‹ L'école de la santéChapitre 17 sur 48 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

I l nous est venu d’Amérique, depuis une dizaine d’années, toute une série de travaux dénonçant les infections d’origine dentaire comme responsables d’un certain nombre de morts et de beaucoup de maladies, dans la catégorie, notamment, de celles dont la cause est encore un sujet de doute ou de discussion. Qu’il s’agît de péritonite, d’endocardite, de rhumatismes, de méningite, de bien d’autres choses encore, du moment qu’on ne trouvait pas nettement l’origine du mal, ces bons confrères d’outre-Atlantique s’écriaient : « les dents, les dents K» comme l’autre parlait de la tarte à la crème. Puis, logiques dans leur conception, ils arrachaient — et arrachent encore — canines et molaires avec une libéralité que les clients tenaient bien pour outrancière, mais que les opérateurs leur démontraient tout à fait indispensable. Il eût semblé qu’ils eussent pris comme modèle ce dentiste dont parle Sue dans ses Anecdotes , qui « aimait son métier jusqu’à la'fureur et regardait les dents qu’il avait arrachées comme autant d’escadrons renversés et de trophées élevés à sa gloire ».

Il était nécessaire qu’un peu de pondération

et de bon sens latins vînt mettre cette question au point et réduire les choses à leur réelle valeur. Au reste, le jour où nos spécialistes se sont attachés à ce problème, ils n’ont fait que reprendre leur bien et continuer une étude qui avait été amorcée pour la première fois chez nous. Chassaignac, dès 1859, parlait déjà de « cachexie buccale. » Trente ans après lui, Sébileau enseignait qu’il peut exister une septicémie (c’est-à-dire un empoisonnement du sang) consécutive aux infections des dents et des gencives.

En somme l’idée n’est que logique. Toutes les fois qu’il existe en un point quelconque du corps un foyer infectieux, il y a péril pour l’organisme entier. Les microbes ne sont pas des locataires de tout repos. Lorsqu’ils se trouvent en un milieu qui leur convient, ils se hâtent de croître et de multiplier comme s’ils avaient entendu et compris la parole céleste. Puis, les nouvelles générations, possédées d’un goût pour les voyages qui est l’apanage de la jeunesse, s’embarquent quand cela leur est possible, sur le grand fleuve rouge qui circule dans tout le corps et les occasions leur sont malheureusement assez fréquentes pour que l’on puisse voir naître, d’un foyer primitif, des foyers secondaires parfois fort éloignés du premier et au péril desquels s’ajoute celui d’une généralisation très grave.

Ce raisonnement d’ordre général pourrait valoir au moins partiellement pour le cas particulier que nous envisageons ici. Il n’est personne qui ne sache — ou ne pressente — que la carie dentaire représente justement un de ces centres d’infection qu’il est indispensable de faire disparaître si l’on

ne veut pas vivre sous une perpétuelle menace. Il faut l’ignorance ou la négligence de Phomrrfe pour qu’on le voie si souvent tolérer ces repaires de brigands toujours prêts à lui nuire et qui sont d’autant plus à craindre qu’ils demeurent souvent sournoisement silencieux.

En effet, quand ils ne le sont pas, lés signes qu’ils fournissent de leur présence font sortir l’homme de son indifférence —■ et rapidement. La douleur dentaire est de celles que nous tolérons le moins. La philosophie n’est contre elle d’aucun secours et elle a vite fait de nous chasser de notre logis pour nous mener tout droit chez l’homme de l’art qui, avec ses instruments, de tous cependant redoutés, saura procurer le calme à nos nerfs soumis à cette rude épreuve. Dès que ses mains secourables ont commencé leur œuvre de purification, la souffrance disparaît et le danger avec elle.

Les Américains ne consentent pas à souscrire sans réticence à cette dernière conclusion. J’ai parlé tout à l’heure de foyers silencieux. Ils sont représentés par l’accumulation de tartre, par la pyorrhée, cette « déchausseuse » de dents, et aussi par les dents dites mortes parce que leur pulpe est détruite, ce qui se produit spontanément lorsque la carie est ancienne. Nos novateurs y joignent volontiers les dents qui ont été soignées et obturées. Nous reviendrons tout à l’heure sur ce point.

Ce qui paraît certain, c’est qu’il convient de se préoccuper surtout de ces dents profondément cariées au point d’en être, devenues insensibles, de ces chicots, de ces racines demeurées, comme des témoins regrettables, mais indolores, d’une parure buccale disparue. Indolores, soit, mais infectés

Le péril dentaïrë. és

toujours. Là est la cause du mal. Regardons maintenant comment celui-ci peut naître.

