NE POINT ROUGIR DE JÉS U S -G H RIST
Jésus-Christ a prononcé de la manière la plus forte et la plus expresse que si quelqu'un rougit de lui et de
sa doctrine, à son tour il rougira de lui lorsqu'il viendra dans sa Majesté pour juger le monde; qu'au contraire, quiconque l'aura confessé devant les hommes, et se sera hautement déclaré pour lui appartenir, il le confessera et l'avouera pour sien en présence de son Père.
Pour peu que nous ayons de foi, et que nous méditions attentivement quelle gloire et quel bonheur ce sera pour nous d'être reconnus et avoués de Jésus- Christ à son dernier avènement, rien ne nous arrêtera, quand il s'agira de le confesser en présence des hommes, et nous ne craindrons rien tant que de rougir de lui et de son Évangile. Il n'en fallait pas davantage pour rendre les premiers chrétiens invincibles à toutes les menaces des puissances de la terre, et pour les déterminer à confesser leur foi, dans un temps où l'univers entier était plongé dans l'idolâtrie.
Mais, quand même le sort de notre éternité ne dépendrait pas de là, n'est-ce pas une chose inconcevable que, Jésus-Christ étant ce qu'il nous est, il puisse nous venir à la pensée d'avoir honte de sa personne et de sa loi?
C'était à lui de rougir de nous, pécheurs et ennemis de Dieu, de nous désavouer, de ne vouloir entrer en aucun commerce avec nous, de refuser d'être notre Médiateur et notre Sauveur. Non-seulement il ne l'a pas fait, mais, sans que l'homme l'en priât, sans qu'il pensât même à l'en prier, il s'est offert et dévoué pour l'homme; il est descendu du trône de sa Majesté; il s'est abaissé et anéanti jusqu'à contracter l'union la plus étroite avec la nature humaine, il est devenu notre intercesseur, notre ami, notre frère, il a payé notre rançon, il nous a réconciliés avec son père par l'effusion de son sang, par une merveille ineffable de son amour, il a voulu que sa chair, inséparablement unie à sa Divi-
nilé, fût la nourriture de nos âmes, s'incorporant ainsi à nous, demeurant jusqu'à la fin des siècles avec nous et en nous, faisant ses délices d'être avec les enfants des hommes.
Fut-il jamais, et peut-il y avoir une charité comparable à celle-là, aussi prévenante, aussi désintéressée, aussi gratuite, aussi peu méritée de notre part? Et nous avons honte de lui! Et nous n'osons déclarer devant de viles créatures que nous sommes et que nous voulons être à luiî Et nous avons d'autres intérêts auxquels nous ne faisons nulle difficulté de sacrifier les siens ! Et nous l'abandonnons, nous le trahissons, nous prenons contre lui le parti du monde, son ennemi et le nôtre! Quelle monstrueuse et répréhensible ingratitude!
Se croil-on permis de rougir sur la terre d'un bienfaiteur à qui l'on doit tout? d'un ami qui nous prévient, qui nous recherche en tout, et qui met son bonheur dans la possession de notre amitié? Rougit-on d'un époux, d'un frère, des êtres à qui nous donnons les noms les plus tendres et les plus chers? Et la nature ne se révolte-t-elle pas à la seule pensée de les méconnaître? Le serviteur rougit- il de son maître, et le sujet de l'obéissance qu'il rend à son roi? Tous les titres conviennent à Jésus-Christ par rapport à nous, mais dans un degré d'excellence dont nul titre ici-ba? ne peut approcher. Et le chrétien, qui a reçu de lui la vie de la grâce ; le chrétien, dont il a épousé l'âme, à dessein de la rendre éternellement heureuse; le chrétien, avec lequel il se propose de partager l'héritage céleste, qui lui appartient en qualité de premier-né; le chrétien, qu'il honore du nom d'ami, et avec qui, tout Dieu qu'il est, il traite d'égal à égal; le chrétien, qui, à ce titre, n'est rien, n'a rien, et ne peut rien avoir ni espérer que II i8
par Jésus-Christ, aura honte de sa personne, de ses mystères, de sa morale! Il le méconnaîtra, il le rejettera par les endroits mêmes qui doivent le lui rendre infiniment cher! Car pourquoi rougit-il de Jésus-Christ? Parce qu'il est né dans une crèche, qu'il a vécu dans la pauvreté et l'obscurité, qu'il est mort sur une croix dans l'ignominie et la douleur ! Mais c'est pour le sauver qu'il est né, qu'il a vécu, et qu'il est mort de la sorte. Pourquoi rougit-il de sa morale? Parce qu'elle ne parle que de détachement des biens, des honneurs et des plaisirs de la terre, de renoncement à soi-même, d'humilité, de pénitence et de mortification! Mais il ne peut arriver au Ciel par une autre voie; la chose est évidente. Tout ce que Jésus-Christ a été, tout ce qu'il a fait et souffert pour nous, tout ce qu'il nous ordonne ou nous conseille, c'est nous-même, c'est notre état qui lui en a, pour ainsi dire, tracé le plan. C'est une suite de notre péché j de son expiation et de sa réparation. L'orgueil et la sensualité nous avaient perdus, et continuent chaque jour de nous perdre. Le médecin est allé à la source, il a appliqué au mal l'unique remède, l'humiliation et la douleur, et, pour nous engager à le prendre, lui qui n'en avait nul besoin, l'a pris le premier. Où est la reconnaissance, où est la raison du malade, où est le soin qu'il doit avoir de lui-même, qui l'autorise à rejeter le médecin, et le remède aussi salutaire qu'indispensable que le médecin lui propose?
En toute autre affaire que celle de notre salut, une pareille conduite nous semblerait étrange, et nous ne balancerions pas à la condamner. Cependant, il n'en est pas moins vrai que Jésus-Christ a toujours été un objet de scandale. Il l'a été pour le Juif avaie et superbe qui attendait un Messie conquérant, un Messie qui lui sub-
juguât toutes les nations, et le mît en possession de tous les trésors de la terre. Parce que Jésus-Christ ne lui a appris qu'à subjuguer ses passions; parce qu'il ne lui a offert que les trésors du Ciel, il Fa méprisé et méconnu; et les enfants ont persévéré jusqu'ici dans le crime et l'aveuglement de leurs pères. Il a été un objet de scandale pour le Gentil, qui, ne consultant qu'une raison également fière et ignorante, a traité de folie le mystère d'un Dieu fait homme et mourant sur une croix.
Depuis qu'un monde profane, plus dangereux que le monde idolâtre, s'est introduit dans le christianisme, Jésus-Christ a été, et est encore un objet de scandale pour les partisans du monde. Les uns, semblables aux Juifs, ne connaissent et ne désirent d'autres biens que les biens de la terre ; et les autres, semblables aux philosophes de la Gentilité, mais plus coupables qu'eux, parce qu'ils ont plus de lumières, mesurent la hauteur de ses mystères par la petitesse de leur esprit, et jugent des orincipes de sa morale par la corruption de leur cœur.
Aussi, prévoyant ce qui devait lui arriver dans la suite des siècles, et connaissant par avance tout le péril de la séduction, Jésus a déclaré qu'heureux était celui qui ne serait point scandalisé à son sujets
Parmi les chrétiens, tous ne donnent pas à cet égard dans les mêmes excès. Mais il en est peu qui, en présence du monde, osent soutenir les intérêts de Jésus- Christ, parler fermement et constamment le langage de son Évangile, remplir avec courage et fidélité jusqu'aux moindres devoirs de ;a religion, et aux plus petites pratiques de piété.
ï Matth., XI, 6.
Beaucoup sont dévots avec les dévots, et mondains avec les mondains ; ils changent de personnage selon les personnes avec qui ils se trouvent, et, si vous les suiviez en différentes compagnies, si vous les entendiez, vous auriez peine à croire que ce sont les mêmes hommes. Rien n'est plus commun que les chrétiens qui se cachent pour servir Dieu, qui prennent mille précautions pour n'être pas remarqués; qui s'abstiennent de leurs exercices, s'ils prévoient que tel ou tel en sera témoin. La rougeur leur monte au visage, s'ils sont surpris dans quelque action de piété; ils en conçoivent du dépit et du chagrin, et ils y voient leur réputation aussi intéressée que s'ils avaient été surpris dans quelque mauvaise action.
