‹ L'école de J Volumes 1 and 2Chapitre 60 sur 71 · MAIS DÉLIVREZ-NOUS DU MAL. AINSI SOIT-IL · texte numérisé non relu

MAIS DÉLIVREZ-NOUS DU MAL. AINSI SOIT-IL

Rien ne nous importe davantage que de bien connaître de quel mal Jésus-Clirist entend que nous demandions d'être délivrés. Car en toutes choses, mais ici surtout, ses idées sont l'unique règle des nôtres; et il y va de tout pour nous de ne pas nous en écarter. Gomme le souverain bien de la créature raisonnable est la possession éternelle de Dieu, à quoi elle est destinée, son souverain mal est d'être à jamais privée de cette possession. En cela consistent sa réprobation et sa damnation. La délivrance d'un si grand malheur est donc le principal objet de notre dernière demande. Ce n'est que par la foi qu'on peut concevoir quel mal c'est d'être privé pour toujours de la jouissance de Dieu par sa faute personnelle ; et encore, avec la foi la plus vive, nous ne le concevons ici-bas que très-imparfaitement. Notre faiblesse n'est pas en état d'en porter une certaine compréhension qui ferait sur nous une impression trop forte, et qui gênerait la liberté de nos actions.

Il nous est impossible de nous mettre par la pensée dans l'état où se trouve l'âme au moment de sa séparation du corps, lorsqu'elle voit et qu'elle sent que Dieu est perdu pour elle sans ressource. Elle connaît alors, par une lumière très-claire et très-distincte, ce que Diea est en lui-même; ce qu'il est par rapport à elle; la perte infinie qu'elle fait, et l'impossibilité de la réparer. Les autres objets qui l'alfectaient et l'occupaient pendant la vie ne lui sont plus rien; il ne lui est plus libre de les estimer, ni de les aimer, parce qu'elle en voit clairement le néant. D'ailleurs, tout lui est ravi à la mort; et, si elle y pense encore, c'est pour se reprocher son extrême folie de s'y être attachée. Le désir du bonheur agit sur

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elle de toute sa force et sans discontinuation; et ce désir, dont la vivacité est inexprimable, ne sera jamais rempli; il ne sera jamais distrait, ni trompé par aucune fausse jouissance. L'âme en est assurée ; et toute espérance lui est ôtée pour toujours. Je le répète : cette peine est incompréhensible, tant en elle-même que dans sa continuité et sa durée. Nul état de l'homme sur la terre, quelque affreux, quelque long, quelque désespéré qu'on le suppose, n'en peut être l'image, parce qu'aucun de ces états ne représente en rien la perte éternelle de Dieu.

Tel est le mal dont le chrétien demande par-dessus tout d'être délivré, le mal qu'il doit appréhender souverainement, et dont il doit faire tous ses efforts pour se garantir. Car la chose dépend de lui. Il n'a pour cela qu'à se préserver d'un autre mal, qui seul peut le conduire à celui-là.

Cet autre mal, c'est le péché, dont la damnation est le juste châtiment. L'un est la cause, l'autre est l'effet et la suite inévitable, tant que la cause subsiste. L'intention de Jésus-Christ est donc que le chrétien demande avec plus d'ardeur encore que Dieu le délivre du péché, soit en ne permettant pas qu'il y tombe, soit en lui tendant la main pour qu'il s'en relève au plus vite, et qu'ilne imeure pas dans ce funeste état. A la première faute imortelle. Dieu peut couper le fd de nos jours et nous iprécipiter dans l'enfer; ilpeutnouslaisseraccumulercrime sur crime, et nous refuser avec justice certaines grâces spéciales, sans lesquelles nous ne recouvrerons jamais la charité. Et, comme rien ne nous assure qu'il ne fera pas ce qu'il peut faire, ceci nous doit tenir toujours dans la crainte de l'offenser mortellement.

