NE POINT JUGER LE PROCHAIN
Ne jugez point, dit Jésus-Christ, afin que vous ne soyez point jugés. Car vous serez jugés de la même manière dont vous aurez jugé ^ .
Il n'est pas de leçon dont nous ayons plus besoin que de celle-ci, et il n'en est guère que nous écoutions et dont nous profilions moins. Il n'en est pas non plus de plus propre à nous rendre retenus et circonspects dans nos jugements, puisqu'ils serviront de règle à Dieu dans le jugement qu'il exercera sur nous; et, néanmoins, elle ne sert presque de rien pour nous arrêter. L'homme est naturellement enclin à examiner les autres hommes, à apprécier leurs bonnes et leurs mauvaises qualités, à observer curieusement leurs actions, à sonder leurs intentions, à former sur leur conduite des conjectures et des soupçons, et, de ce qu'il voit, à conclure ce qu'il ne voit pas. Il ne s'en tient pas à l'examen; il les juge, non-seulement avec sévérité, mais pour l'ordinaire avec malignité, avec partialité, avec injustice, toujouis disposé à grossir leurs défauts ou à leur en supposer; à leur contester, ou du moins à diminuer dans son esprit leurs bonnes qualités; à exagérer dans leurs actions ce qu'il y
1 Matïu., V, 11, 12.
a de répréhensible; à condamner même quelquefois ce qu'elles ont de louable, ou à se rejeter sur l'intention lorsqu'il ne trouve rien à redire à l'action. Nous sommes presque tous faits de la sorte, et notre aveuglement est tel, que nous ne nous apercevons point de cette inclination perverse, que nous la suivons sans scrupule, et qu'au besoin nous ne manquons jamais de raisons pour la justifier.
D'où vient en nous ce malheureux penchant?
De l'estime excessive de nous-mêmes, de l'admiration secrète de notre propre excellence, de l'injuste préférence que nous nous donnons sur les autres, de l'envie que nous portons à leur mérite, à leur réputation, à leur vertu. Tout ce qu'il y a de bon dans le prochain offense notre amour-propre, à moins que nous ne croyions voir en nous quelque chose de meilleur, et ce même amour-propre tire avantage de ce qu'il y a de défectueux dans le prochain, comme si nous en valions mieux parce qu'il vaut moins. Nous lui pardonnons son mérite en quelque genre que ce soit, tant que nous le jugeons inférieur au notre, et que le public en juge de même; mais si nous ne pouvons nous dissimuler sa supériorité, si sa réputation balance ou surpasse la nôtre, la jalousie s'empare de nous; nous ne voyons plus le prochain du même œil; nous revenons sur le jugement que nous en portions auparavant; nous rétractons les louanges que nous lui avions données; nous le rabaissons le plus qu'il est possible dans notre idée et dans celle d'autrui, et plus nous sommes Forcés de l'estimer intérieurement, moins nous avons de disposition à lui rendre justice.
Ainsi l'injustice de nos jugements sur les autres vient;
«le cet amour exclusif de nous-mêmes, de cette aveugle persuasion de notre mérite, et de ce désir aussi violent que déraisonnable de l'emporter sur eux. Et ces jugements téméraires, précipités, méchants et iniques, nous ne les renfermons en nous-mêmes qu'autant qu'il ne nous paraît pas sûr de les produire au dehors; ils sont un poids qui tourmente notre âme et dont elle cherche à se soulager. Dès que l'occasion s'en présente, nous les insinuons adroitement dans l'esprit d'autrui; nous les revêtons des plus belles apparences; nous leur donnons toutes les couleurs de la vérité; nous mettons tout en usage pour les faire adopter, cachant du reste avec le plus grand soin le motif secret qui nous fait penser et parler de la sorte : preuve manifeste que nous sommes les premiers à recoruiaître l'injustice de nos jugements, €n même temps que nous ne voulons l'avouer ni aux autres ni à nous-mêmes.
Et telle est la source principale des médisances, des calomnies, des rapports, des artifices et des moyens de toute espèce par lesquels on nuit à la réputation du prochain. Ne jugeons jamais mal des autres, et il ne nous arrivera jamais d'en parler mal, sinon par surprise, et par une indiscrétion que nous nous reprocherons vivement, que nous réparerons promptement, et dont nous nous corrigerons aisément. Mais comment ne pas juger mal du prochain tant que l'amour-propre nous dominera, et que notre cœur, par conséquent, sera sujet à la jalousie et à l'envie? C'est ce qui est absolument impossible.
