‹ L'école de J Volumes 1 and 2Chapitre 63 sur 71 · DE LA PERSÉVÉRANCE · texte numérisé non relu

DE LA PERSÉVÉRANCE

Celui, dit Jésus-Christ, qui aura persévéré jusqu'à la fin, sera sauvé '.

Si l'homme, corrompu comme il est, a de la peine à embrasser le bien, il en a bien davantage à y persévérer. Outre qu'il a tout à craindre de sa faiblesse et de son inconstance, il rencontre tant d'obstacles, il y a tant d'assauts à soutenir, tant de pièges à éviter, qu'il ne faut pas être surpris s'il lui arrive de retourner en arrière, et

* MAiTB., X, 22.

de se démentir après les plus beaux commencements. C'est ce qu'on ne voit que trop souvent chez les jeunes gens de l'un et de l'autre sexe, qui, ayant reçu une éducation chrétienne, frappés des grandes vérités de la religion, et touchés de la grâce, ont servi Dieu fidèlement pendant leurs premières années, puis se sont laissés emporter vers leurs passions, et entraîner par le torrent du monde, jusqu'à rougir quelquefois de leur piété et de leur innocence première. La même chose se remarque dans les séminaires, et dans les maisons religieuses, où la ferveur ne se soutient pas et dégénère insensiblement.

Cependant, ce n'est pas le commencement, dit saint Jéi-ôme, qui décide de tout pour les chrétiens, mais la fin : Judas a bien commencé, et il a mal fini; Paul au contraire a bien fini, après avoir mal commencé. Ce n'est pas qu'il n'importe infiniment de bien commencer; il y a longtemps qu'on a dit avec raison que c'est La moitié de L'entreprise; mais de quoi sert le plus heureux début, s'il n'est pas soutenu jusqu'au bout ? De quoi sert-il de s'élancer avec rapidité dans la carrière, si les forces et le courage manquent, avant qu'on touche au terme? Le tout est de parvenir à ce terme : il n'y a point de couronne à espérer sans cela.

Aucun chrétien n'ignore cette vérité capitale.

Etnéanmoins, il en est peu qui prennent des mesures efficaces pour persévérer. Gela vient sans doute de ce qu'on ne connaît pas assez combien la chose est difficile; de ce que l'on compte trop sur soi ; de ce qu'on n'appréhende pas assez les suites du moindre relâchement, et de ce qu'on n'aperçoit pas le progrès insensible que fait le mal, quand on néglige d'y remédier promptement. 11 n'est

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pas un seul de ceux qui commencent bien qui ne se flatte de persévérer, et c'est parce qu'on s'en flatte trop aisément qu'on ne persévère pas. On se croit à l'épreuve de tout; on s'appuie sur de bons sentiments qui n'ont encore rien de solide; on attribue à ses dispositions ce qui n'est que l'effet d'une grâce passagère; et, quand cette grâce, dont l'action était d'abord très-forte, n'est plus si sensible, quand les douceurs qui étaient abondantes et presque continuelles font place à la sécberesse, quand la vertu cachant ses attraits ne laisse voir que ce qu'elle a d'austère et de pénible, quand les occasions se présentent, que le moment du combat est venu et qu'il faut résister à l'ennemi à qui Dieu n'avait pas permis jusque-là de nous attaquer, on est étonné et déconcerté des difficultés auxquelles on ne s'attendait pas; on sent au dedans de soi des répugnances pour le bien, dont on ne se doutait pas, et l'on y cède ; les passions font entendre leur voix, et on les écoute; le tentateur nous grossit dans l'imagination les travaux, les dégoûts, les ennuis que nous aurons à essuyer, et il réussit à nous épouvanter, à nous décourager, à nous désespérer. On abandonne aujourd'hui une pratique, et demain une autre; on succombe dans une occasion légère, qui prépare à une chute plus considérable ; et, en peu de temps, l'édi • tice, qu'on croyait inébranlable, est renversé et détruit jusque dans les fondements.

Gomme rien n'est plus ordinaire que ces retours de la vertu au vice, il semble que chacun devrait craindre pour soi ce qu'il voit arriver aux autres, et devenir sage par leur malheur. La chose serait aisée, si l'on savait se bien convaincre qu'on n'est ni moins faible, ni moins exposé, et qu'à moins de prendre les précautions que les autres n'ont pas prises, on tombera comme eux, et

peut-être pour ne plus se relever. Cette crainte produirait la vigilance et le recours à la prière, par où l'on obtiendrait la grâce de résister aux tentations, on s'affermirait dans le bien, et l'on persévérerait ainsi jusqu'à la fin.

