QUE VOTRE NOM SOIT SANCTIFIÉ
Dieu n'a point, à proprement parler, de nom.
Avant qu'il eût rien créé, il existait seul; et, depuis la création, il n'est pas moins seul en un sens, n'ayant ni genre, ni espèce. Sa nature unique et incommunicable le distingue assez de tout ce qui n'est pas Lui. Cependant, il a bien voulu s'en donner un, en se faisant connaître aux hommes, et il a déclaré à Moïse que son nom est Jéhovali: Celui qiiiest. Ce nom, infiniment saint par luimême, n'a pas besoin d'être sanctifié; il ne peut même l'être, étant au-dessus de toute sanctification; et, d'ailleurs, par qui pourrait-il l'être?
Que souhaitons-nous donc à Dieu, quand nous lui disons : Qiie votre nom soit sanctifié? Nous souhaitons que tous les hommes le connaissent, l'adorent, l'aiment, lui obéissent, lui rendent la gloire qui lui est due.
Il est juste, il est dans la nature même qu'un enfant s'intéresse à l'honneur de son père, qu'il désire son élévation et sa gloire; qu'il s'en réjouisse, et qu'il y contribue autant qu'il est en son pouvoir.
Mais, si le souhait que nous formons pour Dieu est sincère, il est évident que la première chose que nous avons à faire est de sanctifier nous-mêmes son nom. C'est par là qu'il faut commencer; et le désir que les autres le glorifient, n'est qu'une suite de la détermina-
tioïi où nous sommes de le glorifier nous-mêmes. Si nous ne faisons rien pour la gloire de Dieu, si elle n'est pas à la tête de toutes nos intention?, et la fin principale de nos actions; si même nous y pensons à peine, et si noire intérêt nous guide dans le culte que nous lui rendons, c'est une sorte de dérision de lui dire : Que votre nom soit saîîctifié! puisque étant si froids, si négligents sur la gloire qui devrait iui revenir de notre part, nous le serons à plus forte raison sur celle qu'il a droit d'attendre des autres.
A quoi donc m'oblige ce désir, ce zèle de la sanctification du nom de Dieu?
Il m'oblige à le sanctifier avant tout dans ma personne, en consacrant à la gloire de Dieu tout mon être, mes pensées, mes affections, mes actions ; et non-seulement en ne me permettant rien qui le déshonore, mais en ne laissant échapper aucune occasion de le glorifier. Si je me comporte ainsi à l'égard de Dieu, j'ai Ueu de croire que je ne lui dis pas en vain : Que votre nom soit sanctifié, et que j'ai dans le cœur ce que ma bouche prononce. Car je ne puis m'appliquer ainsi à glorifier Dieu, qu'autant que j'aspire à l'aimer d'un amour pur; la pureté de l'amour consistant à considérer premièrement et par-dessus tout l'intérêt de l'objet aimé.
Mais, sij'aspire à aimer Dieu de la sorte, il m'est impossible de ne pas désirer qu'il soit aimé et glorifié de même dos autres hommes, parce que l'hommage que je lui dois, tous le lui doivent pareillement. Et ce désir me portera à m'employer à cette fin de toute ma force, selon mon élat et mes facultés. Il me portera à demander à Diea de quelle manière il veut que je procure sa gloire, et à seconder avec ardeur les desseins qu'il a sur moi. Il me
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portera à penser que je ne suis sur la terre, que je n'ai de talents, de crédit, d'autorité, que pour faire honorer Dieu, et à regarder comme perdu tout autre usage que je ferais de mon temps, de ma liberté, et des choses qui sont à ma disposition.
Je m'attacherai donc premièrement à ce qu'il soit glorifié des personnes qui sont sous ma dépendance immédiate : de ma femme, de mes enfants, de mes domestiques. Si je tiens un rang distingué, si j'occupe une place importante dans une ville, dans une province, à l'armée, dans l'État, j'emploierai ce que j'ai de considération et de pouvoir à faire observer ses commandements et ceux de son Église; à faire respecter son culte, ses temples, ses ministres; je m'opposerai fortement à toute espèce de scandale, et je n'en laisserai pas les auteurs impunis.
Il est aisé à chacun de connaître en ce point ses obligations ; elles s'étendent à tout ce qu'il est chargé par état, ou par commission, de faire ou d'empêcher.
Si tel doit être le zèle des simples fidèles pour la gloire de Dieu, quel faut-il que soit celui desévêques, des curés, des supérieurs de communauté, des prédicateurs, des confesseurs, dont le ministère a pour objet direct la sanctification du nom du Seigneur ! C'est uniquement pour cela qu'il les a revêtus du sacerdoce, et qu'il se les est spécialement consacrés. Ils lui sont responsables de la gloire qu'il a eu dessein de se procurer par eux, et il en exigera d'eux un compte sévère.
Nous disons tous les jours à Dieu : Q^iie voire nom soit sanctifié.
Qui de nous s'applique à sanctifier ce nom par soi-
même, et à le sanctifier autant qu'il le peut, autant que Dieu le désire et l'attend de lui? Car telle est ici la règle et la mesure de notre devoir. Qui de nous travaille à le faire sanctifier par les autres, suivant la même règle et la même mesure? Toute omission, toute négligence en ce genre est coupable; et jusqu'où cela ne s'étend-il point! Jugeons-en par ce mot de saint Paul : Faites tout pour la gloire de Dieu; il y comprend nommément le boire et le manger, et il n'excepte aucune chose. Ce n'est point ici un conseil, mais un précepte qui regarde tous les chrétiens. Ah î ce saint nom serait-il profané, outragé, blasphémé, comme il l'est aujourd'hui, si chacun s'acquittait en ce point de ses obligations ? Mais comment s'en acquitterait-on? On ne pense pas même à s'en instruire. Non, il n'est presque personne, même dans les états les plus saints, qui ait sérieusement considéré à quel point il est obligé de sanctifier le nom de Dieu, et il en est encore moins qui suivent exactement là-dessus leurs lumières et leur conscience. Est-ce donc une vaine formule que nous récitons? Et nous croyons-nous quittes de tout pour avoir dit trois mots?
Observez avec moi qu'en disant à Diea : Qiie votre nom soit sanctifié, vous entendez nécessairement, autant qu'il peut et doit l'être de tous ceux qui sont destinés à le sanctifier, à commencer par vous.
Comprenez-vous tout ce que cette demande ou ce désir embrasse?
Ce nom du vrai Dieu n'est pas connu des idolâtres, qui sont encore en grand nombre, au moins dans trois parties du monde. Vous demandez qu'ils renoncent à leurs fausses divinités, pour n'adorer que Dieu seul. Vous demandez qu'il éclaire ces pauvres nations assises
à l'ombre de la mort, qu'il leur envoie de zélés missionnaires dont il bénisse les prédications, et qu'il lève tous les obstacles que les démons et les puissances du siècle opposent à leur conversion. Si, par quelque moyen que ce soit, il dépend de vous de favoriser et d'avancer cette sainte entreprise, pouvez- vous, sans quelque remords de conscience, vous en dispenser, ou vous y comporter négligemment? Et si, étant engagé dans les Ordres sacrés. Dieu vous appelait à cette grande œuvre, vous serait-il permis d'être sourd à une telle vocation, et de ne pas dire comme le Prophète Isaïe : Me voici, envoyez-moi \
La religion de Jésus-Christ, du fils unique de Dieu, est en horreur aux sectateurs de Mahomet. Vous demandez que Dieu leur ouvre les yeux sur l'imposture de ce faux prophète, et qu'il abolisse enfin cette secte ennemie du nom chrétien, qui domine depuis tant de siècles dans d'immenses contrées où le Christianisme était jadis si florissant, et qui n'aspire à s'étendre que pour le détruire partout.
