CHAPITRE YII
LE FROID QUI TUE
I l n’est pas d’hiver où les journaux quotidiens ne signalent, à la rubrique des faits divers, la mort, dans la rue, de quelques passants qui succombent tous, suivant un cliché consacré, à une congestion cérébrale causée par le froid.
Il faut admirer, en lisant ce diagnostic « omnibus, » combien nous aimons à nous payer de mots, combien nous sommes aisément satisfaits par des explications sommaires, à allure définitive et dont les bases sont cependant d’une lamentable fragilité. Cette expression de « congestion cérébrale » est employée de façon courante sans que l’on songe à se demander si elle répond à quelque chose de réel, de concret, et si, d’autre part, le phénomène serait susceptible de déterminer la mort en quelques secondes.
Ici ce n’est pas ma seule et minime compétence que j’invoque, j’appelle des maîtres à la rescousse. Le grand Trousseau, vers le milieu du xix e siècle, s’élevait déjà avec éloquence contre l’abus que l’on faisait de ce phénomène dans des cas où, de toute évidence, il n’a rien à voir. Plus récemment, le professeur Pierre Marie affirmait que jamais il n’avait
fait, ni vu faire, de source autorisée, le diagnostic de congestion cérébrale, qu’en tout cas cette congestion ne peut pas engendrer le cortège de symptômes dont on la rend trop volontiers responsable. Il y a quelques mois, l’éminent physiologiste Loüis Hallion émettait une opinion identique. Enfin, dans un traité, fort apprécié, le docteur Lhermitte demande qu’on n’invoque ce mécanisme qu’avec la plus grande prudence.
Il paraît donc légitime, en s’appuyant sur de semblables autorités, de ne pas ajouter foi au facteur de mort subite si banalement incriminé. S’il y a congestion cérébrale, il faut de toute nécessité, en tout cas, que les choses aillent beaucoup plus loin pour que l’accident aboutisse à une aussi implacable terminaison. Essayons d’éclaircir un peu ce problèine -passablement obscur.
Quand un homme est saisi par un froid très vif et soudain, les vaisseaux sanguins qui cheminent à la surface de son corps réduisent leur calibre, car les petits nerfs dont ils sont pourvus déterminent leur contraction. On peut croire qu’il s’agit ppur l’organisme de restreindre la surface par laquelle il rayonne de la chaleur autour de lui, de façon à la conserver pour son propre usage. C’est là un moyen de défense contre l’agression qu’il subit.
La masse totale du sang demeurant la même et les vaisseaux de la périphérie diminuant de volume, il se produit naturellement un afflux de sang dans les territoires centraux. Les vaisseaux qui les habitent subissent, de ce fait, un brusque excès de pression qui ne laisse pas de mettre leurs parois à dure épreuve. La plupart d’entre eux sont parfaitement capables de subir sans broncher ce « coup de
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bélier. » Par contre, quelques-uns présentent une naturelle fragilité qui peut déterminer leur rupture. Du nombre sont les artères du cerveau.
En premier lieu, en effet, elles sont à peu près dépourvues de ces nerfs vaso-constricteurs dont nous parlions plus haut et ne sauraient, en conséquence, durcir, en les contractant, leurs parois pour mieux résister. Elles sont noyées, en outre, au sein d’une matière molle, qui est la substance cérébrale, et privées du soutien qu’apportent aux autres vaisseaux les os et les muscles au milieu desquels ils serpentent. Il est donc très possible 'que, sous l’attaque brusquée du froid, une artère cérébrale cède, se rompe et que le sang s’échappe par la brèche. Il y a bien eu congestion au début (et ce n’est pas d’aujourd’hui que nous savons qu’il y a une part de vérité dans les grandes erreurs), mais elle fût restée inoffensive si l’hémorragie cérébrale n’avait suivi. On sait avec quelle brutalité elle sidère souvent ses victimes.
Et nous ne nous étonnerons plus de voir que celles-ci sont surtout des sujets chez qui la résistance artérielle est diminuée par la sclérose, que celle-ci soit physiologique et normale, comme il arrive aux vieillards, qu’elle soit pathologique et due à des intoxications diverses. Les victimes, ce seront encore les gens à pression sanguine déj à élevée et notamment ceux qui viennent de l’accroître par un bon repas ou plusieurs petits verres. C’est pourquoi, parmi les personnes ainsi terrassées, vous trouverez une forte proportion de vieillards, d’alcooliques ou d’hommes qui sortent du restaurant ou du cabaret.
Il est donc probable qu’un certain nombre de morts par le froid sont dues à ce mécanisme, mais
le drame peut se jouer ailleurs que dans le cerveau,
et c’est souvent ce qui arrive.