Ce vice n'est pas seulement celui des méchants, qui, ayant banni la vertu de leur cœur, ne croient pas à la vertu d'autrui, et transforment en autant d'hypocrites tous ceux qui ont de la probité et de la religion. Il n'est
pas seulement le vice de ceux qui n'ont de cïirétien que le nom, et qui négligent habiluellement les devoirs les plus essentiels de la piété; il semble être affecté en quelque sorte aux dévots et aux dévotes d*un certain caractère, qui ne connaissent, qui n'estiment point d'autre piété que celle qu'ils pratiquent, et qui blâment en autrui tout ce qui s'écarte de leurs principes. Dévots d'esprit propre et d'amour-propre, qui introduisent la jalousie presque dans la sainteté; dévols austères et excessifs, ou sensuels et immortifiés; dévots cbagrins et caustiques; dévots opiniâtres et entêtés; dévots étroits dans leurs idées et secs dans leurs sentiments; dévots censeurs et critiques, qui mettent leur perfection à ne trouver rien de parfait dans les autres.
J'excepte la dévotion vraiment intérieure, qui s'établit sur les ruines de la nature, et qui s'attache à suivre en tout les mouvements delà grâce. Mais, après cela, je crois pouvoir dire de toute autre dévotion qu'elle fortifie en l'homme le penchant à juger, et à juger en mauvaise part du prochain, du moins dans les matières légères et de moindre importance.
Cependant, pouvons-nous ignorer que nous n'avons nul droit de le juger; que ce droit n'appartient qu'à Dieu qui se l'est réservé, et qui l'interdit sévèrement à tout autre qu'à ceux qu'il a chargés de l'inspection de la conduite d'autrui en qualité de pères, de maîtres, de supérieurs temporels et spirituels? Encore, cette permission a-t-eile ses bornes, qu'il ne leur permet pas de franchir pour les autres. Saint Paul leur demande : Qui êtes-vous, vous qui jugez votre prochain? Qne\ est votre titre? De qui tenez-vous cette autorité? Avez-vous d'ailleurs les connaissances nécessaires pour lejuger? Pouvezvous pénétrer dans ses intentions? Ëtes-vous le scruta-
QUARAISTE-HUITIÈME LEÇON. 255
leur des reins et des creurs? Sur quoi porleiit vos jugements, sinon sur des soupçons douteux, des eonjectures incertaines, des apparences souvent trompeuses? Et, quand vous auriez toutes les lumières que vous pourriez souhaiter, avez-vous l'équité requise pour le bien juger? Êtes-vous désintéressé, impartial, libre de toute prévention, de toute passion ? Vos motifs sont-ils purs, peuventils l'être dans une chose que Dieu vous défend, dans un droit que vous usurpez sur Lui? Si vous n'êtes ni autorisé, ni instruit, ni équitable, quels peuvent être vos j ugements, que des jugements vains et sans force, des jugements hasardés, faux ou sujets à l'être, des jugements corrompus et pervers? Je vous laisse à penser quel compte vous rendrez à Dieu de semblables jugements, et comment vous pourrez, non pas les justifier, mais les excuser.
Au lieu déjuger autrui, songeons plutôt à nous juger nous-mêmes, et ne nous épargnons pas. Nous sommes autorisés de Dieu à le faire, et il nous déclare par la bouche de l'Apôtre qu'il ne nous jugera pas, si nous prévenons son jugement par le nôtre. Nous avons, ou il ne tient qu'à nous d'avoir les connaissances nécessaires pour nous juger, puisque la réflexion nous instruit de ce qui se passe dans notre cœur, et que le secret de nos motifs et de nos intentions ne peut nous échapper. Pour ce qui est d'être équitables envers nous-mêmes, nous le serons toujours, si, pour asseoir notre jugement, nous consultons la raison, l'Évangile, la lumière divine et notre conscience; si nous conjurons Dieu de nous montrer à nous-mêmes tels que nous sommes, et de ne pas permettre que nous soyons aveugles sur nos défauts.
Ne devons-nous pas prés Limer que nous le sommes, sachant, ce que les païens eux-mêmes ont reconnu comme une vérité constante, que, très-clairvoyants sur les
défauts d'autiui, nous n'apercevons pas les nôtres?
Ne sommes-nous pas instruits du reproche que Jésus- Cbrist fait dans l'Évangile aux réformateurs zélés du prochain, qui ne songent pas à se réformer eux-mêmes? Qmo/ .' vous voyez une paille dans Cœil de votre frère, et vous ne voyez pas une poutre dans votre œil! Voilà votre aveuglement volontaire sur ce qui vous est personnel. Comment dites-vous à votre frère : Souffrez que je tire cette paille de votre œil, tandis que vous laissez une poutre dans le vôtre? Voilà votre fameux zèle qui vous rend, en apparence, si empressé pour la perfection du prochain, tandis que vous négligez la vôtre.