L'Église catholique, centre de cette religion, est calomniée et persécutée par les hérétiques et les schismatiques, qui s'en sont séparés avec éclat et scandale, et qui l'ont resserrée depuis trois siècles en des bornes très-étroites, elle qui devrait embrasser l'univers. Vous demandez qu'ils reconnaissent leurs erreurs, qu'ils reviennent de leurs injustes préventions, qu'ils renoncent à leur obstination, et qu'ils comblent de joie leur mère, en rentrant dans son sein.
Le libertinage et l'impiété menacent d'envahir ce qui reste de domaine à Jésus-Christ et à son Église. Nous
venons d'éprouver en France les effets de leur audace; ils y ont dévoilé leurs funestes complots; et, sans une Providence spéciale qui veille sur ce royaume, ils les eussent mis pleinement à exécution. Leurs zélés émissaires ont semé dans les régions voisines le poison de leur détestable doctrine; et toute l'Europe s'est vue sur le point d'être le théâtre d'une révolte universelle contre Dieu et les Pouvoirs qui en sont les représentants. Vous demandez que cette race impie, qui méconnaît jusqu'à l'existence d'un premier Être et de la loi naturelle, se convertisse ou périsse; que l'autorité séculière et ecclésiastique prenne les mesures les plus justes et les plus efficaces pour étouffer le germe de cette dangereuse philosophie, et le déraciner de tous les esprits et de tous les cœurs.
En tous lieux, les divers ordres de l'État ont besoin de réforme; le clergé, par-dessus tout, de plus de science, et de plus de sainteté, puisqu'il doit l'instruction et l'exemple à tous les autres. Les affreux désastres dont le Pouvoir et l'Église en France ont pensé être les victimes, le prouvent assez; et, s'il ne se fait un changement prompt et durable dans nos idées et dans nos mœurs, des malheurs peut-être plus grands sont inévitables pour nous. Vous demandez que tous rentrent en eux-mêmes, qu'ils s'avouent coupables, qu'ils implorent la miséricorde divine, et qu'à l'avenir ils réparent par une conduite irréprochable les maux et les scandales qu'ils ont causés. Vous demandez en un mot que chaque corps, chaque famille, chaque chrétien soit saint de la sainteté propre de son état, et que Dieu soit glorifié de tous, comme il veut et doit l'être. Les prières solennelles que l'Église lui adresse le jour du Vendredi Saint, sont comprises dans ces simples paroles : Q"^
votre nom soit sanctifié! Y aviez-vous fait réflexion? Et commencez- vous à concevoir combien cette prière si courte est étendue dans son objet?
Concevez-vous en particulier combien elle exige de vous de perfection? Elle veut que le premier désir de votre cœur, celui auquel se rapportent tous les autres, soit la gloire du Père céleste; et non simplement sa gloire, mais sa plus grande gloire. Elle veut que vous la cherchiez, que vous la procuriez vous-même, en tout, chaque jour, et à chaque instant du jour. Elle veut que, non content de vos efforts personnels, vous souhaitiez ardemment que les autres fassent de même, et qu'ils vous surpassent. Elle veut enfin que le zèle vous dessèche et vous dévore, que vous ne respiriez que pour Dieu, et que vous ne cessiez de vous reprocher de ne pas le glorifier assez.
En sommes-nous là, vous qui lisez ceci, et moi qui l'écris?
Songez à ce que Jésus-Christ avait dans l'esprit, lorsqu'il nous dictait cette demande, et au sens qu'il y attachait. Songez à la manière dont il a lui-même sanctifié le nom de .son Père ; et que c'est principalement en ce point qu'il nous ordonne d'être ses imitateurs. Songez à ce qu'est Dieu, à ce qu'il mérite, à ce qu'il a fait pour vous, à ce qu'il vous promet, à ce qu'il attend de vous. Est-il possible qu'un chrétien aille trop loin, quand il s'agit de le glorifier! Ce serait un blasphème de le penser. Encore une fois, comment remplissonsnous l'objet de cette demande? C'est la première, c'est la plus importante. Nous ne sommes dignes du titre d'Enfimls de Dieu, qu'à proportion de l'intérêt que, nous prenons à la gloire de notre Père; et lui-même ne nous glorifiera qu'autant que nous l'aurons glorifié.
Quelle récompense serions-nous fondes à nous promettre de lui, si nous venions à mourir en ce moment? Pensons-y un peu; la chose le'mérite.
QUE VOTRE RÈGNE ARRIVe!
Quel règne souhaitons-nous à Dieu?
Ce n'est pas celui qu'il exerce sur la nature, en qualité de créateur et de conservateur de toutes choses; car les lois qu'il a établies à cet égard ont toujours leur effet. Nul être ne peut les en frustrer, ni s'y soustraire; et, lorsqu'il y déroge lui-même par quelque prodige, il agit toujours en Maître absolu, et par une volonté souverainement indépendante.
Ce n'est pas non plus le règne de sa Providence morale, par lequel il amène infailliblement à ses desseins tous les événements, même ceux qui dépendent de la liberté des créatures. Les conseils de Dieu sont immuables; ce qu'il a résolu ne peut manquer d'arriver; et l'homme ne saurait y rien déranger, parce que tout est prévu, et disposé en conséquence.
C'est encore moins le règne de justice et de châtiment, que Dieu exerce et exercera à jamais sur les créatures rebelles, qui ont violé ses commandements. Ce règne est, pour ainsi dire, forcé; il n'est pas de la première intention de Dieu. C'est nous qui, par notre désobéissance obstinée, le contraignons de nous punir, lorsqu'il voudrait être dans le cas de nous récompenser. Nous ne souhaitons donc pas à Dieu l'exercice d'un règne, qu'il ne souhaite pas lui-même, et auquel il est nécessité par le péché.
Le règne que nous demandons est celui qu'il a infi-
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niment à cœur, et qui consiste dans la soumission volontaire de l'homme à ses ordres, dans l'hommage qu'il lui rend lihrement, qu'il reconnaît lui être dû à tous les titres, et dont il s'acquitte avec autant d'amour que de fidélité. Ce règne surnaturel, qui est la source de la gloire de Dieu et de notre bonheur, est exempt de toute contrainte de sa part. Il commande, mais il nous est libre d'obéir j il invite, il sollicite, il presse par sa grâce, mais nous sommes les maîtres de résister; il nous fait des reproches, il excite en nous de vifs remords, quand nous manquons à notre devoir, mais nous pouvons n'avoir aucun égard à ces reproches, et nous endurcir contre ces remords. Enfin, nous sommes laissés dans la main de notre conseil, et il est en notre disposition de glorifier Dieu, ou de l'offenser. Tout autre genre de domination sur nos volontés serait contraire à son plan, et n'aurait rien de glorieux pour lui, ni de méritoire pour nous. Voilà le règne qui est l'objet de la prière que Jésus-Christ nous a enseignée, et qui doit être celui de nos désirs les plus ardents. Nulle autre cause que l'amour ne peut produire en nous ces désirs, dont la sincérité, la véhémence, l'efficacité répondent au degré de charité qui est en nous.
Ce règne de grâce n'a lieu que durant le cours de cette vie mortelle; et il sera suivi d'un règne éternel où Dieu couronnera notre obéissance, et mettra sa gloire à faire notre félicité. Ce second règne est la fin et le but du premier; et Dieu ne régnera ainsi sur nous dans l'Éternité, qu'autant que nous aurons été soumis dans le temps à l'empire de sa grâce. Il est de notre devoir de désirer ces deux règnes encore plus pour Dieu que pour nous, parce que sa gloire doit nous intéresser beaucoup plus que notre propre bonheur.
Mais c'est !e premier règne surtout qu'il faut demander, d'autant que c'est celui dont Dieu est le plus jaloux, celui qui l'honore véritablement, celui qu'il ne perdra jamais de vue dans l'autre vie, où il dira à chacun de ses serviteurs : Parce que j'ai régné sur toi de ton libre consentement, viens régner à présent avec moi, et reçois une récompense mesurée sur ce qu'il t'en a coûté pour m'être fidèle jusqu'à la fin.
