons-nous, agissons-nous conformément à cette prière? Notre vie soutiendrait-elle de lui être confrontée? Voilà sur quoi je souhaite qu'on

tOO L'ECOLE DE JESUS-CHRIST.

réfléchisse sérieusement. Pourquoi prie-t-on ? Pour bien vivre. Que demande-t-on dans la prière? Ce qu'on doit faire. Il ne s'agit pas ici d'une prière composée à notre dévotion, ou faite par des hommes. C'est Jésus-Christ qui nous l'a donnée, qui en la traçant n'a pas consulté nos idées, mais les siennes; qui en nous disant : Vous prierez ainsi, nous a dit équivalemment : Vous réglerez votre vie selon l'esprit de cette prière. Si nous ne le faisons pas, nous serons condamnés par notreproprebouche. Tous les jours vous me demandiez cela, et votre conduite démentait vos demandes; et vous n'avez jamais songé qu'il y avait une liaison essentielle entre votre prière et vos actions.

Puisqu'il est indubitable que nous serons jugés un jour par Jésus-Christ même sur l'Oraison appelée de son nom, donnons ici quelques moments d'application pour en comprendre le sens, et peser les obligations qu'elle nous impose.

C'est sur ce plan que j'en entreprends l'explication sous la direction de la grâce, sans perdre de vue que je travaille autant et plus pour moi que pour les autres.

NOTRE père!

C'est à mon père que je m'adresse.

Jamais je n'aurais osé, pécheur que je suis, donner à Dieu ce titre, ou prendre la qualité de son enFant. Jésus- Christ m'en inspire la hardiesse. Il débute par me rappeler que la grâce m'a rendu enfant de Dieu; que je le suis par adoption, et que j'ai été élevé à ce glorieux privilège par le mystère ineffable de l'union du Verbe avec sa sainte humanité. En tant qu'homme, Jésus-Christ est

mon frère; après sa résurrection, il appelle de ce nom ses disciples, parmi lesquels il nous comprenait tous. Dans l'Évangile il dit partout : Mon Père, et : Votre Père, nous mettant, pour ainsi dire, au même rang et au même degré de proximité avec Dieu, que Lui, et nous autorisant, nous obligeant même à partager ses qualités et ses prétentions.

Mais remontons plus haut, et considérons dès l'origine, et dans toute leur suite, les fondements delà paternité divine à notre égard.

Dieu est mon père par la création.

Je tiens tout mon être de lui. La part que les auteurs de mes jours ont eue à l'existence de mon corps, doit presque être comptée pour rien; ils n'en ont été que l'occasion, que les instruments agissant selon les lois librement instituées par Dieu. C'est Lui qui en a créé la matière, Lui qui l'a formé dans le sein de ma mère, qui en a composé la structure, qui a mis en lui un principe de vie et de mouvement, qui lui a donné la nourriture et l'accroissement. Combien plus donc est-il mon père, que ceux dont je suis né ! Et si je leur dois le respect, l'amour, l'obéissance, combien plus je les dois à Dieu qui a sur l'ouvrage de ses mains des droits mieux fondés, et d'une tout autre étendue!

Car c'est peu qu'il soit le Créateur et l'architecte de la moindre partie de moi-même. Mon âme, cette substance intelligente, libre, spirituelle et immortelle de sa nature, mon âme faite à l'image de Dieu, est de Lui, et uniquement de Lui. Mes parents n*ont contribué en rien à son existence; tout au plus en ont-ils, sans le savoir, déterminé le moment. Cette âme n'a donc absolument d'autre père que Dieu, elle lui est redevable de

son être, de ses propriétés, de ses qualités. Il l'a faite ce qu'elle est, parce qu'il l'a voulu, par une bonté pure, n'ayant nul besoin d'elle, étant parfaitement beureux indépendamment d'elle. Voilà assurément un titre de paternité bien supérieur à celui des pères de la terre. Mais il y a de plus une autre différence très-considérable. En quelque sens que je tienne l'existence de mes parents, ils me l'ont donnée par un acte passager. Il n'était pas en leur pouvoir de me la conserver, et, malgré toute leur tendresse et tous leurs soins, ils étaient exposés à me la voir ravie à cbaque instant. Au lieu que l'action par laquelle Dieu m'a créé subsiste toujours, et, si elle cessait un moment, mon corps et mon âme retomberaient dans le néant. Non-seulement donc il est mon père, mais il continue de l'être sans interruption; jusqu'au dernier soupir il me conserve la vie du corps; après la mort il me conserve celle de l'âme; et, lorsqu'à la résurrection générale il aura réuni l'âme et le corps, il les conservera l'un et l'autre durant l'éternîté. Ainsi il a été, il est, et il sera à jamais mon père, tant que j'existerai, et mon âme ne cessera point d'exister, soit seule, soit unie, ou rejointe à son corps. La dépendance où je suis de Lui pour l'existence étant si grande, et le bienfait de sa paternité si continuel, quel doit donc être mon amour pour Lui! Quelle sera ma reconnaissance!