Appliquez-vous donc ce que Jcsus-Christ ajoute : Hypocrite, tirez avant fout la poutre de votre œil; et alors vous verrez clair pour tirer la paille de l'œil de votre frère \ Voilà votre condamnation dans la règle simple et évidente que vous avez à suivre, et que vous ne suivez pas. Songez d'abord à être éclairé sur vousmême, à vous juger sans partialité, et à vous corriger. Par là, vous serez plus éclairé sur les autres ; vous aurez grâce pour les reprendre, et pour les guérir.
Mais, tant que vous voudrez commencer par la coriection de votre frère sans penser à la vôtre, vous n'êtes qu'un hypocrite; votre sentence est portée; et vous serez condamné à double titre : pour le mal que l'orgueil vous a empêché d'apercevoir en vous, et pour le mal que votre malice a découvert dans votre frère; pour votre coupable négligence à vous réformer, comme si vous n'en aviez pas besoin; et pour votre affectation à réformer les autres moins vicieux ou moins imparfaits que vous.
J Matth., vu, 3, 4. 5.
Lisez et relisez cet endroit de l'Évangile, dévotes frivoles et pharisaïques ; reconnaissez-y votre portrait, et, si vos yeux s'ouvrent, remerciez-en Dieu ; s'ils demeurent fermés, vous n'en êtes que plus à plaindre.
Quant au commun des chrétiens, plus ou moins sujets à juger le prochain, car quel est celui qui n'a aucun reproche à se faire là-dessus? qu'ils réfléchissent attentivement sur la leçon de Jésus-Christ.
Dans ces paroles : Ne jugez point afin que vous ne soyez point jugés, ils trouveront une raison très-pressante d'être retenus dans leurs jugements. Qu'ai-je à appréhender? doit se dire chacun de nous; les jugements de Dieu qui décideront de mon sort éternel! Ou je ne suis pas chrétien, ou il n'est rien que je ne doive autant redouter. Or, Jésus-Christ, établi par son Père le juge des vivants et des morts, me dit lui-même : Ne jugez pas vos frères, et vous ne serez pas jugés. Si, par un désir de soumission à mes volontés, par une crainte respectueuse de mes jugements, par un motif d'humilité, de cette vertu qui m'a toujours été si chère; si, pour ne pas manquer à la charité fraternelle, que je vous ai tant recommandée, vous vous abstenez de juger votre frère, moi-même je ne vous jugerai point, et, par conséquent, je ne vous condamnerai point. Je consens au sacrifice de mes droits sur vous, et je renonce à en faire usage, si vous n'usurpez pas le droit déjuger les cœurs, qui n'appartient qu'à moi.
Qu'est-ce donc à dire? Est-ce que si je meurs en état de péché, Jésus-Christ ne méjugera pas, parce que je n'aurai pas jugé les autres, et cela seul me sauvera-t-il, sans que j'aie à subir son tribunal? Non, sans doute. Mais cela veut dire que ma fidélité à observer l'ordon- 11 .7
nance du Sauveur me procurera des grâces de conversion, assurera ma persévérance finale, et me mettra en état de paraître devant Lui avec une conscience pure. Tel est le sens naturel de ces paroles, et je ne pense pas qu'on puisse les expliquer autrement; or, est-il rien au monde qui soit plus capable de faire impression, pour peu que j'aie idée du redoutable jugement de Jésus- Christ et de ses suites?
Mais si, par quelque raison que ce soit, je suis autorisé à juger mon prochain, à prononcer sur ses actions, et même sur ses intentions, puis-je ne pas le juger avec équité, et même avec indulgence, en pensant à ce que Jésus ajoute : Vous serez jugés de la même manière que vous aurez jugé les autres, favorablement, si^ quand vous l'avez pu, et autant que vous l'avez pu, vous les avez jugés de même; rigoureusement, et sans aucune miséricorde, si vous les avez jugés avec rigueur, sans indulgence? Dans le premier cas, que n'avez-vous pas à espérer? Dans le second, que n'avez-vous pas à craindre? Sondez votre conscience, et voyez ce que vous dicte votre propre intérêt.
L'apôtre saint Jacques, expliquant la parole du Sauveur, vous déclare expressément que celui qui n'aura point jugé avec miséricorde sera jugé sans miséricorde^, Pensez un moment à ce que c'est qu'être jugé sans miséricorde, et rappelez-vous ce que saint Augustin dit au sujet de Monique sa mère : Malheur à la vie La plus sainte, si vous la jugez, ô mon Dieu! sans avoir égard à votre miséricorde ! Encore un coup, réfléchissez sur la suite de votre vie, sur vos péchés, et même sur votre pénitence et sur vos bonnes œuvres, et
> Jacq., u, 13.
voyez si, pour être sauvé, vous n'avez pas besoin de toute la miséricorde de votre Dieu. Malheur à vous! si vous avez la présomption de penser le contraire! Jugez donc votre prochain comme vous désirez, comme vous avez intérêt que Dieu vous juge.