Car il ne faut point se faire illusion. Le règne temporel de Dieu exige nécessairement de notre part des sacrifices, et n'est même, à parler juste, qu'un sacrifice continuel. Tout s'oppose en nous, et hors de nous, à son empire; tout nous porte à secouer le joug, et ce n'est qu'à force de combats et de violences que nous persévérons jusqu'à la mort dans l'obéissance. Il y aurait bien moins de gloire pour Dieu, si nous éprouvions moins de difficulté à nous soumettre; et une couronne telle que celle qui nous est promise, mérite assurément le plus long travail, et les plus pénibles efforts. Au reste, ce travail et ces efforts sont la suite de la corruption de notre nature; et cette corruption est l'effet du péché, que Dieu a permis, mais qu'il n'a pas voulu. Si Adam eût persévéré dans Tétat d'innocence; si nous-mêmes étions soigneux de nous maintenir dans la grâce sanctifiante reçue au baptême, nous ne trouverions que douceur et facilité dans l'exercice du règne de Dieu en nous. N'imputons donc qu'à nous ce que nous y trouvons de dur et de gênant; roidissons-nous contre nos mauvais penchants d'où viennent tous les obstacles ; et bénissons Dieu des secours puissants qu'il nous donne pour en triompher.
Tous les jours nous lui demandons qu'il règne en
nous. Mais est-ce une demande qui parte du fond du cœur? Et faisons-nous ce qui est en notre pouvoir pour avancer ce règne? La grâce est l'instrument par lequel Dieu prétend l'exercer. Nous soumettons nous à sa o^râce? Sommes-nous attentifs en toute occasion à l'écouter; et la suivons-nous quand nous savons ce qu'elle veut de nous? Dieu règne-t-il sur nos sens; et ne leur permettons-nous rien contre ses intentions? Règne-t-il sur notre imagination; et ne lui souffrons-nous pas mille écarts qui nous dissipent, ou nous portent au mal? Règne-t-il sur nos passions; et avons-nous soin d'en réprimer les premiers mouvements? Règne- t-il sur notre esprit; nous étudions-nous à conformer nos idées aux siennes, à juger des choses comme il en juge? Règnet-il sur notre volonté? Ne résistons-nous pas souvent à la sienne? Ne portons-nous pas avec impatience et murmure les moindres contrariétés? Ne nous révoltons-nous pas contre les arrangements de sa Providence, lorsqu'ils ne s'accommodent point à nos vues, à nos projets, à nos inclinations?
Quelle est l'âme sur qui Dieu règne absolument et sans contradiction? Quelle est du moins celle qui gémit des résistances qu'elle apporte au règne de Dieu, qui s'en humilie, qui le prie sans cesse delà rendre souple et docile, et qui joint ses efforts à la prière? Qu'ils sont rares, ces chrétiens, je ne dis pas seulement dans le siècle, où le démon a fans comparaison plus de serviteurs que Dieu ; mais dans le sanctuaire même et dans le cloître !
Ce n'est pas que je veuille dire que l'opposition des personnes vraiment pieuses au règne de Dieu aille jusqu'à la rébellion ouverte ; je suis bien éloigné d'en avoir une si mauvaise et si fausse idée. Il y a encore un bon nombre de chrétiens résolus de mourir plutôt que d'en-
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freindre en matière grave aucun commandement de propos délibéré. Mais est-ce à cela qu'il faut borner le règne de Dieu? Et peut-on se flatter de lui obéir par amour, quand on ne se propose pas d'aller plus loin? Dieu n'en attend-il pas davantage de nous? Et Jésus- Christ aurait-il réduit le sens d'une prière qu'il nous met à la bouche, à ne pas résister aux ordres que son Père nous intime sous peine d'encourir sa disgrâce? Gela ne se peut. Un père selon la chair prétend, et a droit de prétendre à beaucoup plus de la part de ses enfants. Dieu, qui a des titres infiniment supérieurs, veut régner pleinement et parfaitement sur nous. Jésus-Christ l'a entendu, et a voulu quenous l'ententlissions de la sorte. Ce règne plein et parfait embrasse tout, et ne nous laisse la libre disposition d'aucune pensée, d'aucune parole, d'aucune action. Il faut que Dieu par sa grâce règle, gouverne, tienne l'homme entier sous sa dépendance, en tout temps, en tout lieu , en toute circonstance. Vous ne pouvez rien soustraire à son empire ; la plus petite chose blesserait sa jalousie.
Je ne puis donc, direz-vous, disposer de moi en rien ! Non, vous y renoncez expressément chaque fois que vous dites : Qiie votre règne arrive; et, si ce n'est pas votre intention, vous donnez à ces paroles une interprétation que Dieu rejette. Concevez, je vous prie, que le règnede Dieu doit tenir nécessairement de l'infinité de sa nature, et qu'il ne faut point l'assimiler au règne des hommes, dont les droits sont bornés. Ceux de Dieu n'ont point, et ne peuvent point avoir de bornes; et, si vous y en mettez, vous dénaturez son empire.
Je ne saurais trop insister sur ceci, parce que l'orgueil et l'amour-propre tendent toujours à diminuer notre sujétion .
Ne faut-il pas, en qualité d'homme, que la raison préside à toute votre conduite; et qu'il n'y ait rien qu'elle désapprouve? Et quelle est cette raison qui impose une telle loi à l'homme, sinon la raison éternelle? Ne faut-il pas de même qu'en qualité de chrétien, de créature destinée à une fui surnaturelle, la grâce préside à toute la suite de vos actions, que vous êtes obligé de diriger vers cette fm, qui doivent par conséquent être faites par un principe surnaturel, et qui ne seront jamais telles, si Dieu ne les anime et ne les dirige par une motion spéciale? La raison et la grâce sont donc les deux moyens par lesquels Dieu exerce son règne sur vous ; et le concours de Tune et de l'autre est nécessaire, pour que vous lui soyez soumis et comme homme et comme chrétien. Il n'y a point de réplique à cela; et c'est làdessus qu'il vous faut mesurer Tétendue du règne de Dieu, et celle de voire dépendance volontaire.
N'allez pas me dire : Mais je ne serai pas damné, quand j'affaiblirai en quelque chose les droits de Dieu; et qui serait sauvé, si l'on était obligé de pousser son règne à ce degré de perfection? — Je vous réponds nettement qu'un chrétien qui pense de la sorte n'entre pas dans l'esprit de l'Oraison Dominicale, et qu'il s'en érarte tout à fait. Faites réflexion que dans cette prière votre salut ne vient qu'en second; et que le règne de Dieu en est le premier objet, bien plus important en lui-même, que par rapport à vous. Il n'est pas question de discuter à quel point vous devez faire régner Dieu en vous, pour meltre votre salut en sûreté. Qui pourrait le définir au juste? Personne au monde ; et votre intérêt même vous interdit une pareille discussion, où vous risquez évidemment de vous tromper.
Mais, quand il serait possible de déterminer ce point,
est-il convenable à un enfant de Dieu de s'y arrêter? Ne se déshonore-t-il point par la bassesse de ses sentimenîs, lorsqu'il borne à son propre intérêt Texercice des droits d'un tel Père, et qu'il n'envisage que soi dans la soumission qu'il lui rend? Vous auriez honte de manifester de pareilles dispositions à votre père terrestre; et vous ne rougissez pas d'agir sur ces principes à i'égard de votre Père qui est dans les cieux ! Ah! prenez soin du règne de Dieu en vous, et laissez-lui celui de votre salut. Il y peut, et il le veut plus que vous; et il l'assurera d'autant plus, qu'il vous verra plus occupé de ses intérêts que des vôtres. Si vous l'aimiez, et que vous puissiez accroître ses droits sur vous, devriez- vous hésiter un moment? Ce règne paternel est si doux! Nul père ne l'exerça jamais avec tant de ménagement. Si ses prétentions vont si loin, c'est qu'il ne peut exiger moins, sans se manquera lui-inême; et, d'ailleurs, si la gloire est pour lui, tout l'avantage est ici pour vous. Il ne saurait y rien perdre; et vous y gagnerez tout.