De là cette affectation de tenir sous clef les ouvrages à dévotion, de ne les lire qu'à la dérobée, de ne jamais témoigner qu'on les estime et qu'on en fait usage; tandis qu'on étale des livres profanes et même dangereux pour la foi ou pour les mœurs, et qu'on se fait honneur de les avoir lus, souvent même lorsqu'il n'en est rien. De là vient encore que les tableaux pieux, les saintes images, celle du Crucifix en particuher, ont disparu des appartements où l'on reçoit le monde, et trouvent à peine place dans un cabinet reculé, dans un oratoire où personne n'est admis.
Il ne faut pas s'afficher, dit-on, — Et moi, je dis qu'il le faut aujourd'hui plus que jamais, je dis que, dans la guerre ouverte qu'un certain monde fait à Jésus- Christ, il faut craindre de passer pour tenir tant soit peu à ce monde réprouvé, pour entrer dans ses sentiments, pour ne pas même les avoir en horreur. Quand vous déclarerez-vous pour Jésus-Christ, si ce n'est pas quand on l'attaque, et devant ceux qui l'attaquent?
Si vous vous taisez en présence de ses ennemis, vous trahissez sa cause; et ce n'est pas la servir, que d'ouvrir la bouche seulement devant ses amis. Lâche soldat, c'est contre les sujets rebelles à votre Roi ^u'il faut prendre les armes et montrer votre courage. Que lui sert, et que vous sert à vous-même, de faire parade ailleurs de votre zèle et de votre fulélité? En vain essayezvous de justifier un si indigne procédé; les efforts mêmes que vous faites pour cela sont une preuve que vous vous condamnez en secret. Votre conscience ne vous laisse pas tranquille, et c'est pour l'apaiser que vous recourez à mille raisons, tandis que vous déguisez la véritable.
Mais d'où vient cette funeste disposition à rougir de Jésus-Christ, principale cause de la perte de la foi pour tant de chrétiens, et du relâchement, de la tiédeur, de l'imperfection de la plupart des autres?
Elle vient, dans les premiers, de ce qu'ils n'ont jamais bien compris le plan de la religion chrétienne, faute de s'être appliqués à l'entendre; ou de ce que, l'ayant compris, ils aiment mieux fomenter leurs maux, que de guérir par les remèdes qu'elle leur prescrit.
L'objet de cette religion est la réformation et la perfection du cœur de l'homme. Tous les péchés, soit de l'esprit, soit de la chair, ont leur origine dans une folle estime, dans un amour désordonné de nous-mêmes. Par notre orgueil, nous aspirons à l'indépendance; nous avons donc besoin d'être humiliés et tenus sous le joug. Par nos désirs aveugles et impétueux, nous cherchons le bonheur où il n'est pas, dans le plaisir des sens et la jouissance des biens terrestres; nous avons donc besoin de la règle et du frein de la mortification. Tous les
exemples de Jésus-Christ, toutes ses leçons, toute l'ëconomie de notre sanctification se rapportent à ces deux points. Que ['homme veuille être humble; c'est-à-dire, qu'il consente à se rendre justice, qu'il reconnaisse sa corruption et son indigence, son penchant au mal, et sa répugnance au bien, et il ne sera plus scandalisé des humiliations de Jésus-Christ. Qu'il veuille être détaché et mortifié; qu'il use des choses de ce monde comme n'en usant pas; qu'il cesse de flatter sa chair, et qu'il en réprime la concupiscence; alors, la pauvreté, les travaux, les souffrances de Jésus-Christ ne lui seront plus un sujet de scandale. Au contraire, il admirera la sagesse divine, la convenance, et la proportion des moyens qu'elle a choisis pour lui rendre la santé de l'âme, et lui apprendre à la conserver. Il jugera que ce serait la plus absurde des prétentions que de vouloir être dispensé des remèdes que l'IIomme-Dieu lui a présentés pour sa guérison. Et s'il refuse d'avouer ses besoins, ou s'il s'obstine à repousser le médecin et les remèdes, qu'il se ^enne pour un malade sans ressource, pour un insensé et un frénétique.
Dans les seconds, la source de cette disposition à rougir de Jésus-Christ dans des choses de moindre importance, est le défaut de foi, d'amour et décourage. Ils n'ont pas les grandes vérités de la religion habituellement présentes à l'esprit, ils ne s'y affectionnent pas assez, faute de les méditer, de s'en nourrir, et de les enraciner dans leur cœur par la prière. Ainsi, dans l'occasion, ces motifs, si puissants par eux-mêmes, ne font sur eux qu'une légère impression qui ne. tient point contre la crainte actuelle de déplaire au monde. Ils n'aiment que faiblement Jésus-Christ, n'étant pas assez pe'nétrés de ce qu'ils lui doivent, et s'occupant
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rarement de ce qu'il a fait pour eux. Ils n'ont pas toute l'idée qu'ils devraient avoir de sa morale, ne la regardant pas comme un bienfait signalé, comme la vraie et l'unique lumière destinée à les conduire, comme le principe de la paix intérieure, et du seul bonheur qu'on puisse goûter ici-bas. Il n'est donc pas étonnant qu'ayant si peu d'amour pour sa personne, et d'estime pour sa doctrine, ils soient exposés à rougir de lui en une foule de rencontres, où ils ne croient pas qu'il y aille du salut éternel. Enfin, manquant de foi et d'amour, ils manquent de résolution et de courage. Et certes, il en faut beaucoup dans le monde pour aller ouvertement contre ses maximes, pour affronter ses railleries et ses censures. Il en faut beaucoup pour tenir bon contre l'exemple et les discours des chrétiens relâchés; et je ne sais s'il n'en faut pas plus encore dans les maisons religieuses, pour lutter sans cesse contre les âmes lièdes et imparfaites. Il en coûte infiniment à l'amour-propre de ne pas se conformer au plus grand nombre, et de s'élever au-dessus de ce qu'on pensera, de ce qu'on dira de nous. On appréhende de se singulariser, on ne veut pas condamner les autres, et ce serait les condamner tacitement que de faire autrement qu'eux. On croit se justifier, en se disant à soi-même qu'on cède au torrent, qu'on suit les usages établis, et que c'est malgré soi qu'on renonce à ceux qui ne sont plus en vigueur. Et voilà comment les abus et le relâchement se sont introduits dans le christianisme, et dans les asiles même de la piété; quelques-uns plus décidés, plus hardis, plus accrédités, ont donné l'exemple; les autres, faibles et timides, l'ont suivi.
Si l'on voulait y réfléchir un peu, on comprendrait
combien il est humiliant de succomber à une pareille tentation, de ne pas se maintenir libre et indépendant de tout respect humain; d'aller contre sa conscience par de coupables égards pour des gens qu'on ne peut s'empêcher de désapprouver; de sacrifier, ou du moins d'exposer son intérêt éternel, pour éviter un blâme léger et souvent imaginaire, ou, du moins, pour s'attirer une vaine et fausse louange; de préférer le suffrage des mondains, des chrétiens imparfaits à celui de Jésus- Christ même, et de mépriser son estime et son amitié, pour ne pas perdre la leur.
On serait pareillement effrayé du danger que l'on court en montrant une telle faiblesse, même dans les moindres choses. En cette matière, on va toujours, ou plutôt on est mené plus loin qu'on ne voudrait. Dès que le monde sent l'ascendant qu'il a sur nous, il en use dans toute son étendue, et ne garde aucun ménagement. Des petits objets il passe à d'autres plus considérables; vous ne lui avez pas résisté pour ceux-là, vous lui résisterez encore moins pour ceux-ci; sa force croît avec votre faiblesse. Il a commencé par solliciter; il finit par exiger. Vous n'avez fait d'abord que vous prêter à lui par complaisance; il vous force à vous y livrer, il vous captive, il vous tyrannise et ne vous laisse plus la liberté de disposer en rien de vous-même. A votre entrée dans le monde, vous lui avez fait le sacrifice de quelques pratiques de piété, que vous teniez de votre première éducation. Ce sacrifice ne vous a point paru toucher à l'essentiel; vous avez cru qu'il s'en contenterait, et qu'il vous laisserait en paisible possession du reste. Vous avez été bientôt détrompé; et il vous a conduit par degrés jusqu'à ne plus faire aucun exercice de religion.
