‹ L'école de J Volumes 1 and 2Chapitre 61 sur 71 · VIGILANCE ET PRIERE · texte numérisé non relu

VIGILANCE ET PRIERE

Veillez et priez, afin que vous ne succombiez point à la tentation '.

Jésus adressa ces paroles à Pierre, à Jacques et à Jean, au moment même du danger, lorsque, au lieu de prouver, comme ils l'auraient dû, leur attachement pour lui, ils s'étaient laissés aller au sommeil dans le jardin des Olives, bien loin de veiller et de prier avec lui, selon qu'il le leur avait recommandé. Tous avaient présumé de leurs forces, et Pierre plus que les autres, lis lui avaient promis et juré de ne pas l'abandonner. Mais, pour être en état de remplir cette promesse, il eût fallu joindre la vigilance à la prière; et c'est ce qu'ils ne firent pas.

Aussi, quand vint la tentation, et que Jésus se laissa saisir par ses ennemis comme un homme ordinaire, ils éprouvèrent toute leur faiblesse, et ils s'enfuirent honteusement, vérifiant ainsi la parole qu'il avait ajouté: Vesprlt est prompt à promettre, et même à entre-

8 MàTJH,, XXVI, 40.

prendre; mais la chair est faible dans l'exécution.

Ce qui arriva pour lors aux ApôLres nous arrive tous les jours ; et il n'est point dans la vie chrétienne d'expérience plus fréquente que celle-là. On compte sur son courage, qui n'est souvent que dans l'imagination et dans la bonne opinion qu'on a de soi-même; on forme les plus généreuses résolutions; on se répond d'avance de leur accomplissement; tout cela dans l'absence du danger. Plein de cette fausse sécurité, on se dispense de veiller et de prier. La tentation alors nous prend au dépourvu; à peine essaye-t-on de lui résister, et l'on tombe quelquefois avec plus de facilité qu'auparavant. Que l'homme se croit fort, loin de l'occasion! Mais qu'il est faible dans l'occasion même ! Qu'il est présomptueux et lâche en même temps ! C'est un grand avantage pour lui de se connaître sur ce point. Cette connaissance produit en lui une juste défiance de lui-même; la défiance le conduit à veiller et à prier, et à attendre tout de Dieu, et rien de lui. Disposition vraiment chrétienne, qui le rendra invincible dans les plus fortes tentations.

Nous en avons deux qui ne nous quittent jamais : rinclination au mal, et la répugnance au bien.

La première nous porte à faire ce qui est défendu; la seconde, à omettre ce qui est ordonné. Quelle ressource trouvons-nous en nous-inême contre ces deux tentations? Aucune. Tout secours nous vient du Seigneur ; et il ne l'accorde qu'à la vigilance et à la prière, et il ne le refuse jamais à ces deux choses réunies. La vigilance sans la prière est inutile, parce qu'en nous montrant le péril, elle ne nous arme pas contre lui. La prière, de même, est de nul effet sans la vigilance, parce que nous n'avons point de secours à espérer du Ciel dans les tentations qu'il eût dépendu de nous d'éviter. Ne les sépa-

rons donc jamais l'une de l'autre ; et tenons pour une maxime qui embrasse toute la conduite spirituelle, cette parole du Sauveur : Ve-illez et priez, afin que vous ne succombiez point à la tentation.

J'ai parlé suffisamment de la prière. Disons quelque chose de la vigilance chrétienne, dont il est si souvent fait mention dans l'Évangile.

En quoi consiste-t-elle? Pourquoi est-elle nécessaire? L'est-elle à tous, et en tout temps? Je me borne à ces trois questions, dont l'explication comprend tout ce que cette matière a d'essentiel.

En q^ioi consiste la vigilance?

Elle consiste, en premier lieu, dans un sentiment habituel de défiance de soi-même, et dans la persuasion du grand pouvoir qu'ont sur nous les trois ennemis de notre salut : le démon, le monde et la chair. Celui qui se défie de soi se tient toujours sur ses gardes; il est attentif à tout; il craint à chaque pas de rencontrer un piège. Comme il ne se sent pas en état de résister, il met sa sûreté dans les précautions et dans la fuite des occasions, ne s'exposant qu'à celles qui sont indispensables. Celui qui connaît la force de ses ennemis évite le combat le plus qu'il peut; il a soin d'être toujours en défense contre leurs attaques; il les prévoit, et se prémunit; et, lorsqu'il est forcé d'en venir aux mains, il prend toutes ses mesures pour s'assurer la victoire.