Mais, dira-t-on, dépend-il de moi de persévérer de la sorte ? Et n'est-ce pas un article de foi que la persévérance finale est un don de Dieu, qu'il fait à qui il lui plaît, que l'on peut et qu'on doit demander humblement, mais qu'on ne saurait mériter d'un mérite proprement dit?

Il est vrai que la persévérance finale est un don de Dieu; mais il est vrai, en même temps, qu'il est en votre pouvoir de persévérer jusqu'à la fin. Pour concilier ces deux vérités, il suffit de les exposer.

La persévérance finale n'est autre chose que la mort en état de grâce; car la mort nous fixe pour toujours dans l'état où elle nous trouve, et, si au dernier moment nous sommes dans la grâce de Dieu, notre salut est irrévocablement assuré. Or, il ne dépend pas de nous de mourir, quand nous nous jugeons le mieux disposés; il n'appartient qu'à Dieu de frapper ce coup qui consomme la prédestination des uns, et la réprobation des autres. Non-seulement il ne nous est pas permis de nous procurer la mort sous quelque prétexte et avec quelque bonne intention que ce puisse être; mais le moment précis de notre mort ne nous est pas connu ; c'est un secret que Dieu s'est réservé. Ainsi, quand nous serions assurés d'être en état de grâce, ce qui n'est pas, comme nous n'avons nulle certitude du moment de notre mort, et que nous pouvons à tout instant perdre par notre faute la grâce de Dieu, nous n'avons, ni ne pouvons nous procu-

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rer l'assurance de mourir en état de grâce ; et il est évident qu'en ce sens la persévérance finale ne dépend pas de nous. Dieu peut me retirer du monde dans le temps où je serai bien avec lui; mais il peut aussi permettre que je tombe, et me donner le coup de la mort, lorsque je serai en état de péché. J'ignore si je ne tomberai pas ; j'ignore si, après ma chute, il me donnera le temps et les moyens de me relever.

Cette ignorance me tient dans une dépendance absolue de Dieu par rapport à mon sort éternel, et elle est pour moi une raison d'inplorer sans cesse sa miséricorde.

Mais, d'un autre côté, quoique je ne puisse rien pour décider de ma fin, et de l'état où mon âme se trouvera alors, il n'est pas moins certain qu'il dépend de moi, avec le secours ordinaire de la grâce, de persévérer jusqu'à la fin. Car, si je suis en péché, j'ai à ma disposition les moyens d'en sortir au plus vite, et de m'en préserver à l'avenir; si je suis en grâce avec Dieu, il est en mon pouvoir de m'y conserver, et de n'en jamais déchoir. Ce malheur ne peut m'arriver que par un mauvais usage de mon libre arbitre; car les dons de Dieu sont sans repentir, et il n'abandonne jamais, qu'il n'ait été abandonné le premier. Ainsi, tant que j'ai la raison et la liberté, il n'est pas un seul moment de ma vie où il ne dépende de moi de persévérer dans l'amitié de Dieu; et, la mort devant me prendre dans l'état où je serai pour lors, il est clair qu'il dépend de moi qu'elle me prenne en état de grâce, quoique je ne sache pas quand elle viendra.

Voilà en quel sens il m'est libre d'être fidèle, de persévérer dans le bien jusqu'à la mort, et de me tenir prêt, comme il m'est si souvent recommandé dan« l'Évangile

On se trouble, on se tourmente beaucoup sur sa persévérance finale, considérée du côté de Dieu. C'est une vaine frayeur de l'imagination causée par l'amour-propre, qui voudrait être éclairé sur son sort à venir; ou c'est une tentation du démon qui nous donne le change, transportant notre crainte de son objet légitime à un autre qui ne l'est pas. Vous voulez savoir ce que Dieu a décidé de votre éternité! Mais il a ses raisons pour vous le cacher, et il n'aura point égard à votre curiosité. Il vous serait inutile, et même dangereux de le connaître. Car, quelle que soit la décision de Dieu touchant votre sort, elle n'est point absolue, mais conditionnelle; et elle suppose les dispositions où vous vous serez mis vous-même. Or, la connaissance de cette décision n'aurait d'autre effet que de vous porter au désespoir, ca à la présomption; au lieu que l'ignorance à cet égard est propre à vous entretenir tout à la fois dans l'espélance et dans l'humilité.