N'est-ce pas ainsi que la France est tombée insensiblement dans l'état déplorable où nous la voyons? Par où l'impiété est-elle parvenue à y dominer? Ceux de l'un et de l'autre sexe qui en sont les victimes et qui en font aujourd'hui profession, ont reçu la plupart une éducation chrétienne. Lorsqu'ils ont commencé à se produire, ils ont trouvé quelques incrédules en réputation qui donnaient le ton dans la compagnie. Au lieu de les fuir, ils les ont recherchés; ils leur ont prêté l'oreille; ils ont lu leurs écrits avec une avide curiosité pour y prendre leur manière de penser; dans l'appréhension de leur censure, ou pour le désir de leur approbation, ils se sont enhardis peu à peu à parler et à agir comme eux; ils ont eu honte de paraître chrétiens devant des hommes qui mettaient leur mérite et leur gloire à ne le pas être ; ils n'ont pas tardé à leur ressembler, et à regarder la foi comme une faiblesse d'esprit, la piété comme un piéjugé, toute la religion comme une invention humaine. Après y avoir renoncé extérieurement, ils ont fait les derniers efforts pour l'arracher de leur cœur; et ceux mêmes qui n'ont pu en venir à bout se vantent d'y avoir réussi. Les incrédules ont dit les premiers, et un nombre infini de bouches Ta répété après eux : 11 n'est plus de saison de croire en Jésus-Christ, ni de se soumettre à son Évangile. Nos pères ont été trop simples; les prêtres ont abusé de leur crédulité ; nous sommes dans le siècle des lumières, et, pour être chrétien, il faut consentir à passer pour imbécile. — Ce langage, qui ne se faisait d'abord entendre qu'à la cour et dans la capitale, est devenu celui des provinces, celui des villes et des campagnes. On a été plus loin; et les premières vérités, les grands principes de la loi naturelle, les fondements de la morale et de la société n'ont pas été plus respectés.
Tel a été le progrès et la consommation du mal. Remontez à l'ori^jine, vous serez étonné de la faiblesse de ses commencements; et vous conviendrez qu'il doit au respect humain l'étendue et la rapidité de ses succès. iXul autre que Dieu ne peut désormais apporter remède à cette épidémie, qui a gagné toute la nation. Mais chaque particulier a été, et est encore, le maître de s'en préserver, ou d'en guérir.
Pour cela, que faut-il faire ?
Avant tout, se bien convaincre de la nécessité d'une religion, et être persuadé que la seule véritable est la religion chrétienne. Ces deux points sont de la dernière évidence, et nul bon esprit, nul cœur droit ne se refusera à les admettre. Il faut être bien convaincu que cette religion est le premier des biens, auquel dans la concurrence on doit, sans balancer, sacrifier tous les autres ; que la foi ne se contient, et ne se conserve, que par la pratique des œuvres de piété, et que, pour peu qu'on les néglige, elle s'affaiblit et s'éteint; que rougir des moindres observances, et les abandonner par respect humain, c'est succomber à la plus dangereuse tentation et donner naissance à un mal dont on ne prévoit pas, et dont on ne pourra arrêter les funestes conséquences.
Ensuite, intimement persuadé de sa propre faiblesse, il faut se conduire dans le monde avec une grande prudence, parce que, dans ces temps, plus que jamais, tout y est ëcueil et naufrage pour quiconque s'expose sans précaution. Il faut éviter, autant qu'il se peut, les occasions où l'on courrait risque de trahir sa religion, où Ton ne pourrait pas la professer avec une entière liberté. Pour ce qui est des occasions nécessaires et inévitables, si on les prévoit, on doit ne point s'y engager, qu'on
n'ait prié Dieu de nous y protéger par sa grâce; si l'on s'y trouve engagé par surprise, il faut l'invoquer intérieurement, aussitôt qu'on s'aperçoit du danger, et après, se déclarer sans hésiter pour la cause de Dieu, s'acquitter avec une noble hardiesse des devoirs qu'impose la conscience, refuser absolument de se prêter à ce qu'elle défend, soutenir avec courage les assauts qui seront livrés à notre vertu, et ne pas craindre les railleries du monde, ni les marques qu'il pourra nous donner de son mépris.
Jésus-Christ attend cela de nous; il nous l'ordonne; il le mérite, et bien davantage.
J'en dis autant, à proportion, des maisons religieuses, et de toutes les espèces de communautés. La perfection chrétienne y a ses ennemis, comme la religion a les siens dans le monde. On y est exposé à rougir devant eux de la pratique exacte de la règle ; on y entend débiter des maximes relâchées, traiter de scrupuleux, de petits esprits, et tourner en ridicule ceux qui ont la conscience timorée. Si l'on ne prend pas généreusement son parti, si l'on balance, si l'on se laisse entamer, on ira plus loin qu'on ne pense, et, si l'on n'en vient pas toujours à renoncer Jésus-Christ dans les choses capitales, on aura du moins à se reprocher de l'avoir renoncé dans une multitude d'observances, d'où dépend la perfection de l'état qu'on a embrassé.
Seigneur Jésus ! quand vous viendrez juger l'univers dans l'appareil de votre Majesté, ma confusion sera extrême, si, par ménagement pour le monde, j'ai eu le malheur de quitter votre service ou de le négliger. Que sera-ce alors que ce monde qui me paraît aujourd'hui si redoutable? Que verrai-je en lui, qu'une foule de crimi-
nels, tremblant dans l'attente de leur dernière sentence? Que penserai-je de la lâcheté que j'aurai eue de le craindre ? Le jugement que j'en porterai alors est celui de la vérité, et, dès cette vie, j'en dois faire la règle de ma conduite. Quel accueil ne ferez-vous pas, en présence de votre Père et des saints Anges, à ceux qui vous auront confessé, qui se seront honorés de vos livrées, et qui auront bravé les mépris du monde? Avec quel empressement vous les reconnaîtrez à votre tour pour vos serviteurs et vos amis, et vous les comblerez de gloire et de félicité! Pour les autres, que deviendront-ils avec ce monde qu'ils vous ont indignement préféré, lorsque vous leur direz : Je ne vous connais point! lorsque vous les rejetterez pour jamais de devant votre face, et que vous les condamnerez au feu éternel ? Ah ! Seigneur ! que ce grand jour du jugement soit toujours présent à ma pensée ! Que votre crainte me fasse triompher de toute autre crainte, et votre amour de tout autre amour î Que le désir de vous plaire m'inspire une souveraine aversion de plaire au monde ! Que je mette ma joie et mon bonheur à être rebuté et méprisé de lui, afin que vous m'admettiez dans vos tabernacles éternels ! Ainsi 80it-il !
DE QUI l'évangile EST CONNU.
Jésus-Christ témoin des contradictions qu'essuyait sa doctrine , et connaissant d'avance celles qu'elle éprouverait dans la suite des siècles, s'écria un jour en s'adressant à son Père : Je vous bénis, mon Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents.
et de ce que vous les avez révélées aux petits^»
Ces paroles méritent sans contredit nos plus sérieuses réflexions.
Il importe infiniment à tout chrétien de bien connaître et de goûter l'Évangile, sans quoi il ne le pratiquera jamais, ou il ne le pratiquera que fort imparfaitement. Mais autant il est certain qu'on ne peut le pratiquer sans le secours de la grâce, autant l'est-il qu'on ne peut l'entendre, si l'on n'est éclairé d'une lumière divine. Les vérités qu'il contient ne sont pas moins supérieures à notre intelligence, que ses préceptes et ses conseils sont au-dessus de nos forces naturelles. La lumière qui éclaire l'esprit est offerte à tout le monde, ainsi que la grâce qui fortifie la volonté ; mais il en est peu qui reçoivent l'une et l'autre, et cela parce qu'ils s'en rendent indignes.