Elle consiste, en second lieu, à se tenir toujours occupé à quelque chose d'utile et d'honnête, et à ne point donner prise à l'oisiveté. C'est veiller, que de disposer tellement sa journée, qu'elle soit remplie par les devoirs de l'état, et qu'on ne s'accorde que des délassements permis en eux-mêmes, autant que l'esprit et le corps en ont besoin.

Si Ton ne met pas une certaine règle dans ses actions, de manière qu'elles se succèdent, sans laisser d'intervalle vide ; si l'on suit ses fantaisies et qu'on n'ait point d'objet fixe, voltigeant de l'un à l'autre au gré de l'imagination et de la curiosité, il n'est pas possible de pratiquer la vigilance ; l'ennui prend ; on passe des heures à ne rien faire, à ne savoir que devenir; et ce sont précisément ces moments que l'ennemi saisit pour nous attaquer avec avantage. Que le démon vous trouve toujours occupés, disait saint Jérôme ; j'ajoute en expliquant sa pensée : qu'il vous trouve toujours occupé à ce que Dieu veut de vous, ou du moins à ce qu'il ne vous interdit point. Car il est mille sortes d'occupations frivoles qui ne sont guère moins dangereuses que l'oisiveté; et ce n'est pas veiller chrétiennement sur soi, que de s'y adonner.

En troisième lieu, elle consiste à bien étudier son cœiir, à en observer les mouvements, à remarquer quels sont les objets qui remuent nos passions, à réfléchir en un mot habituellement sur ce qui se passe en nous, pour discerner ce qui nous est une occasion de péché, et nous en garantir. Les âmes ne sont pas toutes du même caractère et de la même trempe ; ce qui est indifférent pour l'un est de conséquence pour l'autre, et, par rapport à la même personne, ce qui ne l'affecte pas dans un temps et dans une circonstance lui fait Une vive impression dans un autre temps et dans une autre circonstance. Les ennemis que nous avons examinent soigneusement notre endroit faible, et c'est par là qu'ils nous attaquent. Appliquons-nous aussi à le connaître, pour ne pas le présenter à l'ennemi, ou pour y porter un prompt secours.

En quatrième lieu, elle consiste à être encore plus

attentif à Dieu qu'à soi, à écouter avec respect ses inspirations, à se rendre docile aux impressions de la grâce. Cette manière de veiller sur soi est sans contredit la plus sûre, la plus facile et la plus douce pour le chrétien qui se conduit par Tamour. Car je n'en connais point d'autre à qui l'on puisse la proposer, ou qui soit disposé à en bien user. Dieu s'intéresse à nous plus que nous-mêmes; il veille sur nous avec infiniment plus de soin que nous ne saurions faire; nos prévoyances sont courtes, pour ne pas dire aveugles, en comparaison des siennes. Aussi, le cœur que Dieu garde est à Tabri de tout danger, et il n'a rien à craindre parmi les orages les plus violents. Mais quel est le cœur que Dieu garde? Celui qui met en Lui toute sa confiance; qui ne le perd jamais de vue, qui n'a point de plus douce occupation que de s'entretenir avec Lui; qui, se reposant dans le sein de sa Providence, ne se permet plus de raisonner sur la conduite qu'elle tient à son égard, ni de s'en écarter en rien. Un tel homme est vigilant de toute la vigilance de Dieu, qui est d'autant plus engagé à pourvoir à sa sûreté qu'il s'oublie tout à fait pour s'abandonner à Lui. Mais cette vigilance, qu'on peut appeler passive, n'appartient qu'aux âmes intérieures; encore, pour la pratiquer avec une certaine perfection, faut-il qu'elles soient un peu avancées dans les états d'oraison. Car, tant qu'il leur reste quelque activité, elles doivent l'employer à se garder elles-mêmes. Seulement leur manière de se garder n'est pas la même que celle des chrétiens ordinaires, sur qui la grâce n'exerce pas un empire aussi absolu, ni aussi continuel. En effet, dès l'entrée de la vie intérieuro, ces âmes deviennent plus ou moins passive- ; et leur passiveté augmente, à mesure qu'elles y font des progrès.