Mais, quoique le péché qui donne la mort à l'âme soit le plus grand mal, tout péché en est un, parce qu'il la II II

blesse, qu'il la rend malade, faible et lanjjuissante. Une faute légère conduit à une plus grande, et, si l'on n'évite pas avec soin les moindres offenses, on s'expose à en commettre de graves; d'autant plus qu'il n'est pas toujours aisé de discerner ce qui est grave ou non, et qu'il n'y a point sur cela de règle générale bien sûre. Ce n'est donc pas assez, pour répoudre aux vues de Jésus-Christ et pour mettre notre salut en assurance, de prier Dieu qu'il nous délivre du péché mortel; mais tout chrétien doit lui demander qu'il le préserve de tout péché commis de propos délibéré et avec réflexion.

De plus, s'il aime Dieu véritablement, il fera cette demande plutôt dans la vue de ne pas offenser un si bon Père, que dans la crainte d'attirer sur lui ses vengeances. Car le péché est le mal, et même l'unique mal de Dieu; non qu'il lui nuise, mais parce qu'il lui déplaît souverainement, et qu'il est l'objet de sa haine.

Ainsi, lechrétien devant aimer Dieu plus que soi-même, il est dans l'ordre qu'il ait plus d'horreur du péché, parce que c'est le mal de Dieu, que parce que c'est le sien propre.

Voilà le vrai sens de ces paroles de l'Oraison Dominicale : Mais dé livrez-nous du mal.

C'est la foi qui le prononce ; et la foi ne connaît d'autres maux que les maux surnaturels, qui blessent la sainteté de Dieu, qui souillent la pureté de l'âme, qui lui ravissent la grâce sanctifiante, ou qui la mettent en danger de la perdre, et, par là, l'exposent à un malheur éternel.

Pensons-nous ainsi, et sont-ce là les sentiments intimes de notre cœur, quand nous faisons cette prière?

Le chrétien, qui se sent en péché mortel et actuellement digne de l'enfer, demande-t-il sincèrement à Dieu qu'il le délivre du mal, lorsque, de son côté, il ne

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fnitrien pour répondre à la grâce qui lui est offerte pour sortir de cet état; lorsque, loin d'éviter les occasions de pécher, il les recherche, ou du moins il s'y laisse aller chaque fois qu'elles se présentent; lorsqu'il regarde à peine le péché comme un mal, et qu'il ne craint pas de se familiariser avec son plus cruel ennemi? N'est-ce pas une dérision de demander la délivrance d'un mal qu'on n'appréhende pas, d'un mal qu'on aime, et en qui l'on se complaît? Telle est cependant la disposition de la plupart des chrétiens du siècle, qui n'en récitent pas moins le Pater tous les jours, par une habitude qu'ils ont prise dès l'enfance, sans songer à ce qu'ils disent, et sans en faire l'application à leur état présent. A Dieu ne ; plaise que je les blâme de conserver une si louable habitude; mais le premier et le moindre fruit qu'ils en doivent retirer , n'est-ce pas de se rapprocher de Dieu, et de renoncer au plus tôt au péché?

A l'égard de ceux pour qui les fautes légères ne sont rien, parce qu'ils n'y voient que l'offense de Dieu, et nul danger pour leur salut; outre qu'ils se trompent sur ce dernier point, ppuvent-ils faire une injure plus marquée à celui qu'ils appellent du nom de Père, que de se mettre peu en peine de ce qui l'offense, pourvu que eur âme ne coure aucune risque pour l'éternité? Un 'nfant qui ne respecterait son père, et ne lui obéirait que jusqu'au point de ne pas s'exposer à en être déshéité, n'aurait-il pas à rougir de sa conduite s'il était capable de réflexion et de sentiment ? Pourrait-il ne pas condamner intérieurement, comme ne consultant [u'un vil intérêt et une crainte esclave dans les devoirs acres que la nature lui impose ? Combien l'enfant de Oieu n'est-il pas plus coupable d'agir par les mêmes «♦rincipes ?