Si c'est pour mettre fin à vos alarmes, que vous désirez cette connaissance, ne voyez-vous pas qu'elles sont injurieuses à Dieu, dont vous paraissez par là révoquer en doute la bonté et le soin particulier qu'il prend de votre salut? II y a un autre moyen de vous tranquilliser, bien plus glorieux pour lui, et plus profitable pour vous ; et ce moyen est même le seul dont vous puissiez user, puisque l'autre n'est point à votre portée, ni dans le cours ordinaire de la Providence. C'est de vous jeter avec confiance entre ses bras, et de vous abandonner à lui, en disant avec David : Vous êtes mon Dieu; mon sort est entre vos mains ', et je m'en réjouis. J'aime mieux qu'il soit entre vos mains, dont

» Psalm.) XXX, 15.

personne ne peut me ravir, qu'entre les miennes, où je ne serais en sûreté ni contre le démon, ni contre moimême.

Si vous pensez qu'étant assuré de votre persévérance, vous servirez mieux Dieu votre Seigneur, détrompezvous. Vous seriez sujet à des tentations plus subtiles et plus violentes, et vous y succomberiez plus aisément dans la fausse persuasion que votre salut n'y courrait aucun risque. Vous diriez : Je me convertirai, ainsi je puis impunément satisfaire mes passions. Dans quelques crimes que je me plonge, je reviendrai un jour à Dieu.

J'appelle cela une fausse persuasion , parce que, comme je l'ai dit plus haut, l'assurance que vous auriez de la bouche même de Dieu supposerait une condition de votre part, que vous n'en seriez que plus obligé de remplir, et que, vu la fragilité humaine, vous seriez exposé à ne pas remplir. Quelle illusion de souhaiter une assurance dont Dieu prévoit probablement que vous abuseriez, et que, pour votre intérêt, comme pour le sien, il ne doit pas vous donner! Quand il a fait de semblables révélations à de grands saints, ce n'a point élé pour contenter leur curiosité, ni leur amour-jiropre, ils ne les désiraient point; il ne les leur a faites qu'après qu'ils eurent subi de grandes épreuves j et il savait qu'ils n'étaient plus dans le danger d'en abuser.

Mais je veux qu'en effet, une telle assurance ne vous nuise point, de quoi vous servirait-elle? En auriez-vous plus de vigilance, plus de fidélité? Il n'y a point d'apparence. Le motif le plus puissant que vous ayez d'être vigilant et fidèle, est l'incertitude où vous êtes de l'état dans lequel vous mourrez; et ce motif deviendrait nui par rapport à vous. En auriez-vous plus d'amour et de reconnaissance? Si cela était, Dieu aurait mal entendu

ses intérêts, de s'être fait une loi générale de ne point révéler à ses élus leur persévérance future. Mais c'est encore ici une allusion : ce qui satisfait l'amour-propre n'augmente ni notre amour, ni notre reconnaissance envers Dieu; au contraire, il affaiblit ces deux sentiments, et il en souille la pureté. Qui vous empêche de l'aimer, tandis que vous vivez, dans l'espérance que vous mourrez dans cet état? Est-il même pour vous un plus puissant aiguillon, puisque s'il est quelque chose de probable, et de moralement certain, c'est que vous conserverez à la mort les bons sentiments que vous aurez pris soin de nourrir pendant la vie? Car, assurément, Dieu ne vous les ôtera pas à ce dernier moment; au contraire, il les affermira et les augmentera ; et vous serez d'autant moins exposé à les perdre alors par la tentation, qu'ils seront devenus plus forts et plus intimes par un long exercice.

Mais je crains de pécher et d'être surpris ensuite par la mort dans mon péché! — Précieuse crainte, si vous saviez en bien user! Ne la portez point à un excès qui vous ravisse la paix du cœur; ce n'est pas l'intention de Dieu. Mais aussi gardez-vous bien de désirer d'en être délivré : elle vous est nécessaire, et plus elle sera profondément imprimée en vous, plus elle vous tiendra éloigné du péché mortel et des fautes vénielles qui pourraient vous y conduire.

Ma faiblesse est si grande; il ne faut qu'une malheureuse occasion, et je puis périr sans ressource! — Fuyez donc toutes les occasions, autant qu'il est en votre pouvoir; c'est le moyen de n'avoir rien à appréhender de votre faiblesse. Quant aux occasions inévitables, ne craignez rien. Comme vous ne vous y serez pas engagé de vous-même. Dieu vous y soutiendra, pourvu que vous

ne comptiez pas sur vos forces et que vous attendiez tout de son secours.

Vous voyez donc que vous devez être parfaitement en repos sur votre persévérance, autant qu'elle dépend de Dieu.