Le dirai-je néanmoins ? Ce que Dieu est à mon égard dans l'ordre de la nature, est peu de chose au prix de ce qu'il est dans l'ordre de la grâce, où il se montre mon père d'une manière bien plus excellente.

M'avoir créé, c'est un grand bien sans doute; c'est le premier et le fondement de tous les autres. C'est un bien tel qu'il ne pouvait venir que d'un Être infiniment puis-

sant, bon et libéral. Mais m'avoir créé dans son amitié et dans sa grâce; avoir enrichi mon âme au sortir de ses mains de dons surnaturels ; l'avoir destinée à le posséder, à l'aimer, à jouir éternellement du même bonheur que Lui î C'est un nouveau genre de bienfait qui surpasse incomparablement le premier. Enfant de Dieu par ma naissance, je le suis dans un sens plus relevé, et d'une façon plus intime par ma destination qui me rapproche de Lui, me réunit inséparablement à Lui, et ne fait de Lui et de moi moralement qu'un seul être, n'ayant qu'une même volonté, et jouissant par indivis des mêmes biens.

Une telle destination ne m'était nullement due; je pouvais en être privé, sans avoir aucun sujet de me plaindre; j'aurais même ignoré que j'en fusse capable, si Dieu n'avait daigné me le révéler.

Les pères terrestres n'appellent qu'après leur mort leurs enfants à la pleine possession de leurs biens. Ceuxci n'en jouissent qu'à titre de succession et d'héritage, et ils ne deviennent plus riches que par la perte de ce qu'ils ont de plus cher. On ne leur donne point, on leur hisse ce que l'on ne peut plus retenir, et l'on aurait toujours gardé au moins le principal, tant qu'on aurait continué de vivre. Il n'en est pas ainsi du Père céleste, qui, ne pouvant mourir, n'a rien à nous laisser après Lui. Il s'empresse de nous donner tout ce qu'il a et tout ce qu'il est; et, après la courte épreuve d'une vie temporelle, qui elle-même eût été heureuse sans l'introduction du péché, il avait formé le dessein de nous admettre à la jouissance d'une vie éternelle. Pour parvenir à cette seconde vie, nous ne devions pas même passer par la mort. Telle était notre condition originelle.

Bonté paternelle de Dieu, pouviez-vous aller plus loin? iS'avez-vous pas fait pQur être aimé de moi plus

que je n'aurais osé espérer, plus que je n'aurais pu désirer?

Mais voici un trait d'amour paternel encore plus merveilleux.

Le genre humain, quoique prévenu de tant de grâces, quoique destiné à une telle félicité, devient prévaricateur dès son origine. Le premier homme et la première femme se révoltent contre leur Créateur et leur Père, et, par le plus fol orgueil, ils violent son précepte, dans l'espoir que cette transgression les rendra semblables à Lui. Les voilà, eux et leur race, déchus pour toujours des privilèges de leur condition. Les voilà dignes à jamais de la haine de Dieu et de ses châtiments. Ils n'ont de ressource que dans sa miséricorde. Mais il avait prévu le mal et préparé le remède. Quel remède, ô mon Dieu! Eût-on pu l'attendre d'un autre père que vous? — Éternellement fécond en lui-môme, ce Père avait un Fils unique, égal à Lui. Il le dévoue pour le salut des hommes : il l'envoie sur la terre, le revêt de notre nature coupable et dégradée, et par un conseil arrêté de toute éternité, il veut que dans cette nature, il soit humilié, qu'il souffre, qu'il meure pour nous, et qu'il expie ainsi, victime volontaire, le premier péché, et tous ceux qui en ont été la suite.