Pour ne parler ici que de ce qui appartient à la connaissance de l'Évangile, ce divin livre a toujours été très-commun parmi les chrétiens, et il l'est aujourd'hui plus que jamais. On l'a traduit en toutes les langues ; on l'a expliqué; on l'a mis à la portée des esprits les plus grossiers et les moins cultivés. Cependant il est vrai que, malgré tant de traductions, malgré tant d'explications qui font la matière de tous les ouvrages de piété, il n'est bien entendu que d'un petit nombre de personnes. Les savants et les théologiens se flattent d'en avoir une intelligence plus parfaite que le commun des fidèles, et souvent ce sont eux qui l'entendent le moins, au sens que Jésus-Christ avait en vue, et dont il s'agit ici.
D'où vient qu'un livre que tous s'accordent à regarder comme la règle de la croyance et des mœurs, qu'un
* Matth., XI, 25.
28f> L'ÉCOLE DE JESUS-CHRIST.
livre auquel est attaché notre salut éternel, et, pour cette raison, tant expliqué, soit de vive voix, soit par écrit, tant lu, tant médité, est si peu compris? Le Sauveur nous apprend que c'est Dieu lui-même qui, par une juste dispensation, en cache, ou en révèle les vérités ; qu'il les cache aux sages et aux prudents, et qu'il les révèle aux petits. Les premiers n'ont point à se plaindre, si cette précieuse connaissance leur est refusée; et ils doivent ne l'imputer qu'à eux-mêmes, parce qu'ils mettent obstacle au dessein que Dieu a de la leur accorder. Il exige pour cela de certaines dispositions, et de certaines préparations qu'il ne trouve point en eux. Les seconds, n'ont nul sujet de se glorifier, ni de se rien attribuer; mais ils doivent bénir le Dieu des miséricordes, qui leur a ouvert ce riche trésor, et les en a mis en possession. Tout ce qu'ils ont fait de leur côté a été de seconder la grâce; mais c'est la grâce qui les a prévenus; et ils ne la méritaient, ni n'ont pu la mériter en aucune manière.
Quels sont ces sages et ces prudents, pour qui Dieu tient en quelque sorte l'Évangile scellé?
Ce sont manifestement les sages et les prudents du siècle, qui jugent des choses de Dieu suivant les maximes du monde et de la chair, et à qui, pour cette raison, l'Évangile paraît une folie. Ce sont les esprits vains et superbes, qui, croyant que tout est au niveau de leurs lumières, s'établissent juges de l'Évangile, et le lisent, non pour s'y soumettre humblement, mais pour l'examiner et le critiquer. Ce sont encore ceux qui font de l'Évangile un objet de science, l'étudiant comme ils étudient les auteurs profanes, et s'appliquant uniquement à l'intelligence de la lettre, sans approfondir et
sans appliquer à leur conduite le sens moral qu'elle renferme. Cette élude n'est pour eux qu'une stérile spéculation, qui enfle l'esprit et dessèche le cœur. Ce sont enfin ceux qui apportent à la lecture de l'Évangile leurs propres préjugés, et qui sont déterminés à l'entendre d'une manière conforme à ces préjugés. Ainsi l'incrédule n'y trouve qu'absurdités et contradictions, parce que c'est là ce qu'il y veut trouver; l'hérétique n'y voit que les passages qu'il croit favorables à ses erreurs, parce qu'il n'y cherche point autre chose, fermant les yeux sur les textes qui lui sont contraires, et ne s'appliquant qu'à en obscurcir, en affaiblir et en dénaturer le sens; le mondain, livré à ses sens et à ses passions, juge les préceptes de l'Évangile impossibles et impraticables ; le chrétien qui ne consulte que son propre esprit interprète ces préceptes selon ses idées, son caractère et ses principes de conduite, soit qu'il donne dans le relâchement, ou dans une sévérité outrée.
Et quels sont ces petits auxquels l'Évangile est découvert?
Ce sont les âmes droites, simples, humbles, amies de la vérité; qui ne désirent de la connaître que pour la suivre; qui lisent la divine parole à dessein de s'instruire, de s'édifier, et de devenir meilleurs; qui ne comptent point sur la pénétration de leur esprit, mais sur la lumière d'en haut, à laquelle elles ont recours; qui bénissent également Dieu de ce qu'il lui plaît de leur dévoiler, ou de leur tenir caché, et qui ne tirent pas un moindre profit spirituel de ce qu'elles ne comprennent pas encore, que de ce qu'elles comprennent.
Tels sont ceux à qui Dieu découvre avec complaisance les vérités profondes de l'Évangile, cachées sous
la simplicité de la lettre, selon le besoin qu'ils en ont pour eux-mêmes ou pour les autres.
Au reste, ces petits ne sont pas toujours, comme on pourrait se l'imaginer, des ignorants, des gens du peuple, des femmes. Ce sont souvent de très-beaux génies, des hommes très-instruits de toutes les sciences, que la grâce a subjugués.
On ne refusera pas certainement ces qualités aux Basile, aux Chrysostome, aux Augustin.
Ce dernier, en particulier, qui a si bien entendu la doctrine de Jésus-Glirist, et qui en a fait un si excellent usage pour sa propre sanctification, et pour l'instruction et l'édification du prochain ; cet esprit supérieur, qui avait pénétré si avant dans toutes les connaissances humaines, et auquel, pour la profondeur et l'élévation du génie, l'antiquité profane peut à peine opposer un Platon; ce grand docteur était un de ces petits dont parle Jésus-Christ. Quel amour de la vérité! Quelle humilité! Quelle défiance de lui-même! Quel recours continuel à Dieu, à qui il rend gloire du succès de ses études! Il s'en fallait bien qu'il fût tel avant sa conversion. Curieux, présomptueux, voulant tout sonder par la subtilité de son esprit, attaché à ses opinions, il donnait dans les plus pitoyables écarts. Il reconnaît dans ses Confessions que son enflure et sa suffisance étaient rebutées de la simplicité du style de l'Écriture, et qu'il en méprisait les pensées, n'étant pas en état d'atteindre à leur sublimité, où il voulait en vain s'élever par les seules forces de son génie. Il avoue aussi que la corruption de son cœur ne lui permettait point alors de goûter la pureté et la sainteté de la morale évangélique. Mais, depuis qu'il se fut donné à Dieu, et qu'il eut soumis tout à fait son esprit et son cœur à la grâce, il fit ses
délices de la lecture de ces saints Livres; il invoqua continuellement le Père des lumières, pour en avoir l'intelligence; il s'y appliqua, non par une vaine curiosité, ni pour s'acquérir de la réputation, mais pour glorifier Dieu, pour défendre l'Église, pour y conformer sa vie, pour donner la nourriture spirituelle à son peuple.
La petitesse donc que Dieu exige pour nous communiquer les secrets de ses Ecritures n'est point une petitesse, ni un rétrécissement d'esprit, mais une véritable humilité de cœur. Car c'est au cœur que Dieu parle ; c'est le cœur qu'il instruit; et il ne l'inslruit qu'autant qu'il est humble, et pour le rendre toujours plus humble.
Ainsi, mesurons uniquement par là noire progrès dans cette étude des livres sacrés, qui forme les saints; il faut que notre science commence, qu'elle s'accroisse, qu'elle se consomme par l'humilité, et qu'à son tour l'humilité en soit le principal fruit.
De quel nombre sommes-nous? De celui des sages et des prudents? Ou de celui des petits?
Examinons-nous sur cet objet, rigoureusement et sans prévention. Nous avons en horreur, je le suppose, et la folle sagesse de l'incrédule, et la fausse science de l'hérétique; mais n'écoutons-nous pas, sur bien des points, la prudence du monde, et celle de la chair et des sens? Ces deux prudences sont ennemies de Dieu et des vérités révélées de Dieu; et, de son côté. Dieu les déteste, et les foudroie dans ses Écritures. Tout le but de la morale de Jésus-Christ, ainsi que de ses mystères, est de combattre, de condamner, et de réprouver l'une et l'autre. Si nous ne voyons pas cela à chaque ligne de l'Évangile, nous ne l'entendons pas; et si, l'y voyant, nous ne travaillons oas à les détruire en nous, nous ne n ' 19
l'entendrons pas longtemps : Dieu nous privera d'une lumière dont nous abusons. Remarquez bien les points où vous êtes plus ou moins d'accord avec la prudence du monde; et vous verrez que, sur ces mêmes points, vous ne comprenez pas, et vous goûtez encore moins l'Évangile. Je n'entrerai point ici dans le détail, non plus qu'au sujet de la prudence des sens et de la chair. Mais entrez-y vous-même, opposez maxime à maxime les deux Évangiles, celui du monde ou de la chair, et celui de Jésus-Christ ; et, à proportion de ce que le premier vous paraîtra raisonnable, concluez que le second vous paraît absurde, quoique vous n'en portiez pas formellement ce jugement. Mais si TÉvangile, l'ouvrage de la sagesse divine, vous semble absurde, vous n'aurez pas de peine sans doute à convenir que vous ne l'entendez pas, ou que vous l'entendez mal. Ne craignez pas vos réflexions sur cette matière, et ne vous bornez pas à les faire en passant; mettez-y de la suite, et revenez-y souvent. Je ne connais point, pour un chrétien, de méditation plus nécessaire, ni plus utile.