Mais quoi! faut-il que j'excuse tout, que j'approuve tout, que je justifie tout? Quelle étrange charité que celle qui serait contraire à la vérité, qui s'exercerait aux dépens de la gloire de Dieu, et qui contredirait ses jugements! — Ce n'est pas là ce que Jésus-Christ veut de nous. Dans la conduite du prochain distinguez deux choses, l'action et l'intention. Si l'action est inexcusable en elle-même, condamnez-la, et elle l'est toujours dès qu'elle est contraire aux commandements de Dieu, à la profession chrétienne et aux devoirs d'état. Pour l'intention, qui décide devant Dieu de la bonté ou de la malice de l'action, si elle vous est absolument inconnue, ne prononcez rien sur elle. S'il vous est possible de l'excuser, de l'interpréter en bonne part, ne manquez pas de le faire. Si le prochain l'a manifestée par quelques signes non équivoques, n'allez point au delà de ces signes, et, lorsque l'indulgence peut avoir lieu, ne jugez jamais à la rigueur. Voilà ce que la charité, ce que l'équité même exigent de vous.
Tenez le milieu entre une charité mal entendue qui excuse tout, et une justice encore plus mal entendue qui n'excuse rien; et, si ce milieu vous paraît difficile à tenir, comme il l'est en elfet, penchez plutôt vers l'indulgence que vers la sévérité.
Tel a été l'esprit des plus grands Saints; telles sont les règles qu'ils ont données et qu'ils ont suivies. Tel est l'exemple que nous offre Jésus-Christ dans la conduite qu'il a tenue à l'cgard de la femme adultère. Son
crime était avéré; la Loi prononçait contre elle la peine de mort ; les pharisiens pressaient le Sauveur de la condamner. Il condamnait en effet l'action et la détestait infiniment plus qu'eux; mais il voyait dans le cœur de cette femme la confusion et le repentir. Que fait-il? Il dit à ces faux zélés : Q^ue celui d'entre vous qui nest coupable d* aucun péché, lui jette la première pierre! Et, au moment qu'il leur parlait ainsi, il rappelle à leur souvenir leurs iniquités secrètes ; il les humilie, les couvre de honte, et les ohlige à se retirer l'un après l'autre. Resté seul avec cette femme, il lui demande : Où sout ceux qui vous accusaient? Quelqu'un vous a-t-il condamnée? — Non, Seigneur ! lui répondit-elle. — Eli bien, je ne vous condamnerai pas non plus, parce que vous vous condamnez vous-même; allez, et ne péchez plus^.
Quel exemple ! Qu'il nous dit de choses, si nous savons réfléchir! S'il nous oblige à tant de réserve, même envers les pécheurs manifestes, à combien plus envers ceux dont les péchés sont douteux et susceptibles d'une interprétation favorable?
O mon Sauveur! que je suis loin de vous imiter! Je ne suis que péché, je n'ai d'inclinaLion que pour le péché ; je ne déviais être occupé qu'à gcmir sur ma propre misère, qu'à étudier mes défauts, qu'à m'en corrig^er avec le secours de votre grâce. En méjugeant, en me condamnant, en me réformant ainsi moi-même, j'éviterais votre jugement, j'échapperais à votre condamnation. Au lieu de cela, j'ai toujours les yeux ouverts sur les défauts et sur les actions d'autrui, pour le juger, pour le censurer, pour me préférer secrètement à lui.
^ Jean, vni, 7.
QUARAINTE-ISEUVIÈME LEÇON. 261
J'exerce sur lui toute ma malignité; et, loin de l'excuser et de le ménager en rien, je le fais plus vicieux et plus coupable qu'il ne Test en effet. Ah ! voilà l'excès de ma misère, d'être également injuste à mon égard en me pardonnant tout, et à l'égard du prochain en ne lui pardonnant rien. Voilà ce qui me laissera sans excuse à votre redoutable tribunal, lorsque vous userez envers moi de la même mesure dont je me suis servi envers les autres. Il ne tiendrait qu'à moi de m'assurer de votre part un jugement de faveur, en jugeant favorablement mes frères; mais la séduction de mon amourpropre et de mon orgueil m'aveuglent sur mes véritables intérêts. Éclairez-moi, Seigneur! rendez-moi clairvoyant sur moi-même; apprenez-moi à n'exercer que contre moi seul toute la rigueur de mes jugements, et à être plein d'indulgence et de charité envers les autres. Par là, quoique pécheur, je trouverai grâce devant vous à titre d'homme charitable. Ainsi soit-ill
tXRE EN GARDE CONTRE LES FAUX PROPHETES.
