XVI INTRODUCTION
terre aux Jésuites ' , tint à honneur de donner l'hospitalité au Père Grou et fît des instances pour qu'il consentît à habiter, avec elle, son vieux château de Lulworth, le même qu'elle devait mettre, trente-huit ans plus tard, à la disposiiion de Charles X, haiini de France"^, C'est là que le Père Grou passa le reste de ses jours, composa ses derniers ouvrages, et rendit le dernier soupir. Il y vécut, comme il avait toujours vécu depuis la destruction de la Gompa()nie par Clément XIV, en observant, autant qu'il le pouvait, toutes ses règles, jusqu'aux moindres usagées et jusqu'aux heures des exercices. Il y continuait à être pauvre et aimait à demander les moindres objets dont il avait besoin. Il s'était lait à Lulworth, et au sein de la famille, une solitude qui lui était chère et qu'il eut souvent à défendre contre les sollicitations pressantes des amis du dehors. Rien n'est plus contraire à mes inclinalions, disait-il, que le commerce avec les hommes; et il n'y a que le motif de la. gloire de Dieu et du salut du prochain, qui puisse tnj engager. Aussi son union avec Dieu était-elle habituelle, et son oraison y puisait des lumières et un feu divin qui se répandaient ensuite et se communiquaient
' C'est à la munificence de Thomas "WelJ, chef de la famille, que la Compagnie de Jésus est redevable, à cette époque, du beau et (jiand colléjje de Stonyhurat, dans le Lancasbiie, Histoire de la Compagnie de Jésus, par CRÉTiiSE\u-JûLy, chap. XL.
« Ibid.
INTRODUCTION. xvil
naturellement à tous ceux qui traitaient avec lui. La famille Weld, qui vivait dans la pratique d'une vraie et solide piété, en reçut plus que loute autre un accroissement de ferveur, et chacun de ses membres y trouva une direction sainte qui produisit bientôt les fruits de la plus haute perfection. C'est pour Thomas, l'aîné de la famille, que fut composé le livre des Maximes pour la conduite de la vie y adressées à un jeune Anglais catholique^ , A Marie, à qui il avait prédit, onze ans avant qu'il y eût en Angleterre une maison de laVisitation, qu'elle serait un jour religieuse de la Visitation, le Père donnait par écrit une série d'instructions merveilleusement propres à l initier aux secrets de la vie intérieure et à seconder l'action de la grâce ^ en son cœur, et, couime il reconnut en elle un goût prononcé pour les choses de Dieu et un attrait particulier pour imiter les dispositions intérieures de Marie et de Jésus, il composa pour elle, en 1794, V Intérieur de Marie, et bientôt après V Intérieur de Jésus. Ces ouvrages ont été réunis de nos jours et publiés sous un seul titre : V Intérieur de Jésus et de Marie. A un autre fils de M. Weld, Jean, qui n'était encore qu'un enfant, il dit un jour, en lui posant la main sur la tète au milieu de ses jeux : Celui-ci sera prêtre. Et
ï Cet ouvrage a été récemment édité par le R, P. Nolby, sous le titre de Livre du jeune homme.
* Notice sur le Père Giou, par le Père Cadrés, p. xxxvn.
xviii INTRODUCTION.
en effet Jean entra dans la Compagnie de Jésus et
fut ordonné prêtre en 1807 ^
C'est à cette époque, sans qu'il soit possible d*en préciser la date, que le pieux exilé composa quatre Retraites ^, dont une seule a vu le jour sous le titre de : Méditations en forme de retraite sur ramour de Dieu, le Traité du bonheur et le Traité de la paix de tâme, le Chrétien sanctifié par V Oraison dominicale, et V École de Jésus-Christ.