Au lieu donc de resserrer à votre égard l'empire de sa grâce, désirez plutôt que cet empire s'étende sur tous les hommes.
Donnez à Dieu des sujets.
Qu'il règne en votre maison, et dans les lieux où vous avez quelque autorité ! Qu'il règne sur les âmes dont il vous a confié la charge ! Que vos discours, vos exemples, vos bonnes œuvres, vos prédications, vos écrits, toutes vos entreprises aient pour objet de lui gagner des cœurs! Que l'univers entier soit compris dans votre intention, lorsque vous lui dites : Que votre règne arrive! Soyez infiniment sensible à tout ce qui concerne l'honneur de la religion, la propagation de la foi, le orogrès de la
piété, fallut-il vous consumer de travaux, souffrir les plus rudes épreuves, et répandre votre sang pour une si belle cause, estimez-vous heureux; car vous Fêtes en effet.
Tels doivent être les désirs des chrétiens.
L'Oraison Dominicale est destinée à les exciter, à les entretenir, et à les augmenter en lui chaque jour.
Pui=sp-t-elle, à compter de ce moment, produire cet effet en vous !
QUE VOTRE VOLONTE SOIT ACCOMPLIE SUR LA TERRE, COMME ELLE l'eST AU CIEl!
Quelle perfection dans ce désir !
Nous souhaitons que Dieu ne trouve pas plus d'opposition en nous à ses volontés, qu'il n'en trouve dans les Bienheureux.
Il est impossible de souhaiter, ni de demander rien de plus parfait; et, si nous réalisions ce souhait, si nous pratiquions ce que nous demandons. Dieu serait obéi aussi promptement, aussi ponctuellement, avec autant d'affection et de désintéressement de ses enfants sur la terre, qu'il l'est des anges et des saints dans le Ciel. Une seule volonté domine au ciel, celle de Dieu; elle y domine en tout et toujours, et sur tous ; elle y domine sans aucun obstacle. Ce n'est pas assez dire : tout conspire à la faire régner, et l'on ne peut y vouloir autre chose que son pai fait accomplissement. Pourquoi le Ciel n'est-il pas ici le modèle de la terre? Pourquoi ne sommes-nous pas en ce point l'image fidèle des esprits glorieux ? C'est la volonté du Père céleste; c'est l'intention de Jésus-Christ; et il ne nous a enseigné l'Oraison Dominicale que dans cette vue.
Nui désir n'est plus naturel à des enfants; nulle
demande n'est plus juste; et quiconque n'a pas ce sentiment dans le cœur, n'honore pas Dieu comme il le mérite, et n'est pas digne de l'appeler du nom de Père- Car il n'est pas plus le Dieu du Ciel, que celui de la terre; et il n'est pas plus le Père des Bienheureux, que le vôtre; il a par conséquent les mêmes droits à notre obéissance qu'à la leur, et sa volonté, principe de l'ordre, est essentiellement l'unique loi de toute créature intellig^ente, soit qu'elle soit encore dans la voie, soit qu'elle soit arrivée au terme.
Si nous sommes doués d'un libre arbitre, c'est pour donner du prix à notre soumission, qui n'en aurait aucun sans cela; et non pour nous autoriser à faire notre propre volonté. La liberté ne nous met pas en droit de disposer de nous-mêmes, et de nous soustraire au domaine de Dieu. Par où le glorifierions-nous, par où nous rendrions-nous dignes de la récompense éternelle, si nous n'étions pas libres? C'est à ces deux fais que Dieu nous a créés tels, et nullement pour nous dispenser de ce qui lui est dû. L'imperfection de la liberté ici-bas consiste dans l'abus que nous en pouvons faire, en préférant notre volonté à celle de Dieu. Dans le Ciel, comme le prouve saint Augustin, ce défaut de la liberté sera ôté; on ne pourra plus en faire un mauvais usage, et elle sera toute consacrée à vouloir ce que Dieu veut. Cl II n'est pas vrai, dit ce saint Docteur, que les Bienheureux n'auront pas de libre arbitre, parce que le péché n'aura plus d'attrait pour eux; au contraire, ils n'en seront que plus libres, étant affranchis de la délectalion dépêcher, au point de ne pouvoir éprouver d'autre délectation que celle de ne pas pécher. Car, ajoute-t-il, le libre arbitre qui fut donné à l'homme, d'abord dans la première rectitude où il fut créé, pouvait tellement ne
pas pécher, qu'il pouvait aussi pécher; au heu que, dans ce dernier état, le hbre arbitre sera d'autant plus fort, qu'il sera incapable de pécher * » , approchant en cela de la liberté divine, dont la perfection est l'absolue impeccabilité.
Ainsi, notre liberté actuelle, qui est un don de Dieu, n'empêche pas que sa volonté ne doive être notre règle, comme elle est celle des saints dans le Ciel; et ce qui rend leur état infiniment préférable au nôtre, est qu'ils n'ont plus le malheureux pouvoir de s'écarter de cette règle, pouvoir qui fait le désordre et le danger de notre condition. Nons demandons dans l'Oraison Dominicale que ce pouvoir reste sans exercice, et qu'il ne nous arrive jamais d'en user, pour nous retirer tant soit peu de la volonté divine. Il nous faut lutter sans doute, et lutter fortement, et sans relâche, pour en venir là. Mais ce qui rend cette lutte nécessaire, ce n'est pas la hberté, ce sont nos mauvais penchants, qui n'ont rien de commun avec elle, et qui sont la suite de notre imperfection naturelle, considérablement augmentée par le péché.
Ce qui fait qu'au Ciel la volonté divine n'éprouve aucune résistance, c'est qu'aucun objet extérieur ne sollicite la créature à s'y opposer, ne pouvant rien sur les sens, ni sur l'imagination, ni sur les passions, dont les uns n'ont plus lieu, et les autres sont satisfaites par la possession du Souverain Bien. C'est qu'il n'y a plus ni esprit propre, ni volonté propre, ni intérêt personnel. On voit les choses, et l'on en juge, comme Dieu les voit et en juge. Ainsi, n'ayant point d'autre manière de penser que la sienne, on ne le contredit en rien; on
» De civit. Dei, lib. XXII, cap. xxx.
approuve ce qu'il approuve, on condamne ce qu'il condamne. De plus, la volonté cré 'e n'a point au Ciel de désir, d'affection, ni de détermination, qu'elle puisse dire être à soi, et naître de son propre fonds; elle aime tout ce que Dieu aime, [)arce qu'il l'aime; elle hait tout ce que Dieu hait, parce qu'il le hait. Pour ce qui est de s'aimer et de se rechercher soi-même, cela est absolument banni du Ciel. On n'y connaît d'autre intérêt que l'intérêt de Dieu, d'autre amour que l'amour de Dieu; oii n'est même attaché à sa propre félicité qu'avec subordination au bon plaisir de Dieu; ou plutôt on jouit tellement de sa félicité, qu'on ne s'y attache point par un esprit de propriété. Ainsi l'on n'a aucun motif de vouloir autre chose que ce que Dieu veut, ni de le vouloir autrement qu'il ne veut.