Soyez en garde contre les faux prophètes, dit Jésus- Christ; ils viennent à vous sous le vêtement des brebis; mais, au dedans, ce sont des loups ravisseurs. Vous les connaîtrez par leurs fruits '.
L'ambition, l'intérêt, l'esprit de domination, et les autres passions, pour parvenir à leurs fins, abusent de tout, et de la piété plus que de tout le reste. Le piège le plus délicat, le plus difficile à éviter et le plus infaillible
• Matth., th, 15.
qu'on puisse tendre à la crédulité et à la simplicité humaine, est de prendre les apparences de la piété et du zèle pour la religion ou pour les mœurs. Le démon ne l'ignore pas ; lui-même se transforme en ange de lumière, afin de séduire les âmes, et, de tout temps, il a suscité des faux prophètes pour les opposer aux véritables, et combattre par eux l'œuvre de Dieu par excellence, celle de la rédemption des hommes. Ainsi le Sauveur nous avertit, en plusieurs endroits de son Évangile, de nous garder des faux prophètes, et il nous donne des règles pour les reconnaître et ne pas nous laisser surprendre. Il n'a rien négligé non plus pour démasquer ceux de son temps, et pour préserver le peuple de leur séduction, quoiqu'il prévît qu'il serait la victime de leur haine. Étudions donc sa leçon, et approfondissons-la, puisqu'il n'y va pas moins que du plus grand de nos intérêts, celui du salut éternel.
Tous les méchants sont hypocrites. Ils ne réussiraient pas dans leurs projets, s'ils se montraient d'abord tels qu'ils sont, s'ils découvraient leurs intentions secrètes, et le but auquel ils tendent. A les entendre, ils n'ont que de bonnes vues et de bons motifs; ils se parent des plus beaux dehors. Le peuple simple et crédule les croit; il entre avec passion dans leurs desseins; et, quand ils l'ont gagné et aveuglé, quand ils se tiennent sûrs de lui, ils lèvent le voile, et montrent leur perversité tout entière.
Avant tout, que faut-il entendre par les faux prophètes?
En général ce titre convient à tous ceux qui s'érigent en docteurs et en réformateurs du genre humain; qui s'attribuent des lumières supérieures, soit naturelles, soit surnaturelles; qui s'en servent pour attauuer la vérité en paraissant vouloir l'établir, témoin
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un des plus (jrands imposteurs de ce siècle qui a pris pour devise : Vitam impendere vero; qui font valoir contre la révélation les droits prétendus de la raison; qui se soulèvent contre l'autorité préposée de Dieu à l'enseignement des hommes; qui déclament vivement contre les abus, pour parvenir par là à abolir les meilleures et les plus saintes institutions; qui, sous le nom de tolérance, introduisent une fausse charité; et, ne prêchant en apparence que la paix, la troublent en effet, endorment les consciences par une dangereuse sécurité, et les entraînent dans l'abîme de l'indifférence des religions. Ainsi les incrédules et les hérétiques de toute espèce sont autant de faux prophètes, dont les disciples de Jésus-Christ et les enfants de l'Église ne sauraient trop se garantir.
On sait quels ravages a faits dans le seizième siècle la séduction de l'hérésie, et à quoi a abouti sa prétendu© réforme en matière de croyance et de mœurs.
La fausse philosophie menace aujourd'hui l'Europe de ravages encore, plus grands, et c'est parce qu'on ne s'est pas assez défié d'elle dans ses faibles commencements, parce qu'on ne s'est pas assez prémuni contre ses vains sophismes, en demeurant invarial)lement attaché aux principes de l'Évangile; parce que les puissances temporelles, uniquement jalouses de leur autorité, ont cru que la force suffirait, et que la religion n'était pas nécessaire pour maintenir les peuples dans la soumission, qu'elle se voit maintenant en état de faire trembler tous les monarques sur leur trône, qu'elle se flatte d'envahir tous les royaumes, et de détruire partout le règne de Jésus-Christ. Si son projet formé depuis longtemps, annoncé par tant d'écrits, m nagé avec tant d'adresse, entrepris avec tant d'audace, conduit avec
tant de suite, et exécuté déjà dans le royaume le plus florissant de l'Europe, doit être renversé et anéanti, on n'en sera redevable qu'à la pure bonté du Tout-Puissant, qui prendra lui-même en main les intérêts de sa gloire et du bonheur éternel, et même temporel, de ses créatures.
