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QUAND L’ESTOMAC SE DIGÈRE LUI-MÊME

-t-on réfléchi à ce fait surprenant : l’estomac

secrète un suc dont le rôle est de commencer

IA la digestion des aliments que nous introduisons dans notre organisme. Comment comprendre que lui-même ne soit pas victime de cette fonction? Les tissus dont il est fait ressemblent fort à ceux que nous choisissons pour notre nourriture et la preuve en serait fournie, s’il était nécessaire, par les tripes qui sont une des gloifes de Caen. L’immunité 1 de l’estomac à l’égard du suc gastrique, ce puissant dissolvant des albumines alimentaires, dans la catégorie desquelles rentrent ses constituants, peut passer pour un paradoxe.

Il n’en est ainsi, en vérité, que pour ceux qui méconnaissent que cet estomac est tapissé à son intérieur par un revêtement de cellules qui est proprement intangible, aussi bien aux sécrétions organiques qu’aux microbes. Pour que l’estomac fût attaqué par son propre suc, il faudrait que cette palissade défensive fût déjà entamée en un point quelconque. La chose n’est pas exceptionnelle.

Lorsque cette brèche existe, l’immunité de l’organe est susceptible de disparaître et l’attaque de se produire. On se trouve alors en présence d’une maladie qui s’appelle l’ulcère de l’estomac et que Cruveilhier nous a appris à connaître vers l’année 1830. C’est une affection dont on parle beaucoup en ce moment parce que nos méthodes modernes de recherches ont permis de la mieux reconnaître et parce que la chirurgie, se chargeant de sa cure, dans les cas graves tout au moins, a rendu moindre la sévérité du pronostic qu’elle comportait jadis.

La condition nécessaire — mais non suffisante — pour que l’ulcère de l’estomac puisse se produire est donc une atteinte première de la muqueuse gastrique. Qui en est responsable? Les enquêtes bien conduites ont abouti à des inculpations si diverses qu’on pourrait croire, devant cetté liste imposante de causes, initiales, que la médecine • hésite ou, à parler irrévérencieusement, qu’elle patauge. Cette liste va, en effet, depuis la gastrite alcoolique jusqu’aux coups reçus dans la région de l’estomac, en passant par l’absorption des poisons caustiques, les maladies infectieuses, les circulations viciées au niveau de la poche stomacale et même l’appendicite. C’est qu’en effet, au cours de ces maladies ou de ces accidents, il peut se produire des ulcérations superficielles de l’estomac qui n’ont d’ailleurs d’autre point commun avec l’affection dont nous parlons qu’une regrettable analogie de nom. Tout cela, à l’ordinaire, guérit spontanément ou demeure superficiel. Pour que naisse le véritable ulcère chronique, à la marche volontiers progressive, susceptible de provoquer les accidents sérieux ou graves que nous verrons plus loin, il faut qu’à l’atteinte initiale s’ajoute autre chose.

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Cette autre chose, on la trouve dans une certaine prédisposition marquée par un excès de sécrétion gastrique. En temps ordinaire, une ulcération banale finit par se cicatriser parce que la quantité de suc gastrique produite a assez à faire de digérer les aliments vrais sans se créer du travail de plus. Chez les sujets qui, au contraire, sont trop riches en suc gastrique, il y a une partie de cette sécrétion qui n’est utilisée à rien. Nous savons du reste que les gens inoccupés sont des, êtres dangereux, proie facile des tentations. Le suc gastrique en excès rentre dans cette règle. N’ayant pas à quoi s’en prendre, il digère la nourriture nouvelle qui s’offre d’elle-même, c’est-à-dire l’organe d’où il sort.

. Peut-être n’y arriverait-il pas, si d’autres conditions accessoires n’étaient encore réalisées. Du nombre est la diminution de résistance de la muqueuse à cette offense. Elle est protégée non seulement par ses cellules de revêtement, mais aussi par une sorte de mucus qu’elle sécrète en même temps que le suc gastrique et qui lui forme une seconde couche isolante. Si cette couche est insuffisante (sans que nous sachions trop pourquoi), les facilités d’attaque de l’ennemi deviennent plus grandes. Elles s’accroissent encore lorsque l’estomac est le siège de coudures, de spasmes, qui déterminent une stagnation du suc sécrété. Autant de conditions accessoires qui montrent que le problème est compliqué somme ils le sont tous, d’ailleurs, quand il s’agit des tissus vivants, ne serait-ce que parce qu’y domine un élément dont nous ignorons à peu près tout et qui s’appelle la vie.