Enfin, la vigilance n'est autre chose que l'exercice de la mortification chrétienne. Se mortifier, c'est travailler à se connaître; c'est avoir toujours l'œil sur soi; c'est fuir ou combattre, selon les occurrences ; c'est ne rien donner à la nature, et suivre pas à pas tous les mouvements de la grâce; ce qui, comme on le voit, est la même chose que veiller sur soi.

La vigilance est-elle nécessaire? Et pourquoi?

H n'est rien de plus facile que de répondre à cette question.

C'est que la vie de l'homme, selon l'expression de Job, est une milice, et suivant saint Paul, une lutte contre nous-mêmeSy coJitre le monde, contre les puissances des ténèbres. Or, un soldat, un athlète, doit être vigilant, et avant le combat pour s'y préparer et s'y exercer, et dans le combat, tant pour parer les coups de ses adversaires, que pour leur en porter. Il ne suffit pas qu'il ait de la force et du courage; il a besoin de prévoyance, d'adresse, d'usage ; de connaître les ruses de l'ennemi, de savoir les prévenir ou les éluder, et d'être pour cela dans une attention continuelle.

Mais, pourquoi sommes-nous assujettis à cette milice, à cette lutte? Dieu l'a ainsi ordonné, parce que, ne voulant nous donner le bonheur qu'à titre de mérite et de récompense, il a dû mettre à l'épreuve notre obéissance, notre fidélité, notre amour, et il a fallu que cette conquête nous coûtât des efforts, et qu'elle fût le prix des victoires que nous aurions remportées. Dieu l'a, dis-je, ainsi réglé pour l'homme, même dans l'état d'innocence. Eve eut à résister au tentateur; elle eut à combattre sa propre curiosité, un certain désir d'indépendance et un instinct d'orgueil qui la portait à se rendre égale à Dieuj

Adam eut la même tentation intérieure, et il eut de plus à se garder d'une dangereuse complaisance pour sa femme, qui le sollicita à violer le précepte, à son exemple. S'ils avaient été vigilants l'un et l'autre ; s'ils s'étaient défiés des artifices et de la séduction, celle-la, du serpent, celui-ci de sa femme; s'ils avaient été en garde contre les pensées qui s'élevaient dans leur esprit et les mouvements qui s'excitaientdansleur cœur, et qu'ils n'eussent point perdu de vue Dieu et leur propre condition, son précepte et leur devoir, ses menaces et le danger où ils s'exposaient, jamais ils n'eussent succombé.

La vigilance ayant été si nécessaire avant l'introduction du péché dans le monde, combien plus Test-elle depuis le péché qui a dégradé et vicié notre nature, et qui a donné au démon de nouvelles forces contre nous? Elle ne saurait être trop grande ; et nous avons toujours à nous reprocher d'en manquer, puisque, c'est faute d'en avoir assez, que nous tombons. Nous avons à veiller autour de nous sur tous les objets qui nous environnent, et qui font sur nos sens des impressions dont nous ne sommes pas les maîtres. Nous avons à veiller sur les diverses tacultés de notre âme, qui, par les images, par les souvenirs, par les pensées, par les désirs et les craintes conspirent à nous tenter. Nous avons à veiller sur la concupiscence, qui nous entraîne vers les objets sensibles, aveuglant l'entendement, ébranlant fortement la volonté, affaiblissant la liberté, et la taisant pencher de son côté; sur l'orgueil, qui souffre impatiemment le joug du précepte dont il se croit humilié, et qui nous tient toujours dans une disposition à la révolte; sur l'amour-propre, qui ne songe qu'à soi, qui rapporte tout à soi, et ne vise qu'à son bien-être qu'il entend fort mal. Il nous faut être en

g;arde contre le monde au milieu duquel nous vivons, contre ses maximes, ses usages, ses exemples, son autorité, ses conseils, ses insinuations, ses railleries, ses censures, et ses louanges ; enfin contre les pièges du démon, à qui sa malice et sa rage suggèrent sans cesse de nouvelles inventions pour nous perdre, qui emploie tout contre nous au dedans et au dehors, et entre les mains de qui les instruments de notre salut se tournent en moyens d'assurer notre damnation.

Ai-je exposé assez de raisons qui nous rendent la vigilance indispensable? Et, si je voulais descendre au détail, où cela ne me mènerait-il point?

En convenant qu'elle est nécessaire, on demande encore si elle Test pour tous, et en tout temps.

