ET NE NOUS INDUISEZ POINT EN TENTATION
Que demandons-nous ici à Dieu?
Ce ne peut être qu'il ne nous tente pas lui-même, et qu'il ne nous mette pas dans l'occasion prochaine de l'offenser. Dieu éprouve, mais il ne tente pas ; c'esl-à-dire il ne sollicite ni ne pousse pas au mal. Autre chose est d'exercer la vertu par des épreuves, et autre chose de réveiller et d'exciter on l'homme ses mauvais penchants. Dieu, dit §aint Jacques, est incapable de porter au mal; et il ne tente personne. Mais chacun est tenté par sa propre co7icupisce7ice, qui l'attire et qui l'amorce '. Et ce n'est pas Dieu qui a mis en l'homme la concupiscence : elle est l'ouvrage du péché, et elle a sa source dans l'imperfection radicale de notre nature. Voilà ce qui nous tente au dedans. Au dehors, le démon, par la permission
1 Jacq., I, 13, 14,
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de Dieu qui n'a en vue que notre bien spirituel, agit sur l'imagination, remue les passions, s'applique à séduire l'esprit par de fausses raisons, et à gagner la volonté par des insinuations attrayantes. Son dessein est de nous entraîner dans sa perte, et de nuire, autant qu'il peut, à la gloire de Dieu. C'est pourquoi il est nommé dans l'Écriture le Tentateur, Mais Dieu n'induit personne en tentation, sinon au même sens qu'il endurcit, en retirant son secours, dit saint Augustin, lorsque l'homme s'est rendu indigne, et non en lui communiquant la malice.
Nous ne demandons pas non plus qu'il ne permette point que nous soyons tentés. Adam l'a été dans Téîat d'innocence : Dieu l'a permis pour de justes raisons, quoiqu'il prévît sa chute; et, depuis le péché, l'homme est encore plus sujet aux tentations qu'il ne l'était auparavant. D'ailleurs, elles sont l'épreuve de notre fidélité; elles nous sont nécessaires pour nous maintenir dans l'humilité, et nous exciter à la vigilance et à la prière. Elles ne peuvent nous nuire, qu'autant que nous le voulons. La grâce pour y résister ne nous manque jamais que par notre faute. Elles nous servent à produire de grands actes de vertu, et à amasser des mérites; et elles nous sont nécessaires pour nous apprendre, nonseulement à ne les pas craindre, mais à les combattre et à les vaincre. L'IIomme-Dieu lui-même a souffert que le malin esprit le tentât.
Ce que nous demandons est donc qu'il ne nous laisse pas succombera la tentation ; mais qu'il la proportionne à nos forces; qu'il vienne à noire secours; qu'il nous protège par sa grâce contre les embûches et les assauts du démon, et qu'il fortifie notre volonté contre la fièduction de la concupiscence. Nous faisons cette prière tous les jours; parce qu'il n'est pas un seul jour, ni
même un seul moment, auquel nous ne soyons, ou ne puissions êlre exposés à pécher. Le foyer du péclié est dans notre cœur, et le lion rugissant rôde sans cesse autour de nous, épiant l'occasion de nous surprendre et de nous dévorer. Chaque âge, chaque état, a ses tentatations; la sainteté de la profession, Téloignement du monde, la solitude même n'en garantissent pas; et les attaques les plus subtiles et les plus dangereuses menacent les personnes les plus avancées dans la perfection, si elles ne sont pas sur leurs gardes.
Ainsi, de toutes les demandes de l'Oraison Dominicale, c'est celle-ci qui est en un sens la plus nécessaire, puisque jusqu'au dernier soupir nous sommes sur le bord de l'abîme, toujours près d'y tomber, et que la mort seule nous fixe dans l'état de grâce, dont un instant peut nous faire déchoir.
Cette demande renferme un double aveu, celui de la corruption de notre nature, corruption plus profonde qu'on ne saurait l'imaginer, et qu'on ne connaît bien que par les précautions que l'on prend pour s'en préserver; et celui de notre faiblesse, qui est extrême et qui ne nous permet jamais de compter sur nos dispositions, sur nos bonnes habitudes, sur nos plus fermes résolutions. Une légère occasion, un regard indiscret, une pensée fugitive, un désir qui ne fait, ce semble, qu'effleurer l'âme, suffisent à nous renverser, et à nous perdre sans retour. Même après qu'on a résisté longtemps à une tentation, et qu'on se flatte d'en être délivré, si l'on s'applaudit tant soit peu de cette longue résistance, si on ne l'attribue pas entièrement à la grâce, si l'on est moins vigilant, moins exact et moins fervent à prier, elle renaîtra, elle nous assaillira avec plus de violence, et elle nous terrassera. Mille exemples funestes
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en sont la preuve, et Texpérience d'autrui doit nous rendre sages.
Chaque fois donc que nous récitons le Pater, réveil- Ions en nous le sentiment de notre misère ; jetons un coup d'œil sur les dangers qui nous environnent, et sur les ennemis qui nous assiègent de toutes parts. Reconnaissons le besoin continuel que nous avons de la grâce; reconnaissons humblement que, si avec elle nous pouvons tout, sans elle nous ne pouvons rien. Ne cessons de la demander à Dieu; et ne nous rendons pas indignes de l'obtenir par notre témérité et notre présomption.