Adoptés en ce Fils, premier-né de toute créature, les hommes sont rétablis avec avantage dans la qualité et les droits d'Enfants de Dieu. Le ciel fermé par leur faute s'ouvre de nouveau pour eux; des secours plus abondants et plus efficaces leur sont donnés pour y monter; et, incapables par eux-mêmes d'aucun mérite, ils peuvent tout espérer et prétendre à tout par les mérites de l'IIomme-Dieu devenus les leurs.

Ainsi le Père a-t-il aimé des rebelles et des ingrats,

TREKTE-NEUVIEME LEÇON. 105

jusqu'à livrer et sacrifier pour eux l'objet de ses éternelles complaisances!... Taisons-nous; adorons, aimons le meilleur des pères, et consacrons-nous à sa gloire.

Je veux pousser à bout cette considération de l'amour paternel de Dieu pour nous.

Par qui devait s'exécuter la sentence portée en notre faveur contre ce cber Fils? Par les démons sans doute, qui, condamnés irrévocablement au supplice de l'enfer, sont devenus les ennemis irréconciliables de Dieu? Nullement. Les démons n'ont été que les instigateurs de la malice des hommes, et ce sont les hommes eux-mêmes qui ont méconnu, outragé, mis à mort le Fils de Dieu qui venait les sauver! Le coup est parti d'où l'on devait le moins l'attendre, d'une nation choisie par une prédilection spéciale, d'une nation dont Dieu avait voulu être le Législateur et le Roi; d'une nation qu'il avait rendue l'unique dépositaire de la révélation, et à qui il avait envoyé une longue suite de Prophètes, pour annoncer la venue du Libérateur de l'univers. Au reste, le crime que cette nation a commis, tout autre l'eût commis à sa place. Car sur quel fondement et par quel endroit nous préférerions-nous aux Juifs? Nous eussions été déicides comme eux, et il n'en faut point d'autre preuve que les péchés par lesquels nous crucifions derechef le Fils de Dieu.

Il est donc vrai que, par une bonté incompréhensible^ Dieu a fait servir au salut du genre humain le plus exécrable attentat dont il se soit rendu coupable, prévoyant cet attentat, et sachant qu'il serait renouvelé de siècle en siècle par tous les pécheurs de la terre.

Les bienfaits du Père céleste que je viens d'exposer.

ne sont pas tellement généraux qu'ilsne soient personnels à chacun de nous. Toutes les fois que nous prononçons ces premiers mots de l'Oraison dominicale, Notre Père, ils doivent se présenter au moins confusément à notre esprit, et pénétrer notre cœur des sentiments les plus vifs et les plus affectueux ; ou bien nous ne les proférons que de bouche, et nous n'y attachons nulle idée.

Mais il y a de plus une infinité de bienfaits qui nous sont propres et particuliers. Tant de péchés si souvent pardonnes; tant de grâces accordées; tant de prévenances et de tendres sollicitations; tant de patience à souffrir nos délais; une vie criminelle si longtemps prolongée, et dont les jours pouvaient être tranchés dès le premier péché, sans donner lieu à la pénitence!

Que chacun repasse tout ce qu'il doit à Dieu, et qu'il se le rappelle en disant : Notre Père. Il ne faut que cette considération pour nous ravir d'admiration, pour nous faire tomber dans une extase d'amour et de reconnaissance, à la vue d'une charité si excessive. Oui, ce seul mot : Père ! nous fournit assez de pensées, assez d'affections, pour nous occuper toute la vie. Nulle méditation n'en peut épuiser le sens profond; nulle contemplation ne peut atteindre à la hauteur de cette idée; et, après nous en être nourris ici-bas, nous y trouverons dans le ciel une matière éternelle de louanges, de bénédictions et d'actions de grâces.

Je n'ai pas tout dit cependant; et il me reste à parler de ce que ce Père est en Lui-même, de sa nature et de ses perfections infinies. Autre abîme où l'esprit se perd, et où le cœur découvre des motifs plus puissants et plus purs de l'aimer.

Si les pères sont la rjloire des enfants j quelle gloire

pour nous ' ! Quel sujet de triomphe et de félicitation, que cette pensée : J'ai Dieu même pour Père! Quel noble orgueil ne doit-elle pas m'inspirer! Quel mépris, quelle aversion pour tout ce qui me porterait à dégénérer d'une si haute origine!

