‹ L'école de la médisance: comédie en cinq actesChapitre 23 sur 43 · SCENE I · texte numérisé non relu

SCENE I

Chez Sir Peter Teazle,

Entrent Sm Oliver Surface, Sifî Peter Tbazli

et ROWLEY.

Sir Peter. — Eh bien, alors, nous verrons d*abord notre drôle, et nous boirons après... Mais que comptez-vous faire, maître Rowley?

Je ne vois pas bien où vous voulez en venir.

RowLÈY. — Voici, monsieur : Ce M. Stanlej dont je vous parlais, tient de près aux deux jeunes gens par leur mère. Il était autrefois négociant à Dublin, mais il a été ruiné par une série d'infortunes imméritées. Depuis son emprisonnement, il s'est adressé, dans une lettre, à la fois à M. Surface et à Charles ; du premier il n'a rien reçu que des promesses évasives de services pour l'avenir, tandis que Charles a fait tout ce que ses folies lui avaient laissé le pouvoir de faire ; et il s'efforce en ce moment de se procurer une somme d'argent dont il destine, je le

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sais, et au milieu de ses propres embarras, une partie au pauvre Stanley.

Sir Oliver. — Ah I il est bien le fils de mon frère.

Sir Peter. — Bon, mais comment Sir Oliver personnellement peut-il?...

Rowley. — Voici, monsieur : Je vais informer Charles et son frère que Stanley a obtenu la permission de s'adresser lui-même à ses amis, et, comme ils ne l'ont jamais vu ni l'un ni l'autre, Sir Oliver n'a qu'à se faire passer pour lui, et il aura ainsi une belle occasion de juger, du moins, de leurs sentiments charitables. Groyez-moi, monsieur, vous trouverez dans le plus jeune des frères un homme qui, au milieu des folies d'une vie de débauches, a gardé, suivant Texpression de notre immortel chantre,

Avec un cœur facile à toucher, une main Qui s'ouvre toute grande à Tappel du prochain.

Sir Peter. — Bah! que signifie cette main ou cette bourse ouverte, quand on n'a rien laissé dedans?... Allez, allez... faîtes l'expérience, si cela vous plaît... Mais où est le drôle que vous avez amené pour que Sir Oliver le questionne sur les affaires de Charles?

Rowley. -— En bas, à ses ordres, et personne n'est à même de le renseigner mieux qae lui.

Sir Oliver, c'est un aimable Juif qui, il faut lui rendre cette justice, a fait tout ce qu'il a pu pour amener votre neveu au propre sentiment de ses folies. ^

Sir Peter. — Faites-le venir, s'il vous plaît.

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RowLEY, à la cantonade, — Que l'on prie M. Moses de monter.

Sir Peter. — Mais, dites-moi, supposeriezvous qu'il nous dît la vérité?

RowLEY. — Oh! je lui ai persuadé qu'il n'avait d'autre chance de recouvrer certaines sommes avancées à Charles, qu'en gagnant les bonnes grâces de Sir Oliver, dont il sait l'arrivée ; vous pouvez donc compter sur un dévouement que garantissent ses intérêts. Je tiens aussi un autre témoin, un certain Snake, que j'ai surpris dan^ une sorte d'affaire de faux, ou quelque chose d'approchant, et que je produirai sotis peu pour détruire vos préventions, Sir Peter, à l'égard de Charles et de lady Teazle.

Sir Peter. — En voilà assez sur ce sujet!

RowLEY. — Voici l'honnête Israélite...

Entre MosES.

RoWLEY, à Moses. — Monsieur est sir Oliver.

Sir Oliver, — On m'a dit, monsieur, que vous aviez fait dernièrement beaucoup d'affaires avec mon neveu Charles.

Moses, allant à lui. — Oui, sir Oliver, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour lui; mais il était ruiné avant d'avoir eu recours à moi.

Sir Oliver. — Très-fâcheux, vraiment ; vous n'avez pas eu ainsi l'occasion de déployer vos talents.

Moses.— Il n'y a pas eu moyen; je n'ai eu l'avantage de connaître ses embarras que lors-

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qu'il était déjà de beaucoup au-dessous de ses affaires.

Sir Oliver. — Ce n'est pas avoir de chance, en vérité!... Mais j'aime à croire que vous avez fait tout ce que vous pouviez pour lui, honnête Moses?-

MosES. — Oui, il le sait lui-môme... Ce soir, précisément^ je devais lui amener un gentleman de la Cité, qui ne le connaît pas et qui, je croislui prêtera quelque argent.