Quant à la contrée dans le sein de laquelle l'orage s'est formé, ceux qui étaient préposés au maintien de la religion et de l'autorité politique n'ont que trop Je Teproches à se faire d'avoir mal soutenu l'une et l'autre, et d'avoir contribué à leur ruine, au moins par leur négligence; et les clirétiens de l'un et de l'autre sexe distingués par leur naissance, par leur rang, par leur éducation et leurs lumières, ne sont que trop coupables d'avoir accrédité parmi le peuple cette malheureuse philosophie qui les écrase aujourd'hui. S'ils ne sont pas touchés de leur intérêt éternel, du moins leur intérêt temporel leur apprendra désormais à se garder de ces faux prophètes, de ces docteurs de mensonge et d'iniquité, qui leur faisaient assidûment la cour, qui les flattaient, qui mendiaient bassement leurs suffrages, et qui ne pouvaient attendre que d'eux le succès des écrits où ils avaient préparé leur perte.
Dieu, dans sa miséricorde autant que dans sa justice, vient de leur donner une terrible leçon, en les punissant par où ils ont péché. Heureux s'ils savent en profiter pour s'assurer une fortune dans le Ciel, en perdant celle dont ils jouissaient sur la terre!
Je n'ai pu refuser aux circonstances le peu que je viens de dire, et qui paraît étranger à un ouvrage destiné aux personnes de piété. Venons donc à ce qui les regarde dans l'avertissement de Jésus-Ghiist.
Les faux prophètes, dont elles ont à se défier, sont les
ministres mêmes de l'Évangile, qui, dans leurs discours publics, dans leurs entreliens particuliers, dans leurs livres, affaiblissent et altèrent la morale cbrétienne, l'accommodant par leurs interprétations et leurs décisions au sens humain et aux maximes du monde. Ce sont ceux qui, faisant parade d'une sévérité outrée, au lieu d'aplanir les voies du saliit, les rendent impraticables, et portent les âmes au désespoir, en exîg^eant d'elles une perfection à laquelle il n'est pas donné à l'homme d'atteindre; qui, de dessein formé, les éloignent des sacrements en exagérant les dispositions nécessaires pour les recevoir; qui chargent les épaules d'autrui de fardeaux intolérables, auxquels ils ne voudraient pas toucher du bout du doigt, et qui n'ont nul égard pour la faiblesse humaine. Ce sont encore ceux qui, jaloux du succès des autres dans la conduite des âmes, de leur considération, n'omettent rien pour les décrier, pour détourner d'eux, et qui, ne voulant, ou ne pouvant pas faire le bien par eux-mêmes, sont contents pourvu qu'ils empêchent les autres de le faire. Ce sont aussi ces confesseurs qui dirigent par leur propre esprit; qui prétendent asservir la grâce à leurs idées et à leur méthode; qui écartent les âmes des voies intérieures et parfaites, sous prétexte qu'elles sont trop sublimes et dangereuses; qui condamnent l'oraison, parce qu'eux-mêmes ne la font point, et ne se mettent point en état de la faire; ou qui, ne voulant pas avouer leur ignorance des choses spirituelles, coupent court sur ces matières, ne souffrant pas qu'on leur en parle , et arrêtent ainsi le progrès des âmes. Ce sont enfin ceux qui, n'écoutant qu'une imagination exaltée, donnent dans les voies extraordinaires, font tomber les personnes qu'ils conduisent dans l'illusion, et y tombent eux-mêmes; ou qui veulent se faire
un nom dans la direction par les dévotions singulières qu'ils inspirent.
Ces faux prophètes n'ont pas tous une intention également perverse.
Dans les uns, il y a plus de réflexion et de malignité; dans les autres, plus de présomption et d'opiniâtreté. Les premiers voient le mal qu'ils font, et sont déterminés à le faire; les seconds ne le voient pas, parce qu'ils sont aveuglés; et ils ne veulent pas être éclairés, parce qu'ils sont entêtés.
Mais on peut dire que ce qu'ils ont de commun les uns et les autres, est de se chercher eux-mêmes, de travailler moins pour la gloire de Dieu et pour le salut des âmes, que pour leur fortune, pour leur réputation, pour satisfaire leur orgueil et leur amour-propre. Par quelque vue que ce soit , ils s'asservissent les personnes qu'ils conduisent, et ne veulent pas les assujettir, ni s'assujettir eux-mêmes, à la conduite de Jésus-Christ. Sans cela néanmoins point de véritable direction.