Telle est la perfection à laquelle le chrétien doit tendre sur la terre; et c'est pour cela que l'Évangile lui fait une loi si expresse de se détacher des objets créés et de se renoncer soi-même. Pourquoi ce détachement? Parce que les objets extérieurs l'attirent, et que, séduit par leurs charmes imposteurs, il est porté à s'y livrer contre la volonté de Dieu, qui lui ordonne de n'aimer que lui seul, et tout le reste par rapport à lui. Pourquoi ce renoncement à soi-même? Parce que l'orgueil est en lui un principe d'indépendance, et l 'amour-propre un amour exclusif, qui lui fait tout rapporter à soi, et tirer de son intérêt pcrsonnrl les motifs qui le déterminent. Par là, il est dans une opposition directe et continuelle à la volonté de Dieu qui ne peut souffrir qu'une créature aspire à se rendre indép ndante, ni qu'elle concentre en soi ses affections. Tant que le clirétien ne travaillera pas de toute sa force à se mettre dans la même disposition que les Bienheureux, il icra donc hors d'état d'ac-
complir la volonté divine, comme elle s'accomplit dans le Ciel; et, néanmoins, c'est ce qui lui est prescrit de demander chaque jour, tant pour lui que pour les autres.
C'est peu qu'au Ciel Dieu ne trouve aucun obstacle à ses volontés; elles sont exécutées au premier signal, avec amour, avec joie, et l'on met en cela sa gloire et son bonheur; en sorte que, pour s'y conformer, on est prêt à tout sacrifier.
Saint François de Sales dit en propres termes que « les saints qui sont au Ciel ont une telle union avec la volonté de Dieu, que, s'il y avait un peu plus de son bon plaisir en enfer, ils quitteraient le Paradis pour y aller ' ». Il ne s'exprime pas moins fortement en plusieurs endroits de son Traité de l'amour de Dieu. Il est inutile d'objecter que c'est là une supposition impossible. On le sait bien : mais ce n'est pas de quoi il s'agit. Il est question de la disposition intime des saints dans le Ciel; et elle est nécessairement telle qu'on vient de dire. La raison en est qu'ils ne voient rien, non-seulement de préférable, mais de comparable à la volonté de Dieu, et que, dans leur esprit, son bon plaisir est au-dessus de toute chose sans exception. S'il n'était ainsi, leur charité ne serait ni pure, ni bien ordonnée; ils aimeraient Dieu autrement qu'il ne s'aime lui-même, et ils s'aimeraient autant, ou plus que Dieu, ce qui répugne à l'état et à la condition du Ciel.
Voilà le modèle que Jésus-Christ nous propose; et il ne pouvait, sans déroger aux droits de son Père, nous en proposer un moins parfait. 11 faut que le chrétien aspire à accomplir toute volonté de Dieu, quelque
* Entrée. II, De la confiance.
rigoureuse qu'elle soit, sitôt qu'elle lui est connue, sans délai, sans hésitation, forçant toutes ses répugnances; à l'accomplir avec amour, «'attachant à cette volonté pour elle-même, l'envisageant par-dessus tout, et donnant à ce motif une telle prépondérance sur les autres motifs, qu'il suffise pour le déterminer, quand même il serait seul , à l'accomplir avec joie, s'en faisant gloire, et ne connaissant d'autre bonheur que celui-là, comme en effet il n'y en a point.
Mais quoi ! Jésus-Christ prétend-il qu'il n'y ait nulle différence à cet égard entre les habitants du Ciel et ceux de la terre?
Oui, il prétend qu'il n'y en ait aucune, quant au fond et à la disposition de la volonté. Et cela doit être : Dieu n'étant, comme j'ai dit, rien de moins pour nous que pour les Bienheureux ; et son bon plaisir n'étant pas moins notre loi suprême, que la leur. Où sera donc la différence? Car il doit y en avoir une, et même trèsgrande. Elle sera en ce que notre soumission a des obstacles à vaincre, et que celle des Bienheureux n'en a pas; en ce que nous sentons des répugnances dont ils sont exempts; en ce que nous sommes toujours exposés à manquer plus ou moins à la volonté de Dieu, et qu'ils n'ont rien de semblable à craindre. Aussi notre obéissance est-elle un mérite à cause de sa difficulté; et la leur une récompense. C'est pour avoir combattu, qu'ils n'ont plus à combattre; c'est pour avoir surmonté les répugnances, qu'ils ne les sentent plus; c'est pour avoir été fidèles jusqu'à la mort, qu'ils sont assurés de l'être toujours. Ces différences, comme on voit, sont de l'état, et non dans les sentiments et les dispositions, qui doivent êlre les mêmes en nous. Il faut qu'il nous en coûte
pour faire ici-bas la volonté de Dieu, afin que là-haut nous n'ayons nulle peine à nous y soumettre. Mais la peine que nous ressentons à présent, venant de la corruption de notre nature, ne doit avoir aucune influence sur la délermination de la volonté; au contraire, cette détermination n'en doit être que plusiorte et plus généreuse.
Est-il possible, me demandera-t-on, que la volonté de Dieu se fasse sur la terre aussi parfaitement qu'elle se fait dans le Ciel? N'est-ce pas un pur souhait, une perfection où la faiblesse humaine ne saurait atteindre?
Si la chose n'était pas possible, Jésus-Christ en eut-il fait une des principales demandes de sa prière? Il reconnaissait sans doute mieux que nous notre faiblesse; mais il connaissait aussi la force de la grâce, et ce qu'elle peut sur un cœur qui se dévoue entièrement à elle. C'est ici qu'il faut appliquer ce qu'il a dit à un autre sujet : Cela est impossible aux hommes; nvais toutes choses sont possibles à Dieu '. L'homme laissé à lui-même ne peut rien ; mais, soutenu par la grâce, il peut tout, comme saint Paul ne craignait pas de le dire. Il est possible avec la grâce d'avoir un désir sincère d'accomplir la volonté divine, comme l'accomplissent les saints dans le Ciel. Il est possible, lorsqu'on lui a résisté, lorsqu'on a longtemps hésité, lorsqu'on a murmuré, de s'en humilier, de s'en repentir, de faire le propos de n'y plus retomber, et de parvenir enfin à une entière conformité de volonté avec Dieu. La fragilité humaine, quelque grande qu'on la suppose, est capable de cette perfection; et les saints en sont la preuve. Ce qui n'empêchait pas que, dans leur état même de sainteté,
il ne leur échappât quelques fautes légères. Mais ces fautes passagères et de surprise n'altéraient pas le fond de leurs dispositions, et ils n'en étaient pas moins dépendants du bon plaisir de Dieu.
Or, c'est là précisément ce que Dieu exige de nous, ce que Jésus-Christ nous ordonne de demander, et à quoi toute la vie chrétienne doit être appliquée.
Examinons la nôtre sur ce pied.
Chaque jour, je dis à Dieu : Que votre volonté soit faite en la terre, comme au Ciel. Est-ce que je fais cette volonté en ce qui dtpend de moi? Est-ce que je m'y soumets en ce qui n'en dépend pas ? Cette pensée : Dieu le veut, est-elle le grand motif de mes actions? Est-elle mon soutien et ma consolation dans ce que j'ai à souffrir? M'appliqué-je de plus en plus à me conformer à ce divin vouloir, y faisant céder les vains raisonnements de mon esprit, et les révoltes de mon cœur ? Est-ce que je mets ma perfection à ne point sortir de l'ordre de la Providence, à ne former de mon chef aucun projet, à ne disposer en rien de moi-même, à être content de tout ce qui m'arrive?
Si, après un sérieux examen, vous pouvez vous répondre que telles sont vos dispositions, vous dites avec fruit l'Oraison Dominicale, et vous remplissez les intentions de l'Homme-Dieu qui vous l'a enseignée. Si vous ne sauriez vous donner cette assurance morale, vous vous flattez en vain d'avoir l'esprit du Christianisme, et de son divin Auteur.
Au reste, on ne vous demande point d'arriver tout d'un coup au plus haut degré de perfection. Qui ne sait que la vie chrétienne est un apprentissage continuel, et qu'il y a toujours à acquérir, quelque avancé qu'on soit?