Quant aux maux de la vie présente, TÉvangile nous apprend que ce ne sont point proprement des maux, et qu'envisagées des yeux de la foi, ils peuvent devenir de très-grands biens par le saint usage qu'on en fait. Jésus-Christ ayant embrassé par choix les plus considérables de ces maux, et ceux qui font le plus d'horreur à la nature, il n'est point permis à ses disciples d'excuser sur ce point une certaine aversion naturelle, ni d'en juger selon la chair; surtout lorsqu'ils considèrent qu'il s'en est chargé à leur place en qualité de caution, et qu'il les a fait servir à réparer la gloire de Dieu, à expier nos péchés, et à nous mériter les grâces qui nous en préservent, ou qui les effacent. Le parfait chrétien ne demandera donc point la délivrance de ces sortes de maux; mais il demandera plutôt de souffrir patiemment, de glorifier Dieu, et de se sanctifier en les acceptant.

Pour ce qui est des chrétiens imparfaits, qui sont sans comparaison le plus grand nombre, comme ils n'ont pas assez de vertu pour tirer un profit spirituel des afflictions temporelles, et qu'elles les provoquent à pécher, étant pour eux un sujet d'impatience, de murmure, de révolte et de désespoir. Dieu ne trouve pas mauvais qu'ils le supplient de les en délivrer, agrée même leur foi et leur prière, et il les exauce pour leur plus grand bien, quelquefois par des miracles.

Mais il veut que le principal motif qu'on se proposera, en lui demandant d'en être soulagé, soit de le servir avec plus de liberté d'esprit, plus d'amour, de reconnaissance et de fidélité. Il veut qu'humiliés de notre peu de vertu qui nous empêche d'en profiter, on le prie de les éloigner, non pour le soulagement de la nature, mais parce qu'elles sont par notre faute un obstacle au salut. Il veut enfin qu'on ne fasse nulle comparaison de ces

maux temporels avec le véritable mal qui est le péché, et qu'on soit déterminé à en souffrir les dernières extrémités, plutôt que de s'en délivrer aux dépens de la conscience. On n'est pas chrétien, si l'on ne pense et si l'on n'agit de la sorte au sujet des peines et des afflictions de cette vie.

Que chacun entre ici en soi-même, et se juge.

Quelque étendue que j'aie donnée à l'explication de rOraison Dominicale, je n'ai rien dit, ce me semble, d'inutile, ni d'étranger à mon sujet. Je n'ai fait que développer le sens que présentent les paroles, et je ne crains pas non plus qu'on me reproche de les avoir prises dans un sens trop relevé et trop parfait. Notre- Seigneur a sans doute en vue de nous proposer la perfection, dans cette prière, et ce serait un blasphème de penser que l'esprit de l'homme, quelque éclairé d'en haut qu'on le suppose, pût rien ajouter, à cet égard, à la pensée de Jésus-Christ. Il faut même reconnaître que toute explication sera toujours au-dessous de ce qu'ex- .priment des piroles sorties de la bouche d'un Dieu.

Ainsi, bien faire cette divine prière, avoir dans le cœur les sentiments qu'elle contient et les suivre exactement dans la pratique, c'est être dans la voie de la perfection.

Sommes-nous dans cette voie? Je ne demande pas si nous y avons fait beaucoup de progrès, mais si nous y sommes entrés, ou si du moins nous désirons et nous nous efforçons d'y entrer, nous qui depuis la plus tendre enfance récitons le Pater plusieurs fois le jour. Examinons-nous là-dessus; et confrontons nos dispositions intérieures avec chacun des articles que je viens l'exposer. Il n'est point d'examen plus important; et, pour nous engager à le bien faire, songeons que nous

aurons pour juge celui qui nous a dicté cette prière. Pour dire ici en deux mots ma pensée, je suis intimement persuadé que les vrais enfants de Dieu, ceux qui, selon saint Paul, sont conduits en tout par l'esprit de Dieu et sont soumis à l'empire de la grâce, sont les seuls qui la fassent d'une manière qui réponde pleinement à l'intention de Jésus-Christ, et cela avec plus ou moins de perfection, selon le degré de leur avancement.

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