Les plus dangereux sont sans contredit ceux qui, «elon l'expression du Sauveur, se revêtant d'une peau de brebis, ne sont au fond que des loups ravisseurs; ces hypocrites, qui affectent les dehors de la piété, de la régularité, du zèle, et qui sont dévorés au dedans des passions les plus criminelles; ces hommes vains, qui n'aspirent qu'à avoir de la vogue, et qu'à faire parler d'eux; ces hommes intéressés, qui s'attachent aux personnes riches et maîtresses de leurs biens, qui les flattent, qui ont pour elles mille complaisances, et qui savent se procurer adroitement par leur moyen toutes commodités temporelles; ces hommes de parti, qui, jusque dans les saintes fonctions de leur ministère, exécucutent le dessein qu'ils ont formé d'engager les âmes
simples dans leurs filets, et s'insinuent par toute sorte d'artifices dans leur esprit pour les perdre avec eux; ces faux zélés, qui gémissent sur des abus imaginaires ou exagérés, pour en introduire de très-réels et de très-pernicieux; qui se plaignent du relâchement de la discipline de l'Église, pour détacher les vrais fidèles de l'Église même, en leur inspirant de l'éloignement pour les pasteurs légitimes.
Tels sont principalement ceux dont Jésus-Christ veut qu'on se défie.
Mais à quels traits peut-on les reconnaître, puisqu'ils sont si habiles à se déguiser?
Si vous étiez tant soit peu exercé à observer les hommes, je vous dirais que vous les reconnaîtrez aisément à leur extérieur, parce qu'ils n'ont rien de ce qui caractérise la simplicité et l'humilité chrétienne, qu'ils sont affectés et outrés en tout, et que leur attention même à se contrefaire témoigne à ceux qui ont de bons yeux, qu'ils donnent tout à l'apparence, et rien à la réalité. Mais, comme le commun des fidèles n'est rien moins qu'observateur et que les signes extérieurs trompent quelquefois, le Sauveur nous donne une règle plus sûre et plus à la portée de tout le monde : Jugez d'eux j nous dil-il, par leurs fruits. Ne vous arrêtez nia l'arbre, ni à ses belles apparences; mais voyez si son fruit est bon ou mauvais. Examinez où tend la doctrine et la morale de ces gens-là; et comparez-en les effets avec ceux qu'a produits dans les saints la doctrine de l'Évangile. Considérez leur conduite, et rapprochez-la de celle de Jésus-Glirist et des Apôtres ; vous en sentirez bientôt l'extrême différence.
Cet homme qui vous paraît si doux, si insinuant.
n'est que fiel et qu'amertume à l'égard de certains ministres dont il est jaloux. L'envie, qui le ronge, se montre à découvert dans ses propos; il les discrédite, il les calomnie, il n'oublie rien pour noircir leur réputation ; sans cesse il revient sur eux avec une espèce d'acharnement et ne croit jamais en avoir assez dit. Sa haine et sa malignité transpirent trop visiblement, pour ne pas vous avertir de vous tenir sur vos gardes, et vous convaincre que voire âme ne serait pas en sûreté entre les mains d'un tel homme.
Cet autre méprise toute autre direction que la sienne; lui seul possède le secret de conduire les âmes; les autres n'y entendent rien. S'il ne le dit pas ouvertement, il le fait assez comprendre; il est rempli de suffisance, de vanité, d'estime de soi-même; il ne parle que de soi, et ramène tout à soi; il ne cherche que les applaudissements; les louanges de comparaison sont celles qui le flattent davantage; il sait les amener imperceptiblement, et sa feinte modestie ne paraît les repousser qu'afin qu'on insiste et qu'on enchérisse. Le fruit de cet arbre est la vanité. Faut il vous dire de fuir un tel directeur, après que vous l'aurez connu?
Celui-ci, trafiquant du saint ministère, et s'en servant comme d'un moyen pour s'enrichir, n'admet point les pauvres à son tribunal; il n'y reçoit que des personnes de qualité et opulentes, à la table desquelles il ne tarde pas d'être invité. Bientôt sa fortune change de face; il est bien logé, bien meublé; il jouir de toutes les aisances de la vie; par le crédit de ses pénitentes, il obtient des dignités et des bénéfices. Quelle que soit la vogue de ce directeur, fuyez-le. Vous le connaissez à son fruit : il est trop avide des biens temporels, pour enrichir votre âme des biens spirituels.
