SCÈNE III
Chez sir Peter Teazie.
Entrent Sm Oliver Sorface et Rowley,
Sir Oliver. — Ah ! ah ! ah ! Ainsi mon vieil ami est marié, hein?... une jeune femme sortie de la campagne.... Ah I ah ! ah ! Qui eût dit qu'il aurait navigué si ferme et si longtemps dans les eaux de l'antique célibat, pour venir à la fin échouer sur le mariage.
RowLEY. — Oui, oui, mais ayez soin, sir Oliver, de ne pas le plaisanter là-dessus : c'est son côté sensible, je vous assure, bien qu'il ne soit marié que depuis six mois.
Sir Oliver. — Alors, il y a juste la moitié d'un an qu'il a commencé sa pénitence!... Pauvre Peter ! . ,. Mais vous dites qu'il a complètement rompu avec Charles... Il ne le voit plus, n'est-ce pas?
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RoWLEY. — Il est étrangement prévenu contre lui, d'autant plus, j'en suis sûr, qu'il lui suppose des relations avec lady Teazle, calomnie habilement répandue par une société de mauvaises langues du voisinage, laquelle n'a pas peu contribué à la triste réputation de Charles. La vérité serait plutôt, je crois, que, si la dame a^ de rinclination pour Tun des deux frères, c'est pour Joseph.
Sir Oliver. — Oui, je sais qu'il y a là une collection de mauvais drôles, commères mâles et femelles, au caquet plein de calculs, qui assassinent les réputations pour tuer le temps ; ils sont capables de dépouiller un jeune homme de sa bonne renommée, avant qu'il ait assez vécu pour en connaître le prix.... Mais ce ne sont pas de telles manœuvres qui me préviendront contre mon neveu, je vous le garantis... Non, non... si Charles n'a commis aucun acte de fausseté ou d'indélicatesse, je passerai sur ses folies.
Rowley. — Alors, que je meure si vous ne le ramenez à bien,».. Ahî monsieur, cela me fait renaître de voir que votre cœur ne lui est pas fermé, et que le fils de mon bon vieux maître a encore, malgré tout, conservé un ami.
Sir Oliver. — Quoi donc, maître Rowley, puis-je oublier que j'ai été jeune comme lui, moi aussi?... Parbleu, mon frère et moi, nous n'étions pas non plus de grands saints ; et je crois pourtant que vous n'avez pas vu souvent de meil- , leur homme que votre vieux maître.
Rowley. — Monsieur, c'est cette pensée qui XÇie donne l'assurance que Charles peut être
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encore l'honneur de sa famille.... Mais voici sir Peter. (Il remonte un peu,)
SiR Oliver. — Parbleu, c'est lui... Miséricorde ! il est bien changé... et il a bien Tair d'iiu homme marié! On peut lire d'ici le mot mariage écrit sur sa figure.
Entre Sir Peter Teazle.
Sir Peter. — Ah ! Sir Oliver... mon vieil ami! Soyez mille fois le bienvenu en Angleterre !
Sir Oliver. — Merci, merd, Sir Peter! Sur ma parole, je suis heureux de vous trouver en bonne santé.
Sir Peter. — Oh ! c'est qu'il y a longtemps que nous ne nous sommes vus... quinze ans au moins, et nous avons éprouvé bien des adversités dans cet intervalle.
Sir Oliver. — Oui, j'en ai eu ma part... Mais quoi! je vous retrouve marié, hein, mon vieux camarade?... Allons, allons, il n'y a pas à y revenir... c'est fait... Je vous félicite donc de tout mon cœur.
Sir Peter. — Merci^ merci. Sir Oliver... Oui, je suis entré dans.,, le sanctuaire du bonheur... Mais ne parions pas de cela à présent.
Sir Oliver. — C'est juste, c'est juste, Sir Peter : de vieux amis qui se revoient ne doivent pas débuter par s'adresser des reproches... non, non, non...
RowLEY, bas à Siir OHi)er. — Prenez garde, je vous prie, monsieur...
Sir Oliver. — Eh bien... il y a donc un de mes
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neveux qui, à ce que j'apprends, est un fieffé polisson, hein '^
Sir Peter. — Gomme vous dites... Ah ! mon vieil ami, quel désappointement pour vous, hélas! C'est un jeune homme perdu, en vérité. Par exemple, son frère vous dédommagera ; Joseph est vraiment un modèle. Il n'y a personne au monde qui n'en dise du bien.
Sir Oliver. — J'en suis fâché pour lui : quand on a une si bonne réputation, c'est qu'on n'est pas honnête. Tout le monde dit du bien de lui ?... Eh I c'est qu'il a cqurbé l'échiné aussi bas devant les coquins et les sots, que devant les hommes les plus distingués par le mérite et la vertu.
Sir Peter. — Gomment, Sir Oliver! vous le blâmez de ne s'être point fait d'ennemis ?
Sir Oliver. — Oui, s'il est digne d'en avoir.
SiR Peter. — Bien, bien... vous serez convaincu quand vous le connaîtrez. On est édifié à l'entendre ; il professe les plus nobles principes *.
Sir Oliver. — Oh ! le diable soit de ses principes! S'il me salue d'un lambeau de morale, il me donnera tout de suite des nausées... Mais cependant, comprenez-moi bien, Sir Peter, je ne prétends pas excuser les fautes de Charles : seulement, avant de me former une opinion sur le compte de mes neveux, j'ai l'intention de les éprouver. Mon ami Rowley et moi nous avons projeté quelque chose dans ce but.
1. Mon frère, vous seriez charmé de le connaître. Et vos ravissements ne prendraient point de fin. {Tartuffe, — Acte l, scène vi.)
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RowLEY. — Et Sir Peter sera forcé de reconnaître qu'il s'est trompé une fois dans sa vie.
SiR Peter. — Oh! je réponds sur ma tête de l'honnêteté de Joseph.
Sir Oliver. — C'est bien... Allons, donneznous une bouteille de bon vin ; nous boirons à la santé des deux jeunes gens, et je vous expliquerai notre dessein. [Il passe.)
Sir Peter. — Allons^ alors I
Sir Oliver. — Et, voyez- vous, Sir Peter, ne soyez pas trop sévère pour le fils de votre vieil ami. Ma parole d'honneur! je ne suis pas fâché qu'il ait fait quelques escapades. Quant à moi, je n'aime pas voir la sagesse contrarier la sève et la verdeur de la jeunesse ; c'est comme le lierre qui entoure un jeune arbre : elle Tempêcho de pousser. [Ils sortent).