Considérons ce qui se passe dans le poumon lorsque se produit l’excès brutal de pression que nous avons constaté au début de ces accidents. Celui-ci interrompt la belle ordonnance, si bien rythmée, de la circulation pulmonaire. Là encore, le premier acte est une congestion subite. Pour vaincre l’obstacle que représente cette accumulation de sang, le cœur va travailler avec vigueur, accroissant encore cette pression déjà trop haute. Besogne dure pour certains cœurs malades, qui fléchissent et parfois succombent. En dehors même de cette issue, une catastrophe peut survenir du fait des vaisseaux du poumon. Si menus qu’on les nomme capillaires, les comparant à des cheveux, ils résistent habituellement, néanmoins, à la poussée. Si, par contre, ils ne sont pas tout à fait normaux, ils se dilatent sous cet afflux, puis leurs parois, qui sont d’une minceur extrême, laissent passer la partie liquide du sang, le sérum, et il se produit dans le poumon un œdème qui en arrête le fonctionnement. De fait, à l’autopsie des gens tués par le froid en pleine rue, l’œdème du poumon se retrouve fréquemment. Et cette fois j’invoque l’autorité du professeur Balthazard, qui l’a constaté nombre de fois.
Est-ce tout? Non, sans doute. Une autre explication a été donnée qui apparaît comme valable pour un certain nombre de cas.
L’action du froid sur les vaisseaux peut aller plus loin que leur contraction défensive, elle peut aller jusqu’au spasme. Il est des hommes infortunés qui ne le savent que trop, ce sont les prédisposés à ces spasmes vasculaires qui vont de la simple onglée et
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de la migraine jusqu’à la boiterie intermittente et à l’angine de poitrine. Spasme d’une artère, c’est-àdire arrêt momentané de la circulation dans ce canal qui devrait être nourricier et cesse de l’être. Que le sang n’irrigue plus un ou plusieurs de nos doigts, ce phénomène ne revêt qu’une importance médiocre, même s’il a une durée appréciable. Par contre, il est des points de l’organisme où cette suspension de la vie, si brève soit-elle, devient désastreuse. Il en est ainsi des territoires cérébraux, si essentiels, ét surtout de cet intermédiaire entre le cerveau et la moelle épinière qu’on appelle le bulbe. C’est un organe d’une importance si grande que Flourens l’avait appelé le « nœud vital. » Qu’il soit frappé d’anémie soudaine, que tout afflux de sang cesse à son niveau et voilà la circulation et la respiration arrêtées. On mourrait à moins.
D’ailleurs, le spasme peut, à lui seul, déclencher une crise de cette angine de poitrine dont on a peut-être une tendance abusive à faire à l’heure actuelle la cause de toutes les morts subites inexpliquées, mais dont la gravité, dans certaines de ses variétés tout au moins, ne saurait être surestimée.
Nous aboutissons donc à oette conclusion paradoxale que le froid peut, suivant les circonstances, tuer par afflux du sang ou par anémie. Peut-être estil capable du même méfait par d’autres mécanismes encore. Des excitations aussi intenses et aussi soudaines que celles qu’il détermine peuvent provoquer — certains du moins le pensent— une «inhibition, » c’est-à-dire une action d’arrêt sur le cœur par l’intermédiairedu système nerveux. Cet arrêtdu moteur central ne peut évidemment se solder que de façon fatale, mais le phénomène de l’inhibition est en lui-
même trop obscur pour que nous nous y arrêtions plus longtemps.
On peut déduire de ce succinct exposé plusieurs leçons.
La première est d’ordre général. Elle nous engage à nous méfier des opinions généralement admises sans examen en raison de leur apparente simplicité qui les rend acceptables pour tous et semble même en interdire la discussion. Sans vouloir appliquer au cas présent le mot irrévérencieux de Ghamfort : « Il y a à parier que toute convention reçue est une sottise, car elle a convenu au plus grand nombre », il est nécessaire de reviser de temps en temps ces explications qui ne sont satisfaisantes qu’en surface.
Le second enseignement èst d’ordre pratique. On peut conclure, en effet, des constatations que nous avons résumées que tous les hommes qui meurent subitement dans la rue — ou quelques heures plus tard, à l’hôpital ou dans leur lit — sous l’attaque brutale du froid étaient déjà des malades ou du moins qu’il y avait chez eux un point faible dont ils eussent dû se préoccuper davantage. Alcooliques (souvent inconscients), artério-scléreux propriétaires insouciants d’un cœur d’une intégrité douteuse, sujets à tension artérielle exagérée, tous présentaient une tare qui les mettait en état d’infériorité à l’égard des assauts que la « bonne nature » dirige perpétuellement contre notre santé. La vie dépend d’un équilibre entre nous et les forces qui nous environnent et cet équilibre est le résultat d’une lutte incessante. Ne la poursuivons qu’en mettant à profit toutes les armes qui sont à notre disposition, et, quand ces armes s’émoussent, tenons-nous prudemment sur nés gardes,
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Cette lutte pour la vie devient plus inégale à mesure que l’âge nous prive de,quelques-uns de nos moyens de résistance, et ce n’est pas sans raison que le poète a présenté l’incurable vieillesse comme le plus puissant des maux. Quand nous avons perdu, par la faute des ans, cet accord parfait des organes et des fonctions qui est l’apanage de la jeunesse et de l’âge mûr, quand notre cœur n’est plus aussi robuste, nos artères aussi souples, méfions-nous du froid et n’affectons pas de ne pas nous soucier delui. Il est parfaitement capable de nous faire payer cruellement cet apparent dédain.