Sir Peter. — Gomment I... quelqu'un à quf Charles n'ait pas encore emprunté?

MosBS. — Oui... M, Premium*, de Crutched- Friars*, ancien brocanteur.

Sir Peter. — Parbleu, sir Oliver, il me vient une idée!... Charles, dites-vous, ne connaît pas M. Premium?

MosES. — Pas du tout.

Sir Peter. — Alors, sir Oliver, il s'offre à vous, maintenant, une meilleure occasion de vous contenter que le vieil expédient romanesque du parent pauvre. Allez avec mon ami Moses, et jouez le personnage de Premium : je vous réponds que vous verrez ainsi votre neveu dans toute sa gloire.

Sir Oliver. — Pardieu, je trouve cette idée meilleure que l'autre, d'autant plus qu'ensuite, je puis rendre visite à Joseph sous 1* nom de Stanley.

i. M. Prime.

2. Les Moines boiteux (qui marchent avec deâ béquilles). — Vieille rue dans la Cité, à Londres, habitée par des usu rierSf des brocanteurs et autres négociants interlopes.

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Sir Pëtir. -.- Voua le pouvez, en eflfet*

RowLEY. — Oui ; mais c'est plutôt prendre Charles par son oôté désavantageux, à ûoup sùr«. . Cependant, soitl Moses, tous comprenez sir Peter, et nous peurons compter sur vous?

MosBS. — Ne craignez rien. (Il regardé à sa montre.) C'est à peu près l'heure où je devais j aller. {Il passe.)

Sm OLivfiR. — Quand vous voudre», Moseâ, Jô vous suis... Mais, un Instant I j'ouhlidâ une chose... comment diable ferai-je pour passer pour un Juif?

MosES. — Il n'ëSt pas besoin de cela... M. Premium est chrétien.

SîR Oliver. -— Vraiment? J*en suis bien fâché. Mais alorâ, voyons encore, ne suîs-je pas mis ' avec un peu trop d'élégance jpour avoir Tair d'un prêteur d'argent?

Sir Peter. — Pas du tout; vous ne sortiriez môme pas de votre rôle en y allant dans voire voiture { n'est-ce pas, Moseg î

MosEs» — Assurément,

Sir Oliver. — Bien»., maid comment dois*je parler?... Il y a certainement quelque argot d'usure et une manière de traiter qu'il me faut eonhaître,

Sm Peter. — Oh l ce n'est pas grand'ehc^e à apprendre. Le point essentiel, à mon avis, e'est d'être assez exorbitant dans vos prétentions*., n'est-ce pas, Moses ?

Moses. — Oui, là est reSSentiel.

Sir OuVer . — Je voua réponds que }é n'y mu»-

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querai pas. Je lui demanderai huit ou dix pour cent, au moins.

MosES. — Si vous ne lui demandez pas plus, vous serez immédiatement découvert.

Sir Oliver. — Hein!... le diable m'emporte!... Combien donc, alors?

MosES. — Cela dépend des circonstances. S*il ne paraît pas très à court, vous pouvez exiger seulement quarante ou cinquante pour cent; mais, si vous voyez qu'il soit excessivement gêné et qu'il ait besoin de fonds à tout prix, vous pouvez demander le double.

Sir Peter. — Un bien honnête trafic que vous êtes eu train d'apprendre, sir Oliver I

Sir Oliver. — Ma foi, oui... et qui ne rapporte pas de minces profits.

MosES. — Maintenant, vous savez, vous n'avez pas les foods vous-même, et vou9 êtes forcé de les emprunter pour lui à un ami.

Sir Oliver. — Ohl je dois les emprunter à un! ami?

Moses. -^ Oui ; et votre ami est un chien sans entrailles, mais vous i^'y pouvez rien.

Sir Olivir. — Mon ami est un chien sans entrailles, n'est-ce pas?

MosES. — Oui, et il n'a pas lui-même les fonds par- devers lui, mais il est forcé de vendre des obligations à grande perte.

SiR Oliver. — Ahl il est forcé de vendre des obligations à grande perte? Eh bien, c'est fort aimable à lui.

Sir Pbtir. — Ma foi, sir Oliver... M. Pre-

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miuDa, veux-je dire... vous allez être bientôt passé maître dans le métier.

Sir Oliver. — Moses complétera mon instruction en chemin.