Voulez-vous encore vous assurer par une autre voie si vous goûtez l'Évangile? Le monde a ses auteurs, dont âl admire la morale; il en a parmi les écrivains de l'anti- •quité, et parmi les modernes. Ce sont là ses oracles, et c'est là qu'il puise sa sagesse. Voyez : Y puisez-vous la vôtre? Leur manière de penser vous plaît-elle? L'adoptezvous? Est-elle la base de vos jugements, de vos discours? Est-ce sur eux que s'est formée votre raison et votre bon sens pratique? Si cela est, l'Évangile vous est étranger ; vous ne sauriez raisonner, parler, agir d'après lui. Car chez lui tout est surnaturel, et les auteurs dont je parle n'ont consulté et suivi que la nature. Ils laissent rhomme tel qu'il est; souvent ils le rabaissent au-dessous
ClISQUANTE ET UNIÈME LEÇON. 2«l
de sa condition ; au lieu que l'Evangile l'élève au-dessus de lui-même, le rapproche de Dieu, et lui en communique la sainteté. La vertu, dont ceux-là parlent, n'est qu'une vertu que chacun définit à son gré; car je ne sais s'il est un mot plus vague et plus équivoque; une vertu tout humaine, une vertu orgueilleuse, une vertu qu'on peut acquérir par ses propres forces. Mais la vertu que prêche l'Évangile est fixe dans sa définition, divine dans sa nature et dans son origine; Dieu en est l'auteur; c'est par sa grâce qu'on y parvient et qu'on s'y maintient; l'homme ne peut jamais s'en glorifier comme de son ouvrage. Mais n'est-ce point par cet endroit même que notre orgueil la regrette, et qu'il se complaît si fort dans la vertu philosophique, qui n'est qu'un vice plus subtil et plus dangereux que les autres? 0 combien de chrétiens sont païens sans le savoir, et plus admirateurs deSénèque,de Plutarque, d'Épictète, et de leurs copistes, que de Jésus-Christ!
Pour vous, qui vous croyez dévots, qui l'êtes même en un certain sens, qui avez fait divorce avec le monde, qui ne passez pas un jour sans lire l'Évangile, ou les livres qui l'expliquent, ne vous flattez pas de le bien entendre, si le propre esprit vous domine. Rien n'est plus contraire à l'esprit de Dieu que l'esprit de l'homme. Pour prendre l'esprit de Dieu, qui est celui de l'Évangile, il faut renoncer absolument au vôtre. Je ne dis pas que vous n'y comprendrez rien dans les choses essentielles au salut, mais je l'affirme pour celles qui regardent la perfection chrétienne. Et comment l'enteiv driez-vous sur ces objets délicats? Votre caractère, vos préjugés, vos défauts, que vous ne songez point à combattre, dont vous ne voulez pas vous défaire, que vous prenez peut- Ire pour des vertus, sont comme un nuage
qui trouble et obscurcit l'œil de voire âme, ils ôtent à votre esprit l'intelligence, et à votre cœur le goût d'un Évangile qui ordonne le renoncement à soi-même, d'un Évangile ennemi de toute imperfection, et qui tend à détruire en l'homme tout ce qui est de l'homme.
Apprenez, si vous ne le savez pas, que les vices spirituels sont ceux qu'il déteste le plus, et qui nous aveuglent davantage; qu'au contraire, à mesure qu'on avance dans la mort à soi-même par la destruction de ses vices, on comprend mieux ce que l'Évangile enseigne sur cette matière; et que, comme il n'y a point de bornes à la sainteté du chrétien, il n'y en a pas non plus à l'intelligence qu'il peut acquérir de l'Évangile.
En effet, l'une et l'autre peuvent toujours croître, parce que la perfection que l'Evangile nous propose, n'est autre que celle de Jésus-Christ, et qu'il faut donner à ses sentences et à ses préceptes tout le sens que leur donnait Jésus-Christ en les prononçant. Or, il parlait en Homme-Dieu, pleinement instruit des droits de Dieu, de la grandeur de ses bienfaits, de l'amour qu'il mérite, de la pureté qu'exige sa possession, et des degrés à l'infini dont cette possession est susceptible. Il donnait, par conséquent, une extension illimitée aux maxim( s par lesquelles il nous a enseigné le chemin de la sainteté; et il est vrai de dire que l'amour de Dieu, la foi et la confiance en Dieu, la charité envers le prochain, le renoncement à soi-même, l'humilité, toutes ces vertus exprimées dans l'Évangile en des termes si simples, ont un sens si étendu, que nul autre que Jésus-Christ n'en a eu la parfaite compréhension, et n'en a pleinemeni réalisé l'idéal.
Jugez, après cela, s*il est aucun chrétien qui puisse se flatter d'en avoir une entière intelligence.
Que conclure de ceci?
Que la plupart des chrétiens, même de ceux qui sont chargés par état d'enseigner les autres, ne l'entendent que très-imparfaitement; qu'on ne l'entend qu'à proportion qu'on le pratique; qu'en ce qui regarde l'intérieur, il n'est connu que des âmes adonnées à la vie intérieure; que Dieu, qui seul en dispense la lumière, la mesure sur la bonne volonté et sur l'avancement d'un chacun; qu'il n'est personne qui ne désespérât de la perfection, si Dieu la lui montrait d'abord dans toute la plénitude de ce que renferment les paroles de l'Évangile; mais qu'il en ménage la manifestation selon notre faiblesse, ne nous la montrant qu'à mesure, et selon ce qui est nécessaire pour nous encourager et pour nous humilier. L'Évangile ouvrant à l'homme une carrière dont le terme est reculé à l'infini, ce serait l'épouvanter que de lui montrer ce terme à la distance et à la hauteur où il est. Dieu le lui montre donc comme assez près de lui; mais, à mesure que l'homme s'avance dans sa course, ce terme semble fuir devant lui, et, s'il y atteint, autant qu'il est nécessaire pour le salut, il n'en approche jamais, autant qu'il est nécessaire pour la perfection.
Concevez-vous à présent ce que c'est, de la part de Dieu, que la révélation, et, de notre part, que l'intelligence de l'Évangiie? Et que l'une et l'autre sont susceptibles d'augmentation à l'infini? Si vous êtes bien persuadé de cette idée, avec quel respect vous le lirez désormais ! avec quelle persuasion vous pourrez y puiser de nouvelles lumières! Quelle sera votre humilité! Et quelles instances ne ferez-vous point à Dieu, pour qu'il vous le fasse chaque jour comprendre et aimer davan-
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tage? Ne vous y trompez pas : ce ne sont point vos efforts qui vous conduiront là, mais une pleine conviction que vous n'y pouvez rien, et un abandon total de vous-même à l'Esprit de Dieu. Quand cet esprit est maître d'un cœur, il lui découvre dans l'oraison les secrets profonds de l'Évangile avec une économie merveilleuse. Ce n'est point par des leçons suivies, ni par des paroles distinctes qu'il lui communique cette science, mais d'une manière vraiment ineffable. C'est par les ténèbres de la foi qu'il l'éclairé ; c'est par le silence qu'il lui parle. L'âme ne voit rien et n'entend rien; néanmoins, elle se trouve instruite, et beaucoup mieux que si elle avait étudié des années entières.