Il semble que ses continuels travaux sur des matières de piété, toujours accompagnés de la prière, l'aidaient encore à s'avancer davantage dans l'union avec Dieu et dans la ferveur. Sa conformité à la volonté divine était telle que, lorsqu'on vint lui annoncer la perte de son plus grand ouvrage, que la frayeur inconsidérée de quelques amis avait fait livrer aux flammes ^, il se contenta de dire avec la plus calme résignation : Si Dieu avait voulu tirer sa gloire de cet ouvrage, il l'aurait conservé ; puisqu'il Va laissé périr, il peut tout aussi Lien se servir d'un autre que de moi. En vérité, il ne lui manquait plus que la consécration suprême et la perfection consommée, que la douleur seule peut imprimer à la vertu. Dieu les lui donna. Maladies
' Voir, dans la Notice déjà citée, la note G sur la famille Weld, p. cxni.
^ Voir plus haut : Introduction, p. i, note 1, » Ibid,
ir^TRODUCTIOîS. XIX
cruelles, e'touffements prolon^jés, souîTrancesaig^uës, plaies répugnantes pour le corps; et, pour l'âme, se'cheresses, aridités, impuissances autrement douloureuses que les maladies les plus cruelles du corps; il connut toutes ces épreuves, et l'on peut (lire que ses deux dernières années furent un long^ martyre. Les dix derniers mois de sa vie, il ne pouvait même plus trouver de repos sur son lit, il les passa dans un fauteuil. Il était sans cesse occupé de la mort, et s^y préparait par la patience, ne parlant que de Dieu et édifiant tout le monde par so?i ijialtérahle sérénité \ Peu de mois avant de mourir, il avait eu l'inappréciable consolation de renouveler ses quatre vœux de profès *. Sentant approcher sa fin, il écrivit au Père Simpson pour le prier de vouloir bien accepter le dépôt de ses écrits, et d'en user selon son zèle et prudence ^; et, le 13 décembre 1803, comme il tenait le crucifix entre ses mains, il dit à Dieu : O mon Dieu! quil est doux de mourir entre vos bras! et il expira. Il avait soixante-douze ans. Son corps fut inhumé et repose dans la cha-
^ Notice sur le Père Groii, par le Père Cadres, p. xlvii.
5 Pie VU, qui avait, par un bref du 7 mars 1801, autorisé et canoniquement approuvé la Compagnie de Jésus en Russie, où elle n'avait jamais cessé d'exister, venait d'accorder la même faveur aux Jésuites d'Angleterre.
^ Lettre du 30 octobre 1803. Des mains du Père Simpson, devenu Provincial en France, les manuscrits du Pèi e Grou ont passé à la bibliothèque de l'école Sainte-Geneviève, qui les possède encore aujourd'hui.
ix INTRODUCTION.
pelle du château, au milieu des tombes de la
famille.
La composition du Père Grou a été, comme sa vie, simple et ferme, lumineuse, noble et chrétienne. Ses fortes études littéraires, les seules qui font l'homme et l'écrivain, lui firent éviter les nombreux défauts des écrivains de son temps. Tandis qu'on sacrifiait alors à la nouveauté, à Taraour de la pointe, du faux éclat, de l'alTectation et des termes abstraits, le Père Grou échappait à l'entraînement (général et garda, au milieu d*un siècle dissipé, incrédule, railleur et libertin, le sentiment vrai des beautés si simples et si grandes des antiques littératures de la Grèce et de lîome. On sent, à le lire, qu'il se souvient de Gicéron et de Platon, et qu'il conserve jusqu'au scrupule, dans sa forme, l'amour du beau et du fini, à l'imitation du grand siècle, tout en en évitant la recherche trop savante et la perfection trop serrée. Sa phrase est correcte; l'élocution libre, sobre et contenue; l'expression est claire, pleine de choses, sans être chargée d'ornements inutiles; le tour de la pensée est naturel, vif, original, mais sans prétention, sa force est calme et toujours maîtresse d'elle-même; sa simplicité savante et aisée tout ensemble, et son élégance de bon goût mêlée de grâce lui donne comme naturellement ce style^