Jésus-Christ ne nous a pas laissés en suspens sur cette troisième question. Après avoir recommandé la vigilance à ses Apôtres, il ajoute : Au reste, ce que je vous dis, je le dis à tous : Veillez '.Ailleurs, il nous ordonne de veiller et de prier en tout temps ', afin d'être trouvés dignes de paraître devant le Fils de l'homme. Il inculque en plusieurs endroits, et sous diverses paraboles, l'obligation de veiller, parce que nous ne savons ni le jour, ni l'heure, qui décidera de notre éternité, et de nous tenir prêts, dans l'ignorance où nous sommes du moment où le Fils de l'homme viendra.

Après tant de déclarations si expresses, quel serait le chrétien assez insensé pour oser dire que la vigilance ne le regarde pas; et sur quelles raisons, même apparentes, pourrait-il s'appuyer? A quel âge, en quelle condition, en quelle profession, est-on exempt de tentations? Elles

» Marc, xiii, 37.

' Luc, XXI, 36.

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ont lieu en tout temps, dans le commencement, dans le progrès, dans la consommation de la vie chrétienne, et le moment de la mort est celui où le démon redouble ses efforts. Tout le monde est d'accord qu'à ce redoutable moment il faut se trouver prêt. Il n'est pas de chrétien si désespéré, à moins qu'il n'ait tout à fait perdu la foi, qui ne désire mourir en état de grâce. Or, pour s'assurer, autant qu'il se peut, de mourir en cet élat, il faut s'y maintenir avec le plus grand soin durant tout le cours de la vie. Car la mort peut nous surprendre; et elle nous surprendra en effet. Jésus-Christ déclare qu'il viendra comme un voleur; et il vient ainsi pour chacun de nous, à notre dernière heure.

Mais comment se maintenir en état de grâce, sans «ne vigilance extrême et continuelle? Si nous sommeillons un instant, la chair, le monde et le démon, qui ne -dorment point, profiteront de notre négligence; le moindre relâchement volontaire dans la piété peut avoir les plus funestes suites, et, comme l'expérience l'apprend, les chutes les plus déplorables, même dans les états les plus saints, ont commencé par des fautes assez légères. Veillons donc, tous, et toujours, et combattons l'assoupissement spirituel auquel la nature nous provoque sans cesse. Que ne nous dit-elle pas pour nous faire tomber les armes des mains, pour nous inviter à la paresse et au repos, pour nous endormir dans une dangereuse sécurité? Défions-nous de ses perfides conseils, €t gravons bien avant dans notre âme ce mot d'un saint Père : On ne preyid jamais assez de précautions, lorsquil s*agit de risquer l'éternité,

O mon Dieu! que de reoroches j'ai à me faire au sujet de la vigilance! Quand je repasse toute la suite de

ma vie, je vois que les péchés dont je me suis rendu coupable, que les tentations où j'ai succombé, que les mauvaises habitudes que j'ai contractées, n'ont point d'autre principe que le peu d'attention à veiller sur moi-même. Je me suis préservé toutes les fois que j'ai été vigilant; dès que je me suis tant soit peu relâché, je suis tombé; et je n'ai jamais eu le courage et la constance de me garder assidûment.

Ah! Seigneur, je me jette entre vos bras, afin que vous me gardiez vous-même; car puis-ie me garder par mes seules précautions? Cent fois je l'ai entrepris; et, à chaque fois, j'ai éprouvé la vérité de cette parole du Prophète : Si le Seiyneur ne garde la ville, c'est en vain que veillent ceux qui sont préposés à sa sûreté '. Je vous confie donc mon âme, cette âme rachçtée de votre sang. Quel intérêt n'avez-vous point à la sauver, après ce qu'elle vous a coûté! Oui, Seigneur, j'espère que vous la garderez comme la prunelle de votre œil, pourvu que de mon côté je tienne mes yeux attachés sur vous, que je sois attentif au moindre signal de vos volontés, prompt et fidèle à les exécuter. Car vous ne me garderez pas sans moi, et tous vos soins ne me sauveront pas, si je n'y corresponds. Donnez-moi donc cette correspondance attentive, prompte et fidèle, qui est le plus précieux de vos dons. Vous ne m'avertissez de veiller, vous ne m'en faites sentir la nécessité, qu'afin que j'aie recours à vous, et que j'obtienne ainsi de votre grâce le pouvoir qui me manque, pour accomplir ce que vous m'ordonnez. Ainsi soit-ill

ï Psaîm.y cxxvi, 2.

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