Ainsi les Apôtres, si ignorants auparavant des mystères de Dieu, en reçurent-ils une pleine connaissance au moment de la descente du Saint-Esprit sur eux. Ainsi Paul, persécuteur, fut-il comme inondé tout à coup de la lumière divine, et instruit en un instant de toute la suite de la religion. Ce que Dieu fit subitement dans les Apôtres par un grand miracle, il le fait lentement et successivement dans les personnes d'oraison, selon les desseins qu'il a sur elles, sans qu'elles puissent s'attribuer rien, non plus que les Apôtres.
Vous me direz : A quoi bon me parlez-vous ici d'oraison? Il ne dépend pas de moi de la faire; c'est un don de Dieu. — J'en conviens; mais il est en votre pouvoir de vous y disposer. Suivez fidèlement la grâce que vous avez, et, si ce don ne vous est point accordé, vous n'aurez rien à vous reprocher. Si Dieu vous en gratifie, dans un moment, dit l'auteur de Vlmitation, vous aurez plus de lumières sur l'Évangile, que vous ne pourriez, hors de là, en acquérir toute votre vie. Prions donc, humiUons-nous j apportons à la lecture de l'Évangile un
esprit docile et un cœur soumis ; surtout, profitons des connaissances que nous avons déjà, les mettant fidèlement en pratique. C'est un moyen infaillible d'en obtenir de plus abondantes; car elles ne nous sont données que pour cela.
O mon Seigneur! que je suis à plaindre de connaître si mal, et de goûter si peu votre Évangile! Je l'ai lu, cependant, et plusieurs fois. Mais, je l'avoue à ma confusion, je ne l'ai pas lu dans les dispositions nécessaires, d'esprit et de cœur. Soyez désormais vous-même mon maître! c'est de vous, c'est de votre grâce intérieure, que je veux apprendre ce que vous avez daigné dire et faire sur la terre pour notre instruction. Introduisezmoi dans ce sanctuaire; révélez-moi le sens de vos divines paroles ; mais, en me les révélant, donnez-m'en le goût, et inspirez-moi le désir et le courage d'y conformer ma conduite. Agir et souffrir pour vous ; mourir à soi, et vivre de votre esprit; voilà la fin de votre Évangile. Faites que j'y tende de toute ma force, et que j'y parvienne selon l'étendue de vos desseins sur moi! C'est toute la grâce que je vous demande. Ainsi soit-il !
c'est par le coeur qu'on honore dieu.
De son temps Jésus-Christ renouvelait la plainte que Dieu avait faite autrefois au sujet du peuple juif par le prophète Isaïe : Ce peuple m'honore des lèvres; mais S07Î cœur est loin de moi *; il s'attache à l'extérieur de
» MàTTH., XV, 8,
la loi, et il en omet l'essentiel; il s'embarrasse dans des tiaditions humaines, qu'il observe scrupuleusement, et il viole les préceptes les plus importants.
Les chrétiens ne sont-ils pas, pour la plupart, dans le cas des Juifs? Et Dieu, qui sonde les cœurs, qui n'en confond pas les sentiments avec de vaines démonstrations extérieures, ne pourrait- il pas, avec justice, leur appliquer les mêmes paroles?
C'est à chacun de s'examiner là-dessus, et de prévenir le reproche que Dieu peut lui faire.
Mais il n'est que trop vrai; et l'état même du christianisme en fait foi. Si l'on approche encore de Dieu par le corps, si l'on fréquente les églises, .si l'on fait des prières vocales en grand nombre, si l'on multiplie les pratiques de dévotion, le cœur se tient éloigné de lui; il ne l'aime point; il ne lui obéit point; il ne s'applique point à lui plaire; il ne le regarde point comme son souverain Bien, et l'unique source de son bonheur; il prostitue ses affections à d'autres biens qui n'en méritent pas le nom; et, pour tout dire en un mot, l'homme, même dévot, tient lui-même le premier rang dans son propre cœur, et il n'y laisse à Dieu que la seconde place; il ne l'aime, il ne le sert que par rapport à soi; il n'envisage que son propre intérêt, et il n'est presque pas sensible à la gloire de Dieu.
Cette disposition, qui est à peu près générale, se reconnaît assez par la facilité avec laquelle on offense Dieu, lorsqu'on y trouve son plaisir ou son avantage; par le peu de douleur que l'on conçoit des péchés commis, et le peu de soin qu'on prend de s'en préserver; par la répugnance extrême qu'on éprouve à pratiquer les vertus qui caractérisent le vrai chrétien; par l'ignoi^ance
CINQUAÎSTE-DEUXIÈME LEÇON. 297
profonde et volontaire où l'on vit des choses spirituelles; par l'aversion même et le* mépris qu'on en témoigne, il est ordinaire au chrétien qui n'a qu'une vertu superficielle, de se moquer de celui qui est solidement pieux, et de dire de lui, comme par manière d'injure : C'est un dévot! Le dévot, qui est tout en pratiques extérieures, et qui donne tout à l'activité et aux propres efforts, condamne le spirituel qui s'applique principalement à l'intérieur, et s'abandonne à la conduite de l'Esprit de Dieu; il le traite, par mépris, de mystique, et quelquefois de quié liste.
Où sont aujourd'hui les chrétiens suffisamment instruits du fond de la religion, delà nature et de l'essence du culte divin, qui fassent consister la piété dans le dévouement intérieur, dans l'attention à écouter, et la docilité à suivre la grâce, dans l'empressement à connaître ce qui est du bon plaisir de Dieu, et la promptitude à l'exécuter fidèlement?
Où sont les chrétiens qui s'aiment eux-mêmes, et qui aiment le prochain d'un amour surnaturel, c'est-àdire qui s'aiment par rapport à la vie future, et qui se haïssent par rapport à la vie présente ; qui soient en un état de guerre continuelle avec eux-mêmes, et résolus de ne favoriser en rien la nature corrompue; qui s'étudient à connaître toute l'étendue et la profondeur de leur corruption, et qui fassent un usage assidu des remèdes que leur prescrit l'Évangile pour en guérir; qui veuillent, et qui procurent à leur prochain, h s biens spirituels et temporels; qui s'affligent sincèrement de ses désordres et de sa perte; qui se réjouissent de son retour à la vertu, et de son avancement dans la piété; qui voient en lui des enfants de Dieu, des frères, des cohéritiers, des membres de Jésus-Christ; qui mesurent
sur ses qualités la charité et le support qu'ils lui doivent ; et qui se comportent en tout, à son égard, comme ils feraient à l'égard de Jésus-Christ lui-même?
Enfin, oii sont les chrétiens voués à l'amour et à l'imitation de Jésus-Christ, qui fassent leur étude de sa vie et de sa doctrine; qui s'attendrissent et se pénètrent de reconnaissance à la vue de sa charité et de ses immenses bienfaits; qui n'aient point d'autre désir, point d'autre objet, que de l'exprimer en eux trait pour trait, de porter leur croix à sa suite, de préférer à tout, comme lui, les humiliations et les souffrances?
Qu'ils sont devenus rares ces chrétiens si communs dans les beaux jours de l'Église naissante! Ce sont néanmoins les seuls qui aient le véritable esprit de la religion, les s.euls qui honorent Dieu comme il veut être honoré, les seuls dont le cœur soit proche de lui, qui soient ses vrais serviteurs et ses amis. Les autres en usent avec lui comme avec les grands de la terre, qu'ils respectent extérieurement, qu'ils craignent, de qui ils attendent des grâces, à qui dans cette vue ils rendent des hommages assidus , mais que du reste ils n'aiment point, parce qu'ils ne les envisagent que du côté de leur pouvoir, de leur autorité, de leurs richesses, du bien ou du mal qu'ils peuvent en recevoir. Ils s'imaginent que, comme les hommes se payent de protestations et d'apparences, il en est ainsi de Dieu; ou, du moins, ils agissent comme s'ils étaient persuadés que Dieu n'est point jaloux de leur affection, qu'il ne se met guère en peine de leurs sentiments, et qu'il se contente, ou doit se contenter des marques extérieures qu'ils lui en donnent.
Remettons-leur sous les yeux des vérités que la raison ou la foi nous apprennent également, qu'ils n'ignorent
pas, mais auxquelles ils ne font pas assez de réflexion.
Dieu est un pur esprit; et ceux qui L'adorent, doivent l'adorer en esprit et en vérité.