0 mon Père ! que je m'agrandis, que je m'élève audessus des choses de la terre, quand je songe que vous êtes Dieu, que vous êtes par la nécessité de votre nature, que vous êtes infiniment parfait, l'Être souverain, éternel, immense, indépendant; et que je vous appartiens, que je suis votre enfant, et que vous vous en glorifiez! Puis-je ne pas me glorifier à mon tour! Puis-je ne pas m'écrier : Oh! que je suis heureux d'avoir un tel Père! Quelle majesté en vous! Quelle beauté, quelle richesse^ quelle puissance, quelle science, quelle sainteté, quelle félicité ! Je suis ravi de ne pouvoir rien comprendre aux merveilles ineffables de vos attributs ! Si la plus sublime intelligence créée était capable de vous concevoir, vous ne seriez plus ce que vous êtes, et vous n'habiteriez pas une lumière inaccessible.

Mais, quelle union encore et quelle distinction entre les trois personnes adorables, qui possèdent en vous la môme nature, sans nuire à son unité! Paternité divine, qui vous comprendra? FilTation éternelle, qui vous expliquera? Amour substantiel du Père et du Fils, Esprit-Saint, qui peut entendre votre Procession de l'un et de l'autre? Cette Unité, cette Trinité qui est la propriété incommunicable de votre natui e, fait ma gloire, ma joie, ma félicité, parce qu'elle fait la vôtre. Vous êtes mon Père, et l'enfant est noble de toute la noblesse de son père, riche de toute sa richesse, parfait de toute sa

< Proverb.y xvii, 6,

perfection. Je lesuis, par votre volonté, autant qu'il m'est possible de l'être; et je dois l'être aussi par la mienne, si je vous aime, et si je m'aime en vous comme je le dois.

0 nom ravissant! comment ai-je pu vous prononcer si souvent, sans penser à ce que vous signifiez, sans être saisi de respect et d'attendrissement, pénétré de confiance et de gratitude! Mon sauveur, et mon maître î J'ai recours à vous pour apprendre à prononcer comme il faut ce nom de Père. Faites qu'il ne soit jamais sur mes lèvres sans que mon esprit n'entre dans une douce et profonde oraison, qui ne me permette pas de continuer verbalement ma prière. Eh! qu'en est-il besoin? N'estelle pas toute renfermée dans ces premiers mots? Quand je les ai dits de la bouche du cœur, j'ai tout dit, et mon Père a tout entendu.

NOTRE père!

Faites attention que Jésus-Christ ne vous a point appris à dire : Mon Père; il vous ordonne de dire : Notre Père. Il ne veut pas que vous fassiez sa prière en votre nom privé ; mais il l'a conçue d'un bout à l'autre de manière que vous y parliez au nom de tous les chrétiens qui sont vos frères, et dont Dieu n'est pas moins ït. Père que le vôtre. De même donc que dans ce mot : Père, sont contenus tous les motifs d'aimer Dieu; ainsi ces mots : Notre Père, comprennent toutes les raisons d'aimer le prochain.

Car Dieu étant le père de tous les hommes, il les aime tous, et il veut par conséquent qu'ils s'entr'aiment. Ce serait manquer à la charité envers Dieu, que de manquer à la charité envers le prochain ; parce qu'aimer

Dieu est un engagement à aimer ce qu'il aime, et à l'aimer par les mêmes raisons et pour la même fin, Tamour, tel qu'il est en Dieu, étant essentiellement la règle et le modèle du nôtre. Son amour paternel le porte à faire du bien à tous les hommes, à vouloir leur salut éternel, à leur en procurer les moyens selon les arrangements de sa Providence. Nous avons les mêmes devoirs à remplir les uns à l'égard des autres, et pour le temporel et pour le spirituel. C'est peu de ne pas nous nuire réciproquement; chacun doit vouloir du bien à son prochain, et lui en faire dans l'occasion selon son pouvoir; il doit désirer son salut, et y contribuer par ses prières, par ses discours, par ses exemples.

Mais donnons à ceci un peu plus d'étendue, et puisons dans la paternité divine les motifs d'aimer les hommes.

Si Dieu, à ne le considérer que comme Créateur, est notre Pure commun; en qualité de créatures, nous sommes tous frères, et, sous ce rapport de fraternité naturelle, nous devons tous nous aimer.

Selon le corps même nous avons la même origine; nous ne composons qu'une grande famille, qui embrasse tous les temps et tous les lieux. On me dira qu'à remonter à nos premiers parents les degrés de consanguinité softt très-éloignés, et que l'amour fondé sur un tel motif doit être bien faible, puisque souvent les frères et les sœurs ne s'aiment point. J'en conviens; et j'ajoute néanmoins, que, dans l'intention de Dieu, c'est un premier nœud qui nous unit, quelque peu serré qu'on le suppose.