Dieu nous la doit en vertu de ses promesses, et il ne nous le refuse jamais, quand c'est par l'ordre de la Providence que nous nous trouvons exposés à la tentation; quand, prévoyant le danger, nous recourons à lui avec confiance, ou que nous sommes surpris par des occasions qu'il ne nous a pas été possible de prévoir. Il la doit et ne la refuse jamais à celui qui se défie toujours de luimême, et qui, ayant une conviction intime de sa faiblesse, prend de loin toutes les mesures que lui suggère la prudence chrétienne. Il la doit et ne la refuse jamais à celui qui est fidèle dans les petites choses, afin de mériter d'être fidèle dans les grandes.
La grâce qu'il accorde alors n'est pas simplement une de ces grâces ordinaires, qui suffisent pour justifier sa Providence et la mettre à l'abri de tout reproche, mais qui n'enjpêchent pas qu'on ne tombe; c'est une grâce spéciale, qui soutient puissamment, et qui a toujours Pefiet pour lequel elle est demandée. Il tient en réserve ces sortes de grâces en faveur des âmes qui ont fait ce qui dépend d'elles pour les mériter. Remarquez que je ne parle que des grâces habituelles, et non de certaines grâces prévenantes par lesquelles Dieu attire quelquefois
à lui les plus grands pécheurs. Le téméraire qui va imprudemment au-devant du péril, sans consulter la volonté de Dieu; le présomptueux qui s'appuie sur ses forces, sur ses vertus acquises, sur ses victoires passées, ou sur les mouvements d'une ferveur passagère; le lâche et le tiède, qui négligent les fautes de peu d'importance et qu'on appelle légères, parce que par elles-mêmes elles ne donnent pas la mort à l'àme, ne doivent pas compter sur l'assistance divine dans les grandes tentations, et dans certaines circonstances délicates. Ils se sont exposés d'eux-mêmes ; ils ont présumé de leur vertu ; ils se sont affaihlis par une longue suite de petites infidélités; ils feront une chute déplorable, dont peut-être ils ne se relèveront jamais. Souvenons-nous par conséquent, lorsque nous prions Dieu de ne pas nous laisser succomber à la tentation, que cela regarde uniquement les occasions où lui-même nous engage, les occasions auxquelles une fidélité habituelle nous a préparés, et pour ainsi dire aguerris; tout au plus enfin les occasions où, avec une bonne intention, l'imprudence, la légèreté, la surprise, un zèle peu discret, une complaisance mal placée nous exposent.
Dieu, qui voit le fond du cœur, n'abandonne guère une âme droite et sans malice; et, s'il permet qu'elle tombe, c'est pour la rendre plus humble et plus précautionnée.
Nous ne pouvons l'ignorer ; le monde, j'entends celui qui conserve quelques dehors de christianisme, est plein de pièges; tout y tend à corrompre l'esprit par de fausses maximes qui altèrent plus ou moins la sainte sévérité de l'Évangile, et le cœur par les amorces qu'il présente à la sensualité, à la cupidité, à l'ambition. Aimer le monde, rechercher l'estime du monde, appréhender la
censure, les railleries et les moqueries du monde, c'est visiblement se mettre dans le cas de succomber aux diverses tentations qu'on y rencontre à chaque pas; et ce serait une grossière illusion d'espérer que la grâce préservera des périls où l'on se jette de gaieté de cœur.
Mais aussi ne soyons pas pusillanimes, et ne nous défions pas du secours d'en haut, ni dans les tentations extérieures, qui sont une suite inévitable de l'état où Dieu nous a placés et des devoirs que le zèle et la charité nous imposent ; ni dans les tentations intérieures attachées à la pratique de la perfection chrétienne. Attendons-nous à soutenir de puissants assauts de la part du démon, si nous prenons le parti de nous dévouer entièrement à Dieu. Mais, en même temps, ne doutons pas un moment de la protection divine, et soyons assurés qu'elle nous fera triompher des attaques de l'esprit de ténèbres.
N'imitons pas ceux qui, frappés de la crainte de se perdre, fuient toute occasion de travailler au salut des âmes, sous prétexte du danger d'offenser Dieu, ni ceux qui renoncent à la vie spirituelle, effrayés des embûches que le démon sème dans cette voie et des tentations extrêmes par lesquelles il faut quelquefois passer. C'est faire injure à la bonté et à la toute-puissance du Père céleste; c'est croire que le démon, qui n'agit que par la permission de Dieu et auquel il marque des bornes qu'il ne saurait franchir, a plus de pouvoir pour nous nuire que Dieu n'en a pour nous garantir ; c'est renoncer à glorifier Dieu, à se sanctifier, et à procurer la sanctification du prochain. Nous marcherons sûrement entre les deux écueils de la présomption et de la pusillanimité, et nous ne demanderons jamais en vain à Dieu qu'il ne nous abandonne point dans la tentation.