Ce principe est fondamental en celte matière. Il est sorti de la bouche de Jésus-Christ même, et nul homme sensé ne peut le contester. Mais qu'est-ce qu'adorer Dieu en esprit? C'est évidemment lui rendre des hommages dictés par le cœur, c'est-à-dire par ce qu'il y a en l'homme de plus spirituel, de plus libre et de plus intime. Si l'homme exprime ces hommages par des paroles, s'il les accompagne de démonstrations sensibles, c'est qu'il a un corps et qu'il doit à Dieu l'hommage de tout lui-même, celui du corps comme celui de l'àme. Mais qu'importe à Dieu qui est esprit pur, et que peut signifier, par rapport à lui, l'hommage extérieur, s'il n'est l'expression de l'hommage intérieur?
Qu'est-ce qu'adorer Dieu en vérité? C'est être anéanti devant lui, non par la posture seulement, mais par le dévouement sincère de tout notre être ; c'est reconnaître, non de bouche uniquement, mais d'esprit et de cœur, que Dieu est tout, que nous ne sommes rien que par lui, que nous lui devons tout, qu'il a toute autorité sur nous, tout droit de disposer de nous; et ne pas s'en tenir à cette simple reconnaissance, mais, en toute occasion, penser, parler, agir, comme étant dans une entière dépendance de sa volonté.
Tels sont les vrais adorateurs que le Père céleste cherche et qu'il agrée.
Il entre sans doute dans cette adoration beaucoup d'actions extérieures, et Dieu même les exige; mais, à ses yeux, elles n'ont de vérité et de réalité que par Tintention qui les anime. Ce sont nos motifs, et nos dispositions intimes, qui décident de tout auprès de lui.
Il n'est rien de plus certain, ni de plus évident. Ainsi l'âme de la religion, l'âme du culte du à Dieu, est quelque chose de purement intérieur; ce qui paraît au dehors n'en est que le corps, qui n'a de vie, de force, qu'autant que l'âme lui en communique.
Ne nous bornons point au principe général : venons à l'application et au détail.
Aimer Dieu est le premier et le plus grand commandement de la loi chrétienne. Mais quel est le siège de l'amour? N'est-ce pas le cœur? C'est dans le cœur qu'il naît; c'est du cœur qu'il part; le cœur est la source de tous les sentiments qu'il produit. Il n'est pas même possible dt^, se former une autre idée de l'amour, que celle d'un mouvement de l'âme, qui la porte vers un objet, pour s'y unir, et s'y reposer dans sa jouissance. Rien n'est plus intime à l'homme que ce mouvement, lors même qu'il est naturel, qu'il a pris naissance des sens, et qu'il s'arrête aux objets sensibles. A plus forte raison l'est-il, lorsqu'il est surnaturel, qu'il doit sa naissance à la grâce, et qu'il a pour objet un être aussi spirituel que Dieu, et encore Dieu connu par la foi. Que cet amour agisse sur les sens, qu'il se produise par des élans, des soupirs, des actes extérieurs, c'est l'effet de l'union de l'âme et du corps. Qu'il ne s'en tienne point aux pures affections, mais qu'il se démontre par des œuvres et des pratiques, c'est encore une suite de cette union. Mais si le sentiment intérieur, quiestl'essencedel'amour, n'est point au fond de l'âme; si ce n'est pas lui qui commande, qui anime toutes les démonstrations, toutes les œuvres extérieures, elles ne signifient rien, elles ne sont rien pour Dieu, qui n'y a nul égard.
L'amour du prochain, qui est le second commande-
ment, dérive de l'amour de Dieu; il n'en est qu'une extension et qu'une application que nous en faisons à nos frères, les aimant en Dieu et pour Dieu. Cet amour est donc surnaturel, spirituel, intérieur, comme l'autre. J'aurais raison de me défier de sa réalité, si je n'en donnais des preuves au prochain dans ses besoins temporels, et si je n'observais à son égard tous les devoirs de la chaiité. Mais ce que je puis témoigner de bienveillance au prochain par mes paroles et par mes œuvres, s'il n'a point de source dans le cœur, si je n'y suis point poussé par le motif intérieur de la charité, n'est d'aucuh prix devant Dieu, et la religion n'y prend aucune part. L'homme peut y être trompé; Dieu, qui regarde le cœur et non la main, ne l'est pas, et ne peut pas l'être.
Quoi de plus intérieur encore, et qui doive plus partir du cœur, que la prière, ce devoir de religion si indispensable en lui-même, et si nécessaire par rapport à nous! En vain je remue les lèvres, en vain je me prosterne, en vain je pousse des gémissements, et je verse des larmes; si le cœur ne parle point, s'il ne se répand point en la présence de Dieu, si ce n'est pas le cœur qui gémit et qui pleure, ma prière n'est qu'un vain son, elle ne parvient point à l'oreille de Dieu, et il n'y donne aucune attention, Le cœur peut prier seul et dans le silence; cette prière est même la plus excellente, quoique si secrète que celui qui la fait souvent ne s'en aperçoit pas. Mais la langue ne prie pas si le cœur ne dicte sa prière, s'il n'y est attentif, s'il n'y joint ses vœux secrets et intimes.
De plus, quel est le grand modèle que la religion propose à notre imitation? C'est Jésus-Christ lui-même^
le Verbe incarné, descendu sur Ja terre pour nous apprendre à honorer Dieu d'une manière digne de lui. Mais par où l'honora-t-il principalement? Par ses dispositions intérieures, par l'offrande entière, continuelle et irrévocable de lui-même. Son esprit, son cœur furent toujours et inséparablement unis à Dieu, non seulement par une suite nécessaire de l'union hypostatique, mais par le libre exercice de sa volonté. II n'eut jamais, comme homme, d'autre volonté que celle de son Père. Je fais toujours, dit-il lui-même ' , ce qui lui est agréable. Ma nourriture est d'accomplir la volonté de Celui qui m'a envoyé. Sa dépendance de Dieu fut extrême «n toutes choses; il ne se compta jamais pour rien; il ne se rechercha en rien; il ne vécut, ne parla, n'agit, ne souffrit, que pour la gloire de son Père. Sa prière tout intérieure, toute spirituelle, ne fut jamais interrompue. Tout ce qu'il faisait au dehors, tout, jusqu'à la moindre parole, jusqu'à un pas, était commandé par le Verbe, qui exerçait un empire suprême sur sa sainte Humanité, sans en gêner en rien la liberté.
Gomment, après un tel exemple, pouvons-nous encore nous tromper nous-mêmes, et n'être pas persuadés que la vie chrétienne, qui n'est, et ne peut être que l'imitation de Jésus-Christ, est essentiellement une vie intérieure ? Ainsi l'ont compris tous les saints; et ils n'ont été saints qu'à proportion qu'ils ont été intérieurs. C'est l'esprit intérieur qui a sanctifié leurs jeûnes, leurs veilles, leurs austérités; ils en faisaient plus ou moins, selon que l'esprit de Dieu les y portait. Ils ne négligeaient pas les pratiques extérieures de dévotion, et elles nous sont venues d'eux pour la plupart; mais ils s'appliquaient
* Jean, vui, 19; iv, 34,
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surtout aux vertus intérieures, et ils en faisaient l'âme de leur conduite.
Et quelles sont ces vertus intérieures ?
La soumission pleine et entière à la volonté de Dieu, le renoncement à soi-même, la dépendance de la grâce, la mort au propre esprit, l'amour des humiliations et des souffrances, la pureté d'intention, et le parfait désintéressement dans le service de Dieu et dans le zèle pour le salut du prochain. Ces vertus, et les autres semblables, qui ont leur racine dans le cœur, ils les ont exercées sans relâche, ils n'ont jamais cru les pousser assez loin; ils ont désiré jusqu'à la fin les posséder dans un degré plus éminent; ils se sont reproché vivement les moindres manquements à cet égard; enfin, ils se sont étudiés toute leur vie à soumettre la nature à la grâce, à purifier leur cœur, et à vivre de la vie de Dieu. Que notre lâcheté mette telle distance qu'il lui plaira entre un saint et un chrétien ordinaire; il sera toujours vrai que le chrétien n'est tel que par l'intérieur; que plus il est intérieur, plus il est chrétien, et que c'est par l'intérieur que les saints se sont distingués entre les chrétiens, puisque, sans cela, ils auraient été incapables des grandes actions qui nous étonnent*
Je ne demande pas si nous aspirons à une telle sainteté, mais si nous en avons même la plus légère idée, si nous croyons qu'elle est d'obligation pour le chrétien, que toute la morale de l'Évangile ne tend qu'à cela, et que, sans cela, nous ne serons que des ombres et des fantômes de chrétiens. Y avons-nous jamais réfléchi comme il faut?