Il résulte de ce qui précède que l’ulcère, qui a commencé par une atteinte en somme légère dp

l’organe se produira de préférence en un des points où les liquides de l’estomac stagnent le plus volontiers. Ce sont soit les régions déclives comme le fond du viscère, soit un orifice de sortie, fermé par un muscle circulaire, car le suc gastrique s’accumule là comme la foule devant un obstacle. Dès que le travail de destruction est commencé, il se poursuivra. De ce qui n’était qu’une plaie superficielle et de forme quelconque, le suc gastrique va faire peu à peu une lésion aux contours arrondis, dont la profondeur s’accroîtra progressivement. Et cet approfondissement est le grand danger.

Admettons que rien ne vienne interrompre le travail de creusement. On se doute de ce qui va.se passer, c’est-à-dire que la paroi de l’estomac sera, en fin de compte, traversée dans toute son épaisseur, perforée. Immédiatement naîtront des accidents suraigus, résultant de l’atteinte du péritoine, laquelle entraîne d,rop souvent une issue fatale. Pour savoir avec quelle rapidité une telle catastrophe peut se produire, relisons Bossuet : « O nuit désastreuse, ô nuit effroyable où retentit tout à coup comme un éclat de tonnerre cette étonnante nouvelle : Madame se meurt, Madame est morte! » Car c’est d’ulcère de l’estomac perforé que mourut la belle-sœur du Grand Roi, ainsi que Littré, ce maître de la médecine historique, nous l’a prouvé il y a soixante ans. Et elle est morte en neuf heures!

En dehors de cet accident foudroyant qui, fort heureusement,. ne menace pas tous les porteurs d’ulcère, celui-ci se signale par des symptômes en général assez nets, quoique quelques-uns d’entre eux se confondent avec ceux qui marquent la simple exagération de sécrétion du suc gastrique. Du

QUAND L'ESTOMAC SE DIGÈRE LUI-MÊME. 43 nombre de ces derniers sont les brûlures d’estomac qui apparaissent quelques heures après le repas. D’autres sont plus caractéristiques, comme cette douleur dite « en broche » qui semble traverser le malade de part en part, se manifestant à la fois du côté du ventre et du côté dû dos. Ces souffrances sont calmées souvent par la seule ingestion d’aliments ou même de remèdes alcalins, parce que, si l’on donne une besogne à remplir au suc gastrique surabondant, il reste tranquille.

Il y a aussi les vomissements qui apparaissent tardivement, comme les douleurs, et qui sont dus à la même cause. En conséquence, ils soulagent, parce que, lorsqu’ils se produisent, l’ennemi est bouté dehors.

Tout cela peut encore se produire sans qu’il y ait ulcère, mais la probabilité devient grande quand ces phénomènes sont périodiques, c’est-à-dire se produisent régulièrement et à la même heure. Ainsi parle l’observation, cette pierre angulaire de la médecine. Elle nous apprend aussi que la probabilité devient certitude quand apparaissent les hémorragies. Celles-ci sont ordinairement abondantes, brutales ; elles dénoncent l’atteinte de vaisseaux par le processus d’ulcération. Elles ne se reconnaissent pas seulement à l’expulsion de sang pur par la bouche, mais aussi à la présence dans les selles de sang noir digéré. C’est là un des accidents les plus dramatiques de l’ulcère de l’estomac, d’autant plus que l’abondance de la spoliation sanguine peut entraîner des pertes de connaissance qui augmentent encore le côté tragique de la scène.

A la constatation de ces signes ne se limitent pas les preuves de l’existence d’un ulcère. Ici comme en tant d’autres circonstances, les rayons Rœntgen

viennent au secours de la clinique parfois hésitante. Ils ne fournissent, disons-le tout de suite, qu’une preuve de plus et peut-être pas plus constante que les autres, mais une probabilité et une autre probabilité font deux. Ici nous n’en aurons jamais trop. Quand elles se multiplient, nos craintes doivent se changer en certitude. L’ulcère existe. Donc ces menaces d’hémorragie et même de perforation existent aussi. Le mal est sérieux, il faut d’urgence y parer.