Mais l'éloignement des corps est compensé par le rapprochement des âmes. Elles sont toutes sorties

immédiatement des mains de Dieu au moment de notre existence ; et, par cet endroit, les générations qui subsistent ensemble, fraternisent, et sont, pour ainsi parler, au premier degré de parenté.

Si, de plus, notre destination est la même; si nous sommes appelés par notre Père au même héritage céleste ; si nous espérons être réunis un jour dans la même patrie, et jouir éternellement du même bonheur; voilà sans contredit mie raison très-pressante de nous entr'aimer, comme des citoyens de la même cité, comme des cohéritiers de la même possession que nous partagerons sans dispute, ou même qui sera à chacun de nous sans partage; comme des voyageurs tendant tous au même terme, où une fois parvenus, ia charité ne fera de nous qu'un cœur et qu'une âme. Pourquoi nous haïr, nous quereller, nous nuire les uns aux autres pendant le voyage? Est-ce une disposition à nous aimer quand nous serons rassemblés dans la maison paternelle? Afin que l'union règne alors entre nous, n'est-il pas évident qu'elle doit commencer ici-bas? Voulons-nous sortir de ce monde avec des sentiments qui nous excluront du séjour oiî les enfants de Dieu, consommés et fondus en quelque sorte dans son unité, exempts d'envie et de jalousie, seront heureux, non-seulement de leur propre félicité, mais de celle d'autrui? 0 céleste patrie! 0 terre natale de nos âmes ! 0 centre de nos affections mutuelles! 0 but de notre commun espoir! Les chrétiens peuvent-ils vous aimer, vous désirer, travailler à être dignes d'y trouver place, et ne pas être unis entre eux sur la terre des liens les plus étroits de la charité? Qu'est-ce après tout que cette Patrie? C'est notre Père Lui-même. Il y est tout; il y fait tout; il y tient lieu de tout pour ceux qui "^ demeurent*; Conçoit-on que des

enfants qui courent à l'envi vers le même père, qui s'empressent de jouir de ses emhrassements, qui doivent se rapprocher entre eux d'autant plus qu'ils s'approchent de lui; conçoit-on, dis-je, qu'ils soient divisés de sentiments, qu'ils ne puissent se souffrir, qu'ils se veuillent du mal les uns aux autres? Et pourquoi? Pour de vils intérêts temporels, qui font obstacle à leur course, et qui, s'ils s'y arrêtent, les frustreront à jamais du terme où ils aspirent.

Mais si, par-dessus ce que je viens de dire, le Père céleste nous a tous adoptés dans son Fils unique, en sorte qu'à ses yeux nous ne faisons qu'un avec ce Fils, et qu'il étend sur nous l'amour qu'il a pour lui; s'il nous a tous rachetés par la mort de ce Fils, lavés et purifiés dans son sang, nourris de sa chair inséparablement unie à la Divinité; s'il nous a comblés de grâces en vue de ce Fils; si ce même Fils, devenu notre frère, brûle pour nous d'une immense charité; si tout son désir, si le commandement propre de sa loi, scellé de son snng, est que nous nous aimions les uns les autres, comme il nous a aimés, et comme son Père nous aime en Lui ; quel nouveau motif plus puissant que les précédents de nous aimer d'une charité mutuelle? Que le prochain soit ou ne soit pas aimable en lui-même, ce n'est pas à quoi il faut regarder. Les qualités naturelles de l'esprit et du cœur ne font rien à l'amour surnaturel, qui prend sa source plus haut. Par où méritait-il d'être aimé, ce prochain, quand Dieu a jeté les regards sur lui ? Par où le méritiez-vous vous-même? Répondez... Celui que Dieu a jugé digne de son amour, vous ne le jugez pas digne du vôtre! Parce que vous ne l'aimez pas, prétendez-vous que Dieu ne doive plus l'aimer? Et, s'il l'aime encore, comment vous justifierez-vous de ne pas

l'aimer? Ne voyez-vous pas que vous prononcez contre vous, et que vous autorisez Dieu à vous rejeter, sur le même fondement que vous rejetez votre frère?