Ne vous effrayez donc point de la perfection qu'on vous propose, et ne vous en faites point une raison pour vous dispenser de l'entreprendre. Ce qu'on veut de vous, c'est une forte détermination à vous soumettre en tout à la volonté de Dieu; c'est une attention suivie à pratiquer cette soumission, en vous faisant violence dans les occasions ; c'est un repentir sincère chaque fois que vous vous en écartez, et une fidélité prompte à y revenir au premier avertissement de la grâce. Voilà le |)lan sur lequel vous devez régler votre conduite, et ce que, par zèle pour la gloire de Dieu, vous devez souhaiter, conseiller, inspirer aux autres, les encourageant au besoin par vos discours et vos exemples, et les aidant de vos prières.
Si vous rejetez encore ceci comme étant d'une perfection trop relevée, et si vous croyez que la volonté de Dieu se borne pour vous à ses ordres exprès et accompagnés des plus terribles menaces, vous avilissez la qualité d'Enfant de Dieu, vous affaiblissez en vous l'esprit d'adoption, et vous n'avez pas même l'idée de l'obéissance due à un tel Père.
Arrêtons-nous encore un moment sur ces trois premières demandes, et livrons-nous à une considération importante, qui est : qu'elles ont fait le fond des prières de Jésus-Christ durant sa vie mortelle.
Que disait-il à son Père dans ses oraisons? Point autre chose, sinon : Q^ue voire nom soit sanctifié! Que votre règne arrive ! Que votre volonté' soit faite sur la terre, comme au Ciel! Tout Homme-Dieu qu'il était, il ne pouvait ni faire une prière plus sainte, ni avoir dans le cœur des désirs plus purs; et sa vie n'en a été qu'un parfait accomplissement. S'oubliant lui-même,
il n'a été occupé que de la sanctification du nom de son Père; il n'a songé qu'à établir le règne de son Père; il n'a eu d'autre nourriture que la volonté de son Père; et, dès son entrée au monde, il s'est offert; à sa sortie du monde, il s'est sacrifié pour l'accomplir. Aussi lui dit-il immédiatement avant sa Passion : Je vous ai glorifié sur la terre; j'ai accompli l'œuvre que vous m'avez donné à faire ; j'ai manifesté votre nom aux hommes, que vous m'avez donnésy en les séparant du monde '.
Sur ces trois objets qui se réduisent à un, en qualité de Fils de Dieu par nature, parlant à ses frères par adoption; en qualité de Maître enseignant ses disciples; en qualité de Chef des prédestinés montrant le chemin du Ciel aux membres de son corps mystique, il n'a ni dû, ni pu nous proposer d'autres prières relativement à Dieu, que celle qu'il faisait lui-même. Quelle gloire pour moi que Jésus-Christ ait daigné m'associer à sa prière ! Mais quelle confusion, si je ne la fais pas dans les mêmes sentiments que lui; si je m'excuse de ne pas les avoir, parce qu'ils sont trop parfaits; si je suis assez injuste, assez insensé, pour mesurer sur la petitesse de mon esprit et la bassesse de mon cœur, ce que je dois à la sanctification du nom de Dieu, au règne de Dieu, à l'accomplissement de la volonté de Dieu ! Je n'avais pas compris jusqu'ici toute la beauté, la sublimité, la perfection de la doctrine chrétienne, et l'étendue des devoirs qu'elle impose. Mais m'en voilà bien instruit et persuadé. Je vois que je n'ai pas commencé d'être chrétien; il est temps que je prenne l'esprit de Jésus-Christ, et que j'imite sa conduite, puisque je fais la même prière,
' Jean, xvii, 4, 6.
Il n'est pas un seul mot dans celte demande qui ne contienne d'utiles leçons.
La première est que c'est Dieu qui, comme le père d'une grande famille, nourrit les hommes ses enfants. Pour mériter leur subsistance, ils doivent la gagner par leur travail et leur industrie. C'est la loi générale établie depuis le premier péché. Dieu dit à Adam : Vous mangerez votre pain à la sueur de votre visage *. La terre qui auparavant produisait tout d'elle-même, n'accorde plus ses fruits qu'à une culture opiniâtre. Telle est la pénitence que Dieu a imposée à l'homme coupable ; ce n'est qu'à cette condition qu'il consent à lui donner du pain.
]\ïais il veut de plus que l'homme reconnaisse le tenir de sa bonté, et qu'il le lui demande; parce qu'en effet son travail serait ingrat et stérile, si Dieu ne le bénissait.
Ce n'est pas l'homme qui communique à la terre son inépuisable fertilité; ce n'est pas lui qui donne aux germes la vertu qu'ils ont de se multiplier; ce n'est pas lui qui les développe par les pluies jointes à la chaleur du soleil, et qui les amène par degrés à une parfaite maturité.
Le travail de l'agriculture est bien le principal, mais il n'est pas le seul, auquel Dieu ait assujetti l'homme. Toute occupation d'esprit ou de corps, nécessaire ou utile à l'entretien de la société humaine, est comprise dans la sentence portée contre le premier homme, et quiconque ne travaille point de quelque manière que ce
* Gènes. y m, 19.
iU L'ECOLE DE JESUS-CHRIST.
soit, ou s'adonne à un genre de travail inutile ou pernicieux, ne mérite pas le pain qu'il mange, il n'a nul droit de le demander; et, si Dieu le lui donne, ce n'est que par un effet de cette Providence générale, par laquelle il fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, et fait tomber la pluie sur les justes et sur les pécheurs '.
Ainsi, la demande que nous lui faisons des aliments et des autres choses nécessaires à la vie, ne nous dispense point du travail ; et même elle le suppose, puisque c'est notre titre pour les obtenir; et d'ailleurs Dieu nous les fournit de telle sorte, qu'elles ont besoin de nos soins et de notre industrie pour être recueillies et conservées, ou préparées et accommodées à nos usages. Notre travail ne nous dispense pas non plus de la reconnaissance que nous devons à Dieu auteur de tous les biens.
Par cette demande, est manifestement réprouvée toute voie d'acquérir injuste et nuisible au prochain; Dieu ne pouvant être censé donner ce qu'on se procure par l'injustice. Et de quel front lui dirait-on : Donnez-nous noire pain, lorsque, pour l'avoir, on emploie la fraude ou la violence, contre sa défense expresse? Ce n'est pas là le lui demander; c'est le lui arracher malgré lui. Tout homme donc à qui la conscience reproche d'user de voies illicites pour amasser des biens temporels, est indigne de réciter l'Oraison Dominicale, et, s'il la récite, il prononce sa condamnation.
Donnez-nous.
Ce n'est pas pour vous seulement et pour votre famille que vous demandez du pain, mais pour tous les chrétiens, vos frères, sans exclure les autres hommes. Vous
» Matth., t, 45.
devez vous intéresser à leur subsistance autant qu'à la vôtre, puisque vous êtes tous les enfants du même Père. C'est donc en vous une cupidité condamnable de désirer avoir plus que les autres; c'est un orgueil insensé de vous imaginer que cela vous est dû ; c'est une injustice criante de diminuer, ou même de ravir leur part pour agrandir la vôtre; comme aussi c'est une basse jalousie de lui porter envie de ce que Dieu lui a donné plus qu'à vous. Quand vous dites : Donnez-nous, vous laissez Dieu le maître de la distribution, et vous ne prétendez pas sans doute l'assujettir à faire les partages au gré de vos drsirs. Au reste, si Dieu vous a donné beaucoup, et que votre frère n'ait pas le nécessaire, vous êtes obligé, en vertu de cette demande, de partager avec lui et d'employer votre abondance au soulagement de sa misère. Car Dieu veut donner à tous; il vous ordonne de lui demander pour tous ; et il n'entend point cette prière : Donneznous, dans un sens restreint à vos besoins personnels. Si donc il vous donne p!us qu'il n;" vous faut, et qu'il laisse votre frère dans le besoin , ce n'est pas qu'il l'oublie ; c'est qu'il veut lui donner par vos mains, vous faire pratiquer à l'un et à l'autre les vertus de votre condition, et vous unir, d'une part par la libéralité compatissante, de l'autre par la reconnaissance. Ainsi, lorsque votre frère vous demande, au nom de Dieu, sa part dont vous vous trouvez saisi, la lui refuser, ce n'est pas seulement être cruel et inhumain, c'est retenir ce qui ne vous appartient pas, ce que vous n'avez qu'à titre de dépôt, et qui ne vous est confié que pour le remettre à l'indigent.