J'ose à peine le dire : mais vous en feriez un être méchant et ennemi de l'homme, si vous alliez vous mettre dans l'esprit qu'il épie le premier péché de fragilité qui vous échappera, et qu'il saisira ce moment pour vous perdre. N'avez-vous pas fait cent fois l'expérience du contraire? Comhien, depuis votre jeunesse, n'avez-vous pas commis de fautes mortelles? Dans quelles mauvaises habitudes n'avez-vous pas persévéré durant plusieurs années, avec une résistance obstinée au Saint-Esprit? Dieu était le maître de vous précipiter dans l'enfer; vous sembliez l'y provoquer; il ne l'a pas fait. Pourquoi craig;nez-vous qu'il le fasse à présent que vous êtes à lui et que vous voulez l'aimer de tout votre cœur? N'abusez pas de ses bontés passées pour l'offenser de nouveau : ce serait une ingratitude punissable. i\îais si, malgré vos précautions, vous aviez encore le malheur de tomber, espérez qu'il vous tendra une main secourable. Je ne dis pas ceci pour vous inspirer une présomption dangereuse, mais pour calmer vos vaines frayeurs, et vous déterminer à servir Dieu en paix, honorant par une entière confiance le plus tendre et le plus attentif des pères.

A quel propos vous inquiéter si vous mourrez en état de grâce, vous qui n'avez pas seulement l'assurance d'être en cet état? L'Écriture ne dit-elle pas que 7iut homme ne sait ' s'il est digne d'amour ou de haine? Fau-

dra-t-il encore vous tourmenter sur ce point, au lieu de vous en tenir au témoig^nage de votre conscience, qui est suffisant pour vous tranquilliser, sans trop l'approfondir, ni vous y trop appuyer? Où en seriez-vous, s vous aviez à vivre dans de perpétuelles alarmes sur le pardon de vos péchés passés, sur l'intégrité de vos confessions, sur les qualités de votre contrition? Quand l'Écriture vous dit encore : Ne soyez pas sans crainte sur le péché pardonné^ , veut-elle par là vous tenir dans des craintes continuelles, et vous montrer l'abîme toujours ouvert sous vos pas? Non; elle ne veut que vous interdire une sécurité qui vous serait funeste. Du reste, elle est bien éloignée de prétendre, par ces sentences, vous arracher la paix du cœur, ou même vous la rendre impossible, puisqu'au contraire elle vous y exhorte à toutes les pages.

Mais ce qu'on ne saurait trop vous recommander, et sur quoi l'Évangile revient si souvent, c'est de ne rien omettre pour assurer votre persévérance, autant qu'elle dépend de vous.

La doctrine de Jésus-Christ vous en fournit les moyens. Je vous les ai exposés la plupart; mettez-les en usage; ne vous relâchez jamais; redoublez plutôt chaque jour de soin et de vigilance. Soyez fidèle aujourd'hui, afin de vous disposer à l'être encore plus demain; fortifiez et enracinez vos bonnes habitudes par des actes réitérés; craignez les suites de la moindre négligence, et, après les chutes les plus légères, relevez-vous promptement. Ne vous bornez point à fuir le mal; allez au-devant du bien ; saisissez ardemment les occasions qui s'en présen-

1 EccLy V, 5.

tcront. Appliquez-vous non-seulement à faire le bien, mais à le faire avec toute la perfection dont vous êtes capable. Reprochez-vous de manquer aux vues que i'Esprit-Saint vous inspirera, et n'appréhendez jamais d'en faire trop pour une aussi grande récompense que celle qui vous est promise.

Ainsi, allant de vertu en vertu, et rendant aussi chaque jour vos fautes plus légères et plus rares, vous serez toujours préparé au moment décisif de la mort; vous en verrez les approches avec une sainte confiance, et Dieu couronnera votre persévérance en perfectionnant vos bonnes dispositions par une surabondance de grâces.

0 mon Sauveur ! c'est avec raison que vous avez dit : Celui qui aura persévéré jusqu'à la fin sera sauvé, pour nous faire entendre qu'en effet notre persévérance est notre ouvrage. Oui, votre grâce m'est toujours offerte pour cela, et vous ne manquez à rien de ce que vous devez faire de votre côté. Il est vrai que le moment qui terminera mes jours est dans vos mains : j'ignore quand il viendra et en quel état il me trouvera ; mais si je regarde chaque moment comme si c'était le dernier, il est en mon pouvoir de me tenir toujours prêt et d'attendre sans crainte le moment décisif pour mon éternité.

Faites donc, ô mon Dieu! que je veille, et que jamais le sommeil ne me surprenne; faites que je vous ouvre, et que je vous reçoive avec joie, à l'heure où vous frapperez à ma porte, afin que, trouvant tout en bon état dans mon âme, vous puissiez me dire : Courage, bon serviteur; parce que tu as été fidèle, entre dans la joie de ton maître. Ainsi soit-il!

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