Mais celui qu'on veut que j'aime, ne m'aime pas; il parle mal de moi; il cherche a me nuire; il m'a même cruellement offensé. — Parce qu'il manque à son devoir, faut-il que vous manquiez au vôtre ? Est-ce dans les sentiments et la conduite du prochain à votre égard, que vous devez chercher les raisons de l'aimer ou de le haïr ? La nature vous le dit ; mais la grâce vous le dit-elle? Et quand il est question de charité fraternelle, est-ce la nature qu'il faut écouter? Où en seriez-vous, malheureux enfant, si votre Père avait consulté, pour vous aimer, vos dispositions et votre conduite envers lui? Qu'éLiez-vous, quand il vous a adopté? Qu'avez-vous été depuis votre adoption? Vos offenses les plus graves et les plus multipliées l'ont-elles engagé à vous renoncer? El vous renoncez votre frère ! Et vous rompez avec lui tous les liens de la charité î Et vous vous croyez en droit de le faire, parce qu'il vous a offensé ! Vous serez condamné par votre propre bouche; et votre Père suivra à votre égard la règle que vous suivrez à l'égard d'autrui.

Les deux grands commandements, auxquels se réduisent la Loi et les Prophètes, sont donc contenus dans les deux premiers mots de l'Oraison Dominicale; et le chrétien ne devrait jamais dire : Notre Père! qu'il ne sentît se réveiller en soi l'amour de Dieu et du prochain avec tous ses motifs.

Ces paroles produisent-elles cet effet sur nous ?

Je ne demande pas que l'exposition que vous venez de hre, vous revienne tout entière à l'esprit à chaque récita-

TRENTE-iNEUVIEME LEÇON. 113

tion du Pater. Gela ne se peut, et n'est pas nécessaire. C'est assez que vous l'ayez comprise une bonne fois, et que votre intention soit d'être dans les dispositions que ces paroles exigent. Yêtes-vous? Travaillez-vous sérieusement à vous y mettre? Implorez-vous pour cela habituellement l'aide de Dieu?

La réflexion suivante, qui est assurément de la plu» grande importance, s'est-elle jamais présentée à votre esprit? Suis-je en état, suis-je digne de prononcer ces mots : Notre Père? Aimé-je Dieu, aimé-je le prochain assez pour cela? Si je suis en péché mortel, comment osé-je appeler Dieu mon père, n'ayant ni contrition de mon péché, ni désir de m'en retirer ! L'Esprit-Saint peut-il crier en moi ; Père ! lorsque je l'ai chassé de mon cœur? Si je hais mon frère; si je lui souhaite du mal ; si j'ai une secrète joie de celui qui lui arrive ; si j'exerce sur ses défauts et sur ses vices, peut-être sur ses bonnes qualités et sur ses vertus, la malignité de mes jugements et l'intempérance de ma langue; si j'en entends médire avec plaisir, et si j'y excite les autres; de quel front osé-je dire à Dieu : Notre Père ? Est-ce que je le reconnais pour le père de ce prochain que je déteste, et que je déchire? Est-ce que je le reconnais pour le mien, quand mes sentiments sont si oppos s aux siens? Saint Paul n'a-t-il pas déclaré que c'est l'Esprit d'adoption, l'Esprit de charité, qui dit en nous, et qui nous fait dire : Père, Père? Habite-t-il en moi, prie-t-il en moi, si je n'aime pas mon frère ?

Je veux que votre disposition ne soit pas tout à fait criminelle. C'est, à l'égard de Dieu, un état de tiédeur et de lâcheté; à l'égard du prochain, un état, même passager, de ressentiment, de prévention, d'indifférence, d'insensibilité. Pouvez-vous dire : Notre Père ! il 8

comme Jésus -Christ a voulu que vous le disiez ? Vous le comprenez : la détermination efficace de se tenir toujours en état de proférer ces mots, de la manière que doit les proférer un Enfant de Dieu, suffit seule à nous sanctifier, parce qu'alors on ne souffrira rien dans son cœur, qui blesse tant soit peu l'amour de Dieu, ou l'amour du prochain.

NOTRE PÈRE QUI ÊTES AUX CIEUx!

Notre Père est au ciel! et nous sommes sur la terre! Triste et douloureuse séparation pour un cœur qui aime î

Il eu serait inconsolable, s'il ne savait que telle est la volonté de Dieu, et que cette séparation n'aura lieu que pour mi temps, après lequel les enfants seront réunis à jamais dans la maison paternelle.