Donnez- nous aujourd'hui.
C'est pour le jour présent que vous demandez, et non pour le lendemain. Le jour de demain, quand il sera II lO
venu, songera à lui-même, dit Jésus-Christ '. Vous existez aujourd'Iiui, et vous avez besoin de pain pour ce jour; et Dieu, qui s'est engagé à pourvoir à vos besoins actuels, est disposé à vous en donner. Mais vous ne savez pas si vous existerez demain. C'est donc une prévoyance inutile, et en même temps fatigante, de penser aujourd'hui au pain de demain; et Dieu, qui veut que vous vous reposiez journellement sur sa Providence, ne trouve pas bon que vous soyez empressé d'être pourvu d'avance. Voyez comme l'enfant se conduit dans ses besoins à l'égard de son père et de sa mère. La plupart du temps il ne s'en occupe point. La nourriture, le vêtement, et tout ce qui lui est nécessaire, lui est fourni à point, sans qu'il le demande; la tendresse paternelle pourvoit à tout. S'il lui arrive de demander, ce n'est que pour le besoin actuel ; il n'est pas dans son caractère d'amasser, de faire des provisions pour l'avenir. Ce serait marquer une défiance qui déplairait à coup sûr, et qui refroidirait l'affection de ses parents. Au riez- vous oublié ce que Jésus-Christ répète plus d'une fois : que les enfants sont votre modèle, et que le royaume des Cieux est pour ceux qui leur ressemblent? Ne laites donc pas l'injure à Dieu votre père de vous défier de lui; ne vous inquiétez pas pour le jour à venir ; il y a songé pour vous; il a tout prévu, et tout arrangé.
L'avarice qui n'a jamais assez, et qui accumule, non pour des jours et des mois, mais pour des années et des siècles, se trouve condamnée ici, quand même en accumulant ainsi, elle ne ferait tort à personne.
Le détachement des biens temporels est pareillement ordonné. Car quel détachement plus grand que celui
» Matth., VI, 34.
de borner au moment présent la possession de ce qu'on a; et ainsi que ce soit plutôt un simple usage qu'une possession? L'abandon à la Providence est recommandé pour ce qui regarde Tavenir ; non que Jésus-Christ défende certaines mesures de prudence; mais il interdit les prévoyances inquiètes, les soins trop empressés, et les tourments certains qu'on se donne pour se garantir de maux incertains. N'a-t-il pas raison? Et en cela ne nous rend-il pas service? Peut-on disconvenir que cette pensée : De quoivivrai-je c/emaz/z? n'empoisonne notre vie d'aujourd'hui ; et que la plupart des hommes ne soient plus malheureux par ce qu'ils appréhendent pour l'avenir, que par ce qu'ils éprouvent pour le présent? J'ai gagné mon pain jusqu'ici, dit l'artisan; mais qui m'en donnera dans ma vieillesse? Mon commerce va bien, dit le marchand ; mais ira-t-il toujours de même, et, s'il vient à tomber, que deviendrai-je? J'ai une famille nombreuse, dit celui-ci ; je suis pour le moment en état de la nourrir; mais, quand mes enfants seront grands, et qu'il faudra les établir, où trouverai-je de quoi, et que me restera-t-il? Ma santé, dit celui-là, est ma ressource et celle de ma femme et de mes enfants; mais, si je deviens malade ou infirme, avec quoi les soutiendrai-je? et si je meurs tandis qu'ils sont en bas âge, quel sera leur sort? Insensés! pourquoi vous livrer en vain à ces réflexions qui vous chagrinent et vous rongent? Mangez avec sécurité le pain que Dieu vous donne aujourd'hui, et comptez pour demain sur sa bonté paternelle. Ces soucis qui vous consument, et qui ne sont pas moins nuisibles à votre âme qu'à votre corps, détourneraient-ils les accidents que vous craignez et que vous prévoyez de si loin? Dieu seul peut vous en préserver, et quel autre moyen de l'y engager, que de mettre en lui votre confiance?
Donnez-nous notre pain.
Prenez bien garde, c'est du pain que vous demandez; c'est ce qui est nécessaire à la vie. Tant que Dieu vous le donne, il remplit ses engagements, et vous n'avez pas à vous plaindre de lui. Il ne vous doit point ce que vous désirez au delà.
Vous me direz que le nécessaire ne doit pas se prendre trop étroitement, et qu'il a une certaine étendue. J'en conviens, mais est-ce à vous, ou à Dieu, de mesurer cette étendue? Si Ton s'en rapporte à vous, à peine croirezvous jamais avoir le nécessaire, selon votre état; et, tant qu'il se trouvera dans la même condition quelqu'un de plus riclie que vous, il vous semblera toujours que vous êtes pauvre de ce que vous avez de moins que lui. N'écoutez donc sur ce point ni votre cupidité, ni vos vues ambitieuses, ni les maximes du monde qui met le bonheur dans l'affluence des richesses. Si ce que vous avez est lionnêtement suffisant, ne désirez rien de plus; ne regrettez pas ce que vous avez perdu, si vous pouvez vous en passer ; et persuadez-vous qu'aux yeux du sage, à plus forte raison aux yeux du chrétien, la médiocrité est préférable à l'opulence pour le repos de la vie présente et pour l'assurance du bonheur à venir.
Notre pain quotidien.
Vous demandez chaque jour, parce que chaque jour vos besoins se renouvellent.
Dieu, par bonté pour vous, a voulu vous tenir dans une dépendance continuelle pour le corps comme pour Tàme. C'est une observation généralement vraie que ceux qui vivent au jour le jour du travail de leurs mains, ou de leur industrie, sont plus occupés de la Providence, plus soigneux de l'invoquer, plus attentifs à la remercier,
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plus remplis de confiance en elle, que les riches qui se voient des ressources assurées, et qui n'attendent pas après les bienfaits journaliers de Dieu, Il ne leur est que trop ordinaire de l'oublier, et ils ne se rappellent le besoin qu'ils ont de lui, que lorsqu'ils ont fait, ou qu'ils sont sur le point de faire quelque perte considérable. Ils reviennent alors à Lui, et Lui recommandent le succès de leurs affaires. C'est quelque chose sans doute; mais quelle différence entre ce retour forcé vers Dieu, et le retour habituel du chrétien, qui reçoit de Lui le pain de chaque jour! Quelle différence à cet égard entre le riche qui ne craint pas de manquer, et le pauvre qui attend du Ciel l'auriiône sans laquelle il ne vivrait pas, et pour qui un morceau de pain, une obole est un bienfait de la Providence !
Mais, riches ou pnuvres, puisque l'Oraison Dominicale est pour tous, entrons dans l'intenlion de Jésus- Christ en faisant cette demande, et songeons que ceux qui sont abondamment pourvus des biens temporels, n'ont pas moins de vertus à pratiquer que ceux qui en sont mal partagés, où tout à fait dépourvus. Souvenonsnous surtout que les besoins spirituels doivent passer avant les temporels, que pour soulager le corps, même dms ses plus pressantes nécessités, il ne faut jamais exposer le salut de l'âme. Bien des gens se croient excusés des péchés qu'ils commettent, par l'urgence de leurs besoins : c'est illusion et fausse conscience. Le vrai chrétien ne compromet jamais ses intérêts éternels; et il ne se permet pas même de penser que la nécessité de vivre l'autorise à offenser Dieu. Plutôt que de se rendre coupable, il mendiera son pain, s'il n'a pas d'autres ressources, et il se soumettra, sinon avec joie, du moins avec résignation, à cette humiliation. Après
l'affreux désastre qui a ruiné tant de familles en notre pays, cette morale vient très à propos; et chacun, selon la situation où il se trouve, doit se la rappeler en récitant le Pater, Quel renversement d'ordre, si un chrétien, qui ne doit rien demander pour lui, qu'après avoir demandé la sanctification du nom de son Père, l'avénement de son règne, le parfait accomplissement de sa volonté, non-seulement pensait à sa vie temporelle avant que de penser aux intérêts de Dieu, mais, pour conserver cette vie, et se tirer d'une misère passagère, se mettait peu en peine de déplaire au meilleur des Pères !