C’est un des terrains de lutte de la chirurgie et de la médecine. Entendons par là non pas une querelle entre ces deux sœurs, mais, au contraire, une rivalité de bienfaisance. Si toutes deux offrent leur aide, c’est que chacune est persuadée qu’elle détient la vérité, et la vérité, en pareille circonstance, s’appelle la guérison.

Il n’est pas douteux que la médecine, avec ses méthodes douces et lentes, peut venir à bout des ulcères même les plus invétérés ou les plus avancés. Elle se guide pour soulager et pour guérir sur les causes mêmes du mal. Elle commence par réduire au minimum les irritations possibles d’un organe qui n’est déjà que trop excité. On va lui imposer le repos forcé en ne lui permettant de recevoir que des aliments qui lui soient indifférents et ne lui causent aucun travail. Le lait est, pour cette part, le grand remède, le lait seul et longtemps seul.

Cependant, même mis au calme, l’estomac est susceptible de sécréter encore trop de suc gastrique. Nous neutraliserons celui-ci par les alcalins à quoi nous avons fait allusion plus haut. Cela n’est pour ainsi dire pas de la médecine, c’est de la chimie. Acide plus alcalin donne, si ce dernier est bien

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choisi, un sel inoffensif. Le carbonate de chaux, par exemple, au contact du suc gastrique et de son acide chlorhydrique, fournit d’une part du chlorure de chaux, qui est indifférent, et de l’autre de l’acide carbonique qui s’évade au dehors sans qu’il soit' nécessaire de dire comment.

Ce n’est pas tout : ce diable de suc gastrique pourrait encore faire des siennes. Protégeons la muqueuse, doublons ses lignes de protection et pour cela faisons ingurgiter au patient en grande quantité des poudres inertes sur lesquelles le suc n’a pas de prise. Du nombre sont les sels de bismuth et le kaolin. En somme, on réalise de la sorte un pansement protecteur, mais il ne faudrait pas inférer de la présence du kaolin qu’on porcelaine l’estomac. Ce serait dépasser la mesure.

Cependant les chirurgiens entrent en scène. Vous avez calmé, disent-ils, les douleurs, vous avez pansé la muqueuse, le danger immédiat est écarté, mais l’ulcère est toujours là, ou du moins pendant longtemps il y sera, et le suc gastrique ne va pas retrouver pour si peu sa sagesse passée. Vous restez à la merci de l’avenir et le malade, si l’on peut risquer cette métaphore, conserve une épée de Damoclès interne. Il n’y a qu’une méthode sûre, c’est la nôtre. Nous arrivons avec nos grands et nos petits couteaux, nous enlevons la partie ulcérée, nous recousons la plaie que nous avons faite et tout est fini.

Ce n’est pas bien sûr. Est-ce que nous ne continuons pas à être en présence d’une muqueuse qui sécrète trop, et dont les procédés de défense sont diminués? La preuve que cette vue est juste, c’est qu’après l’opération il faut continuer à suivre un régime. Gardez vos couteaux pour les cas sérieux, ceux où nous calmons insuffisamment, ceux où les

accidents persistent malgré nos soins ou s’affirment

très graves.

Mais les chirurgiens tiennent en réserve un dernier argument. Un grave danger, disent-ils, demeure, même lorsque l’ulcère est cicatrisé. Cette cicatrice sera un lieu d’élection pour l’implantation de cette terrible maladie, le cancer, qui se fixe si souvent sur l’estomac. En opérant les porteurs d’ulcère, vous écartez un péril redoutable.

Ne continuons pas la discussion. Elle donnerait au lecteur cette idée fausse que nous persistons à nous, disputer sur le dos de nos malades comme les médecins dontse moqua Molière. Nous n’ensommes heureusement plus là. Si la médecine et la chirurgie discutent, elles ne le font pas de cette façon générale, mais pour chaque cas en particulier dont elles savent, en collaboration, débattre pièces en main pour le plus grand bien du malade. Il n’y a rien de fixe en médecine. Tout y est affaire d’espèces, comme on apprend à dire dans une autre faculté que la nôtre. La réalité est que la guérison de l’ulcère de l’estomac est aujourd’hui la règle. Si Henriette d’Angleterre avait vécu au xx e siècle, elle ne serait pas morte à vingt-six ans !

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