Puisque le ciel est la demeure de mon Père, il est donc ma véritable Patrie, selon la force même de ce mot Patrie j qui signifie le pays du père. Ainsi, je suis étranger à la terre; elle n'est pour moi qu'un lieu de passage. Dieu m'y tient en épreuve, afin que, par ma foi, par l'ardeur de mes désirs, par ma fidélité à Lui obéir, je mérite qu'il me rappelle à Lui et me place auprès de Lui dans le ciel, d'où mon âme tire son origine, et où elle doit aspirer à retourner. Cette âme toute spirituelle n'a rien de commun avec la nature corporelle ; les objets terrestres sont indignes de son estime et de son affection ; elle n'en a nul besoin pour elle-même ; et, si elle en recherche la jouissance, ce n'est qu'à raison du corps auquel elle est unie, et de la vie mortelle et périssable, qui est une suite de cette union.

^îais qu'est-ce que le ciel qui est le séjour de Dieu?

TREr^TE-lSEUVlEME LEÇON. 115

Est-ce cette voûte azurée et parsemée d'étoiles, qui est au-dessus de nos têtes, et que l'Ecriture appelle Firmament? Non; c'est improprement, et pour s'accommoder à nos idées, que les Saints Livres ont fait de ce firmament, de ce ciel, le palais et la demeure de Dieu. Gomme il est dans un éloignement prodigieux de la terre ; que son vaste contour est d'une étendue inconcevable; qu'à l'exception des astres qui y brillent, il ne présente aux sens qu'un espace vide; comme un ordre invariable règne dans les mouvements de ces corps célestes, que tout y est harmonie, silence, repos du moins apparent, et qu'en le contemplant, l'imagination nous élève audessus des choses de la terre, détache, pour ainsi dire, notre àme de son corps, et la transporte en ce lieu de paix; par toutes ces raisons, il est l'image naturelle du ciel purement intellectuel oa Dieu réside, et il sert à nous en donner une idée grossière, proportionnée à notre manière présente de concevoir, où il entre toujours du matériel.

Le ciel proprement dit, c'est Dieu, c'est son immensité. Il n'y a point, il ne peut y avoir pour Lui d'autre lieu que Lui-même; et quand nous disons : Notre Père qui êtes aux deux ! c'est comme si nous disions : Notre Père, qui existez, et qui habitez en Vous-même; dont la substance aussi simple qu'infinie remplit tout ; et en qui, comme dans un espace sans mesure et sans bornes, subsistent tous les êtres créés. — Quand l'impie demande en se raillant : Qu'est-ce que le Ciel? Où est le Ciel? S'il ne le sait pas, il se confond avec le peuple ignorant et grossier; s'il ne le conçoit pas, c'est défaut d'intelligence; s'il feint de ne pas l'entendre, c'est malice.

Je suis donc, dès à présent, dans cette immensité de Dieu : car où pourrais-je exister ailleurs? Mais je n'y suis

pas, comme j'y serai, ou comme j'espère y être un jour. Je connais Dieu ici-bas; mais très-imparfaitement. Je pense à lui; mais distrait habituellement par mes besoins, par mes affaires, par les objets qui m'environnent. Je l'aime; mais d'un amour qui n'est jamais tout à fait pur, et que ma volonté sans cesse sollicitée au dehors, peut transporter ailleurs. Je le possède ; mais c'est plutôt par l'espérance que par la jouissance; et cette possession que la foi me procure, je puis toujours la perdre par ma faute. Il n'en sera pas de même dans l'autre vie. Je ne saurais expliquer ni comprendre comment mon âme sera alors dans l'immensité divine. Mais je sais qu'elle verra Dieu, c'est-à-dire qu'elle le connaîtra de toute la capacité de son entendement, selon le degré de gloire qu'elle aura mérilé. Je sais qu'elle sera toujours occupée de la contemplation de Dieu; et que nulle autre pensée, nul besoin, nulle affaire, nul objet ne l'en distrairont. Je sais qu'elle l'aimera de toute la force de sa volonté, d'un amour qui ne pourra plus être détourné, ni partagé, ni affaibli. Je sais qu'elle possédera Dieu par une union intime et immédiate, avec l'assurance de n'en être jamais séparée. Telles sont les principales différences de mon état présent qui doit passer, et de mon état futur qui ne finira jamais.