Je ne saurais me le persuader.
Autrement, d'où viendrait que nous ne pouvons souf-
frir qu'on nous parle de vie intérieure? que nous sommes effrayés, et que nous reculons en arrière, au seul nom et à la seule proposition de recueillement, d'exercice de la présence de Dieu, d'oraison, d'attention et de fidélité habituelle à la grâce; qu'une telle vie ne nous paraît pas compatible avec les soins temporels et les devoirs de notre état, et que nous ne la jugeons praticable, tout au plus, qu'aux habitants des cloîtres, et à ceux qui, dans le monde même, sont tout à fait retirés du monde?
D'où viendrait que nous ne goûtons pas, que nous avons même, pour ainsi dire, en horreur le langage de la mortification intérieure, de l'abnégation, de la pauvreté spirituelle, du renoncement à toute inclination, à toute répugnance, à tout désir, à toute crainte naturelle? Comme si tout cela n'était pas renfermé dans cette parole de Jésus-Christ : Si quelqu'un veut marcher à ma suite, quil se renonce lui-même ! Coînme si ce renoncement, porté au plus haut point de perfection, n'était pas le caractère de la sainteté de Jésus-Christ, et ne devait pas être le caractère de la nôtre!
D'où viendrait encore que la plupart des directeurs et des confesseurs retiennent les âmes dans la pratique de la prière vocale, et les autres dévotions extérieures, leur permettant au plus la méditation, ne leur conseillant point l'oraison, qui leur serait plus facile et plus profitable, ne les faisant point entrer dans les dispositions qui leur attireraient de Dieu une si grande grâce, ne secondant point l'attrait qui les y porte, et même mettant tout en usage pour les en détourner comme une oisiveté dangereuse?
Ce n'est pas de mauvaise intention que je les accuse; c'est d'ignorance et de prévention. Mais y seraient-ils
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sujets, s'ils étaient bien convaincus de ce que j'ai dit cidessus? Et pourquoi ne le sont-ils pas? Soiit-ce desidées abstraites et étrangères à la piété, et même à l'essence de la religion?
D'où viendrait, enfin, que, même dans les monastères, la vie intérieure n'est presque plus connue; qu'on se défie des personnes qui en parlent, qu'on tient pour suspects les livres qui en traitent, ou qu'on les laisse comme trop relevés; qu'un confesseur est réduit à prendre mille précautions pour conduire les âmes qui y sont appelées, à dérober la connaissance de ce que la grâce opère en elles aux supérieurs du dedans, quelquefois même aux premiers pasteurs, et à ceux qu'ils chargent de l'inspection des maisons religieuses; que, dans ces maisons, celles qui sont les ferventes, se bornent aux observances extérieures de la règle, et qu'elles en négligent l'esprit; que, par suite de cette négligence, le caractère, l'imagination, l'amour-propre, l'esprit de singularité, la délicatesse de conscience mal entendue, l'entêtement et l'opiniâtreté, dominent dans leur dévotion, la rendent odieuse, insupportable, sujette à mille petitesses et à mille imperfections ?
Le christianisme ne serait pas tombé, comme il l'est aujourd'hui, si l'on s'était toujours appliqué, chacun selon son état et sa profession, à servir Dieu par le cœur, à écouter la voix de la grâce qui nous invite à rentrer en nous-mêmes, à nous entretenir au dedans avec Dieu, à jouir de sa sainte présence, à le faire régner sur nos pensées et sur nos affections, à lui laisser une pleine disposition de notre libre arhilre. Car c'est là proprement lui donner notre cœur. Le christianisme, encore un coup, n'aurait pas dégénéré à ce point, si on l'eût fait consister à connaître Dieu, et à se connaître soi-même;
douLle connaissance qui nous conduit à la pratiaue de tout bien et à la suite de tout mal, qui humilie l'esprit, et qui élève les sentiments, qui nous donnant d'une part la plus haute idée de la sainteté de Dieu, et d'autre part nous apprenant à sonder l'abîme de notre corruption, découvre successivement à l'àme tout ce qu'elle a à détruire, à réformer, et à perfectionner en soi, pour approcher, autant qu'elle le peut et qu'elle le doit, de celte infinie sainteté.
Non, jamais le chrétien n'honorera dignement Dieu, jamais il n'accomplira, comme il faut, le grand précepte de l'amour de Dieu, qu'il ne soit intérieur, et qu'il ne travaille tous les moments de sa vie à le devenir de plus en plus. La carrière de l'intérieur s'étend à l'infini. Quelque avancé qu'on y soit, il reste toujours un espace immense à parcourir. Saint Paul le concevait ainsi lorsque oubliant ce qui était derrière lui, il tendait à son but en s'avançant vers ce qui était devant lui, sans s'arrêter, ni se détourner \
Et n'est-ce pas cette immensité de la carrière de l'intérieur, qui effraye, qui rebute tant de chrétiens, et les empêche de s'y engager? Aveugles, qui ne voient pas qu'il est essentiel au service que la créature rend librement à Dieu, de pouvoir être rendu d'une manière plus excellente à l'infini î Insensés, qui ne comprennent pas que leur unique intérêt est de glorifier Dieu le plus parfaitement qu'il leur est possible; que c'est tellement leur devoir, qu'en même temps c'est le principe de leur félicité présente et à venir; que ce sont nos dispositioiK intéiûeures seules qui honoren^; Dieu, et que c'est d'elles
. ï Phil., m, 14.
que les œuvres les plus saintes tirent toute leur valeur ! S'ils conçoivent ces vérités, et que néanmoins ils se laissent épouvanter par la difficulté et la longueur de cette carrière, ce sont des lâches, des âmes basses et intéressées, des hommes de peu de foi, qui ne regardent qu'à la peine présente, des demi-chrétiens qui refusent d'aimer Dieu de tout leur cœur, quelques protestations qu'ils fassent du contraire, puisqu'ils usent de réserve avec lui, et qu'ils ne sont pas disposés à tout entreprendre, à tout souffrir, à tout sacrifier pour lui. Si la parole de Jésus- Christ ne leur convient pas dans toute l'étendue qu'elle convenait aux Juifs, du moins Dieu peut dire d'eux avec justice : Ce peuple m'honore plus des lèvres que du cœur; il ne cherche pas à s'éloigner de moi, mais il ne veut pas s'en approcher , et il évite la voie qui le conduirait à une union intime avec moi.
0 mon Sauveur ! vous savez à quel point je mérite que vous me fassiez ce reproche. Qu'avez-vous eu de moi jusqu'ici ? Beaucoup de pratiques extérieures qui, par elles-mêmes, ne vous plaisent pas plus que les cérémonies et les observances de l'ancienne Loi. Mais avezvous eu mon cœur ? Est-ce du cœur que je vous ai servi ? Est-ce le cœur que je me suis, par-dessus tout, appUqué à sanctifier ? Que me servira-t-il que mes mains soient pures, si mon cœur ne l'est pas ? Que sont devant vous mes offrandes, si ce n'est pas le cœur qui les présente, et s'il ne s'offre pas avec elles ? Quand pourrai-je, comme David, et avec autant de vérité que lui, vous appelei le Dieu de mon cœur? Quand ma prière sera-t-elle une prière du cœur ? Quand ferai-je ma principale étude des vertus qui ont directement pour objet la réforme et la purification du cœur ? Dans vos «aintes Écritures,
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vous ne me demandez que mon cœur, parce que sans lui vous n'avez rien, et que l'ayant, vous êtes assuré de tout le reste. Si je vous le donne, vous me promettez le vôtre. Quel échange î Qu'il est avantageux pour moi! Possédez le donc à jamais, ce cœur, afin que je possède le vôtre dans le temps et dans l'éternité. Ainsi soit-il !