Celui-là, dans ses discours et dans la conduite qu'il tient à votre égard, ne tarde point à vous taire remarquer, si vous savez réfléchir, que ce n'est pas l'esprit de l'Église qui l'anime, mais qu'il suit un esprit particulier que l'Église réprouve. Ses gémissements et ses plaintes, dès que le corps des pasteurs en est l'objet, ne doivent pas vous en imposer; il n'attaque leur vie que pour porter un coup mortel à la foi qu'ils vous prêchent ; son vœu n'est pas qu'ils deviennent meilleurs, et ce n'est pas son cœur qui soupire après le rétablissement de l'ancienne discipline. En vous inspirant de l'aversion pour leur personne, il n'a point d'autre vue que de vous en inspirer pour leur doctrine. Jamais il ne vous dira, comme Jésus-Christ au sujet des docteurs de la synagogue -.Faites tout ce quils vous disent; mais ne faites pas ce qu ils font. A cette marque vous reconnaîtrez les renards qui ravagent sourdement la vigne du Seigneur, et vous les fuirez pour mettre en sûreté votre foi, et, avec elle, votre piété et vos mœurs.
Ce que je vais ajouter est pour les âmes appelées à la vie intérieure, ou qui y ont déjà fait quelque progrès.
Observez bien le directeur qui veut vous éloigner de ces voies; vous ne tarderez pas à découvrir qu'il n'est pas intérieur lui-même, et qu'il n'a nulle envie de le devenir. Il ne vous en faut pas davantage pour le fuir. Un confesseur peut n'être pas intérieur lui-même; il peut ne pas s'entendre aux états d'oraison, même sans qu'il y ait de sa faute: mais, pour peu qu'il soit humble, qu'il se défie de lui-même, et qu'il écoute l'Esprit de Dieu, il respectera l'action de la grâce sur les cœurs, il se gardera de la contrarier, et il adressera à d'autres guides
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plus éclairés les âmes qu'il n'est pas en état de conduire. Pour les directeurs qui donnent dans le singulier et l'extraordinaire, je ne vois que l'humilité et la simplicité qui puissent vous préserver de cette tentation. Si vous aimez sincèrement ces deux vertus, vous vous sentirez une forte répugnance à entrer dans les routes où ils veulent vous engager; vous craindrez les piégea du démon, et, sans examiner s'ils ont, ou s'ils n'ont pas, l'intention de vous égarer, vous ne leur donnerez pas, ou vous leur retirerez votre confiance.
Mais, qui que vous soyez, n'espérez jamais vous garantir par vos propres réflexions des guides faux ou suspects. V^ous ne serez suffisamment en garde contre eux qu'autant que vous serez en garde contre vousmême. Le plus redoutable des faux prophètes est au dedans de vous, c'est Tamour-propre, le premier et le plus dangereux de tous les séducteurs. Ce n'est que par lui que les faux prophètes du dehors peuvent réussir à vous nuire, et leur principal soin est de s'appliquer à le gagner. Ils n'agissent que de concert avec lui; ils ne sont forts que par lui.
Si donc l'amour-propre entre pour quelque chose dans votre dévotion, comme il n'est que trop ordinaire, les directeurs dont je parle s'en apercevront bientôt; ils vous attaqueront par votre faible, et vous ne pourrez leur échapper. Mais si vous mettez, comme vous le devez, le capital de votre dévotion à combattre l'amourpropre, si vous priez Dieu sans cesse qu'il vous éclaire sur les ruses et les détours de ce mortel ennemi; si vous ne le ménagez en rien, les faux prophètes n'auront aucun pouvoir sur vous; vous les discernerez facilement, et nul respect humain ne vous empêchera de les quitter.
CINQUANTIEME LEÇON. 271
Quand on ne veut pas se faire illusion à soi-même dans les choses du salut, on est difficilement trompé par les autres; et, si cela arrivait par surprise. Dieu, voyant notre droiture et notre simplicité, nous fournirait les moyens de nous désabuser.
Je reconnais. Seigneur! que la prudence humaine est trop courte pour me préserver de la séduction des faux prophètes. Je reconnais aussi en moi mille défauts, qui peuvent leur donner prise sur moi. Que puis-je faire de mieux, que de me livrer à vous qui êtes le vrai guide des âmes, et sous la direction duquel doivent agir tous les autres? Conduisez-moi, ô mon Sauveur! par la lumière et le mouvement de votre grâce; et adressezmoi à celui que vous avez destiné pour être auprès de moi votre organe et votre interprète. Si vous agréez celui que j'ai choisi, confirmez mon choix, et faites que j'en tire tout le profit spirituel que vous avez en vue; si je ne suis pas en de bonnes mains, remettez-moi en d'autres qui soient meilleures; et, s'il ne m'est pas libre de changer, suppléez par vous-même au défaut de votre ministre, et ne permettez pas que mon âme en souffre aucun préjudice. Vous pouvez rectifier tout, réparer tout, remédier à tout ; je m'abandonne à vous pour ma conduite spirituelle : soyez pour moi la voie, la vérité et la vie.
Ainsi soit-il !