Sir Peter. — Vous n'aurez pas beaucoup de temps, car votre neveu habite tout près.

Sir Oliver. — Oh ! soyez tranquille, mon professeur paraît "si capable que, bien que Charles demeure dans la rue à côté, ce sera absolument ma faute si je ne suis pas un fripon achevé avant d'avoir tourné le coin, (Sortent sir Oliver Surface et Moses.)

Sir Peter. —Allons, maintenant, je pense (Jue sir Oliver va être convaincu. Vous en tenez pour Charles, Rowley, et je gage que vous l'aviez préparé à l'autre plan?

Rowley. — Non, sur ma parole, sir Peter.

Sir Peter. — C'est bien, allez me chercher ce Snake ; je verrai ce qu'il a à me dire, tout à rheure... J'aperçois Maria, à qui j'ai besoin de parler. [Rowley sort,) Je serais heureux d'être containcu que mes soupçons sur lady Teazle et Charles étaient injustes. Je ne me suis cependant jamais encore ouvert«là-dessus à mon ami Joseph... Je suis résolu à le faire... Il me donnera sincèrement son avis.

Entre MARIA.

Sir Peter. — Eh bien, mon enfant, est-ce M. Surface qui vous a ramenée?

Maria. — Non, monsieur; il avait affaire.

Sir Peter. — Voyons, Maria, si peu que vous

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vous soyez entretenue avec cet aimable jeune homme, ne pensez-vous pas que son affection pour vous mérite d'être payée de retour?

Maria. — En vérité, sir Peter, vos instances réitérées sur ce sujet m'affligent extrêmement... Vous m'obligez à vous déclarer qu'il n'y a personne, parmi ceux qui ont pu me distinguer, que je ne préférasse à M. Surface.

Sir Peter. — C'est à ce point ! . .. Voilà un méchant caprice !.,. Non, non. Maria, il n'y a que Charles que vous préféreriez. C'est évidemment ses vices et ses folies qui vous ont séduite.

Maria. — Vous êtes cruel, monsieur. Vous savez que je vous ai obéi en cessant de le voir et de lui écrire : j'en ai appris assez pour me convaincre qu'il n'est pas indigne de mon estime. Cependant, et je ne pense pas que ce soit un crime, en même temps que ma raison condamne ses vices, mon cœur éprouve quelque pitié de ses malheurs.

Sir' Peter. — Bien, bien, apitoyez-vous sur son compte autant qu'il vous plaira; mais qu'un plus digne reçoive votre cœur et votre main.

Maria. — Ce ne sera pas son frère, toujours ! (Elle passe,)

Sir Peter. — Allez... capricieuse et obstinée que vous êtes I Mais prenez garde, mademoiselle ; vous ne savez pas encore ce que c'est que l'autorité d'un tuteur : ne me forcez pas à vous l'apprendre !

Maria. — Je puis vous dire seulement que je ne vous en fournirai pas un sérieux motif. Il est vrai, par la volonté de mon père, j'ai le dévoir,

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pour quelque temps encore, de vous considérep comme son fondé de pouvoirs; mais je cesserais de vous croire tel, si vous vouliez me contraindre à être malbeareiise. {Elle sort.)

Sia Potbr. — Y eut-il jamais un homme aussi accablé que moi? Tout conspire contre mon repos. Il n'y avait pas quinze jours que je m'étais empêtré dans le conjungo, que son père, un homme sain et vigoureux, mourut exprès, je crois, pour le plaisir de me mettre sa fille sur les bras. (On entend chanter lady Teazle dans la coulisse,) Mais voici ma compagne I Elle paraît de bien bonne humeur. Que je serais donc heureux si je pouvais la forcer à m'aimer, seulement un peu!

Entre Lady Teazle.

Lady Teazle. — Mon Dieu, sir Peter, j'espère que vous ne venez pas de vous disputer avec Maria? Ce n'est pas gentil pour moi, cela, de vous mettre en colère quand je n'y suig pas.

Sm PETEfe. — Ahl lady Teazle, il ne tiendrait qu'à vous de me rendre aimable en tout temps.

Lady Teazle. — Je le voudrais certainement; car j'ai besoin en ce moment que vous soyez d'une humeur charmante. Soyez donc aimable, et donnez-moi deux cents livres*, voulezvous?

Sir Peter. — Deux^cents livres ! Eh quoi I me faut-il absolument payer pour être aimable?

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