REMETTEZ-NOUS NOS DETTES, COMME NOUS LES REMETTONS NOUS-MÊMES A NOS DÉBITEURS.
L'Évangile représente en plusieurs endroits nos péchés comme une dette que nous contractons envers la justice de Dieu, et le pardon qu'il nous accorde, comme une remise de cette dette. C'est pourquoi, afin de rendre la chose plus claire et plus intelligible, on a substitué en notre langue aux paroles de Jésus-Christ celles-ci, qui font le même sens : £t pardonnez-nous nos offenses, comme nous les pardonnons à ceux qui nous ontoffeiisés.
Cette demande conditionnelle est tout à fait remarquable. Rien ne montre mieux à quel point Dieu a à cœur le pardoa des injures. Il prend ici l'engagement solennel de nous remettre les péchés que nous avons commis contre lui, si, de notre côté, nous faisons grâce au prochain de ses torts à notre égard. Mais il déclare en même temps que nous n'avons point de pardon à attendre de lui, si nous sommes inexorables envers nos
frères. Et, pour nous mettre dans une espèce de nécessité de pardonner, il nous prescrit une formule de prière, par laquelle nous nous y engageons expressément : P ar donnez-nous , lui disons-nous, comme nous pardonnons ; c'est-à-dire évidemment : Pardonneznous, si nous pardonnons ; et ne nous pardonnez pas, si nous refusons de pardonner.
Le chrétien vindicatif est donc ici jugé par sa propre Louche; ou bien, tant qu'il conserve en son cœur quelque désir de vengeance, il faut qu'il renonce à dire l'Oraison Dominicale. Cruelle alternative, pour peu qu'il ait de la foi! Jésus-Christ prévoyait combien le pardon des injures coûterait à notre orgueil et à notre amourpropre, et par combien de raisons nous chercherions à nous en dispenser; et c'est pour couper court à toutes ces raisons, c'est pour forcer au silence, et pour dompter l'orgueil et l'amour-propre, qu'il nous prend par notre plus grand intérêt, faisant du pardon des injures la condition essentielle d'un pardon bien plus important, dont nous avons besoin et que nous prions Dieu tous les jours de nous accorder. Aussi, de toutes les demandes qui composent sa prière, c'est la seule qu'il relève, et sur laquelle il insiste, ajoutant ces paroles immédiatement après : Car, si vous pardonnez aux hommes leurs offenses, voire Père céleste vous pardonnera aussi vos péchés. Mais si vous ne leur pardonnez point, votre Père ne vous pardo7inera pas 7ion plus vos péchés ' .
Qui de nous n'a pas offensé Dieu? Qui de nous ne sollicite point le pardon de ses péchés? Qui de nous n'est pas inquiet, plus ou moins, sur ce pardon, et ne
* Matth., VI, 14, 15,
désire pas en avoir quelque assurance pour la paix de son cœur? Eh bien! en voici une qui est formelle; et c'est Jésus-Christ qui vous la donne : Si votre frère vous a offensé, et que vous soyez dans la disposition sincère de lui pardonner; si vous n'avez contre lui ni haine ni ressentiment; si, à la première démarche qu'il fait, au moindre repentir qu'il témoigne, vous vous réconciliez de bon cœur avec lui; si vous allez même en certains cas jusqu'à le prévenir, et faire les premières avances; enfin, si vous êtes résolu de lui pardonner de la sorte, autant de fois qu'il vous offensera, soyez tranquille et plein de confiance sur le pardon de vos péchés ; vous avez tout sujet de croire qu'il vous sera accordé; et vous êtes autorisé à dire à Dieu : Seigneur î je me suis rendu bien coupable envers vous ; je ne mérite point de yrâce; mais j'ai pardonné de bonne foi à mon frère, comme vous me l'ordonnez; f espère, oui, j'espère tout de voire miséricorde, et je fonde mon espérance sur vos promesses qui sont infaillibles. Est-il pour le chrétien, qui sait de quel bonheur le péché le prive et à quel châtiment il l'expose, une consolation comparable à celle-là?
Mais aussi, quelle désolation, quel désespoir, quelle triste assurance de son éternelle réprobation, s'il refuse obstinément de pardonner; s'il garde en son cœur jusqu'au dernier soupir des sentiments de vengeance! Son arrêt est prononcé, et il y a souscrit d'avance. Il s'est mis hors d'état de dire à Dieu : Pardonnez-moi, et, pour n'avoir pas fait miséricorde à son prochain, il n'a à attendre qu'un jugement sans miséricorde. Il le sait; il n'y a point de vérité plus clairement ni plus souvent exprimée dans l'Évangile, et le Pater, qu'il a récité dès l'enfance, porte témoignage contre lui.
Prendra-t-il le parti, comme il est arrivé à quelques personnes, de supprimer ou de changer cette demande? Esl-il le Maître? Et qu'y gagnera- t-il? Jésus-Christ souscrira-t-il à cette suppression ou à ce changement? Ne sera-ce pas plutôt un crime de plus?
Quel affreux état que celui d'un cœur voué à la haine! C'est une damnation anticipée. Néanmoins cet état n'est pas rare, et l'orgueil humain est assez insensé pour entreprendre de le justifier. Le vindicatif* ose se plaindre que Dieu lui a imposé une condition trop dure, et, dans son aveuglement furieux, il le taxe d'injustice. Quoi! malheureux! vous devez à votre maître dix mille talents; il a pitié de vous; il vous remet votre dette. Et, au sortir de là, vous allez prendre à la gorge votre frère, qui vous doit cent deniers! Vous l'étranglez, en lui disant : Rends ce que tu me dois! Vous n'avez nul égard à ses soumissions et à ses prières; et vous ne trouvez pas juste que Dieu en use avec vous comme vous en usez avec votre semblable ! L'homme ne veut point pardonner à l'homme des offenses légères, puis- (ju'elles sont d'égal à égal; et il prétendra que Dieu lui pardonne des offenses qui attaquent sa Majesté infinie! Quel excès dorgueil et d'injustice!
N'est-il pas évident au contraire que Dieu se relâche ici de ses droits, et qu'il ne pouvait nous proposer de condition plus favorable? Les dettes que nous contractons envers lui par nos péchés n'ont absolument aucune proportion avec celles que les hommes contractent entre eux par leurs torts réciproques. Dieu, qui, d'une part, est disposé à nous remettre toutes nos dettes à la première demande que nous lui en ferons, et qui^ d'autre part, veut que la charité et la paix régnent entre nous, dans le dessein où il est de nous réunir éternelle-
ment dans son sein paternel, séjour de la charité et de la paix, pouvait-il, pour nous réconcilier avec lui, exiger moins de nous qu'une parfaite réconciliation avec nos frères? Et Jésus-Chiist, qui, ayant nos péchés présents à l'esprit sur la croix, a versé son sang pour nous qui ne l'avons pas moins crucifié que les Juifs, en demande-t-il trop, lorsqu'il veut que nous nous pardonnions mutuellement, comme il a pardonné? Rien ne paraît plus juste à notre raison orgueilleuse que la vengeance; et, dans les principes du Christianisme, rien n'est plus injuste. Quand on ne serait coupable de rien envers Dieu, l'exemple de Jésus-Christ nous imposerait encore l'obligation de pardonner, et nous serions punissables de ne pas le suivre.