Quant au ciel où seront les corps glorieux après la résurrection, TÉcriture m'apprend que le feu ayant consumé le ciel et cette terre que nous voyons, de la matière qui les compose Dieu formera de nouveaux deux et une nouvelle terre, qui participeront aux qualités des corps revêtus de gloire, et qui auront une affinité convenable avec eux.

Que j'ai donc de raisons de soupirer après le

ma vraie patrie, le séjour de mon bonheur, où mon Père m'attend, où il m'invite, où il me montre la place qu'il m'a préparée ! Puis-je prononcer ces mots : Notre Père qui êtes aux deux! sans m'élancer vers Lui par les désirs les plus vifs; sans me détacher avec effort des choses d'ici-bas qui me retiennent et m'empêchent de prendre mon essor? Puisque mon Père est au Ciel, comment puis-je me plaire sur la terre, et y chercher loin de Lui une félicité imaginaire? Tout ce que j'ai à faire est de me soumettre à sa volonté. C'est Lui qui m'a relégué dans cette prison ténébreuse pour un temps, dont Lui seul connaît le terme. Il m'y a mis, à dessein d'éprouver mon obéissance et mon amour, parce qu'il veut que ma demeure éternelle dans sa maison soit une récompense, et que j'y parvienne à titre de mérite. De sa part, c'est une grâce, une faveur à laquelle je n'avais nul droit; de la mienne, ce doit être une acquisition, une conquête, et tous mes soins doivent tendre à l'estimer ce qu'elle vaut, à la désirer, à ne rien épargner pour l'obtenir, à mépriser, à fuir, à détester tout ce qui détournerait ailleurs mes pensées et mes affections.

Que je serais à plaindre, si, obsédé de maux de toute espèce, environné d'objets qui n'ont rien de satisfaisant, rien de réel pour les besoins de mon âme; entouré de faux plaisirs, de faux honneurs, de fausses richesses ; à charge à moi-même, et sans cesse en butte à l'injustice des hommes, je ne me soutenais par la consolante perspective des vrais biens, des biens sans mélange, des biens stables et permanents que m'offre mon Père, et que je ne trouverai qu'auprès de Lui! Hélas ! do'is-je m' écrier à tout moment, que mon pèlerinage est long! Que mon âme est étrangère et déplacée ici-bas! Quel

voyage! Quelles peines et quels dangers sur la mer orageuse de ce monde! Quand découvrirai -je, même de loin, le port et la patrie? Quand y aborderai-je? Quand y serai-je dans une parfaite sécurité?

0 mort ! ton souvenir m'a effrayé jusqu'ici, parce que je ne consultais ni les désirs profonds de mon âme, ni les idées de la religion. Mais, loin de t'appréliender, je t'attends désormais avec une sainte impatience. Tu es la fin de ma triste carrière, tu es le commencement et l'entrée de mon bonheur. C'est toi qui dois m'ouvrir la demeure de mon Père, et m'y introduire. Qu'est-ce, après tout, que cette vie dont j'ai tant de peine à me détacher? Un exil, une longue et ennuyeuse captivité. Un banni, qui traîne son malheur de climat en climat, ne reçoit-il pas avec transport la nouvelle de son rappel? Un prisonnier croit-il faire un sacrifice, lorsqu'on lui brise ses fers, qu'on le tire de son cachot, et qu'on le rend à la lumière? Ah! viendra-t-il bientôt, le moment où je reverrai ma patrie, où mon père me recevra entre ses bras, où je jouirai pleinement pour toujours de la douce liberté de ses enfants?j

Chrétiens! sont-ce là vos sentiments? La récitation si fréquente du Pater vous les a-t-elle inspirés? Quel bien vous a donc fait cette divine prière, si elle n'a pas allumé en vous le désir du Ciel; si vous tenez encore à la terre; si vous chérissez tout ce qui vous y attache; si, chaque jour, vous multipliez et vous resserrez vos liens; si vous y établissez votre félicité; si vous ne connaissez d'autres biens solides que les siens, et si vous leur sacrifieriez sans regret les biens de l'éternité? Dans de telles dispositions ne dites plus : JSoire Père qui êtes aux deux! Vous ne regardez plus Dieu comme votre Père; ni son

séjour, le séjour de la gloire et de l'immortalité, comme votre Patrie. Rougissez, humiliez-vous, et confondezvous, âmes basses, enfants ingrats et dénaturés! Vous êtes indignes du bonheur que votre Père vous a destiné, et vous le forcerez de vous en exclure à jamais, si vous ne prenez d'autres sentiments.

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