La dent est fixée dans l’alvéole de l’os maxillaire par sa racine, que traverse de bout en bout un canal par lequel les vaisseaux sanguins et les nerfs pénètrent dans le petit organe. Le nerf est mort, c’est entendu, la dent ne saigne pas, mais le canal est toujours là. C’est lui qui constitue trop souvent ce repaire que nous évoquions plus haut. C’est de là que les microbes cherchent à s’échapper pour aller voir, si l’on ose dire, d’autres pays et, au besoin, y coloniser. Le fait est que, quand on arrache ces débris, on trouve souvent au fond de l’alvéole une gouttelette de pus, un petit kyste de nature plus que suspecte. C’est le nid qui ne demande qu’à essaimer.

Heureusement l’organisme sait se défendre spontanément contre cette menace. En présence du péril, il réagit : le fond de l’alvéole durcit, devient granuleux, forme barrière contre l’exode projeté. Mais vienne un relâchement quelconque dans cette défense, vienne une attaque un peu plus énergique de la part des minuscules assaillants et l’infection renverse l’obstacle. Les germes n’ont pas grand trajet à accomplir pour trouver des vaisseaux sanguins qui accueillent les émigrants et leur permettent le grand voyage au cours duquel ils sont capables de causer de graves dommages.

Graves, mais pourtant pas aussi nombreux, aussi divers que les Américains veulent bien le dire. Ils ont été « un peu fort ». Les preuves bactériologiques qu’ils ont alléguées ne nous apparaissent pas toujours comme très convaincantes. De ce que l’on trouve un même microbe autour des dents et dans un cœur malade, il ne s’ensuit pas que l’on

boüqtjrt. — L’École de la Santé. 5

soit en présence du point de départ et du point d’arrivée. La plupart du temps, il n’y avait là qu’une impression dont la légitimité a été exagérée. Mais il s’y est joint le désir de trouver la cause d’empoisonnements généraux et de lésions locales dont l’origine restait mystérieuse. Une fois de plus nous nous trouvons sans doute en présence de cette tendance instinctive qui porte trop souvent la médecine à rattacher à une notion nouvelle (ou prétendue telle) tout ce qui demeure encore incompris.

De l’étude consciencieuse à laquelle se sont livrés ceux qui, chez nous, ont étudié la question, il résulte que ces foyers infectieux méconnus ont, à n’en pas douter, causé, dans des cas très exceptionnels, des septicémies aiguës qui furent fatales, peut-être quelques néphrites graves aussi, et le plus souvent des intoxications générales bénignes et fugaces. Il ne faudrait pas, en raison de la rareté très grande de ces accidents, les traiter avec dédain, car ils sont susceptibles de retentissements ultérieurs. De même faut-il se préoccuper des possibles infections à distance, car on en a relevé les traces dans le poumon, sur la peau, dans le rein, etc.

Revenons maintenant aux dents soignées et examinons s’il est vrai qu’elles puissent être, elles aussi, un danger pour leurs porteurs. A quoi se fier, désormais, s’il en était ainsi? Ceux qui, en Amérique, les ont accusées, prétendaient qu’en « dévitalisant » la pulpe, ce qui est le premier acte du traitement des caries pénétrantes, en obturant ensuite la cavité réalisée de cette façon, on enfermait le loup dans la bergerie, car les canaux dentaires ne peuvent être désinfectés à fond, et que l’on en revient alors à la situation que nous avons dépeinte à

propos des dents mortes et des chicots. Alors, en avant le davier et la langue de carpe. Faisons sauter cette molaire, grattons cette alvéole. C’est la seule façon de se mettre à l’abri du danger.

C’est ici sans doute que gît l’exagération la moins admissible. Comme l’a bien montré le docteur Schmutz dans un remarquable travail, ceci pouvait être vrai, du moins au Nouveau-Monde, au temps où la dentisterie opératoire n’avait pas encore atteint le degré de perfection qu’elle connaît présentement dans tous les pays. Le traitement des racines n’était pas alors poussé assez à fond. Les dentistes de cette époque, qui n’est pas bien lointaine, ont, là-bas, « bâti des prothèses d’or à profusion sur des bases insuffisamment soignées, enseveli des foyers infectieux sous des mausolées d’or». (Oh! que de dollars enfouis dans ces bouches!) Les microbes enfermés dans ces somptueuses prisons y ont pullulé et ont causé de graves complications. Il fallait s’y attendre.

Aujourd’hui — et notamment chez nous — on sait soigner les dents et même ces maudits canaux de façon à se mettre à l’abri de désastres de cette espèce. Nos spécialistes, forts de leur scrupuleuse minutie et de leur habileté savante, ne se croient pas obligés à arracher les dents les unes après les autres pour être sûrs qu’elles demeureront inoffensives. Solution radicale, mais dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle est un peu simpliste. Le péril n’est pas dans les dents soignées; il réside, par contre, et sans aucun doute, dans celles qui, malades, ne l’ont pas été.

Et la conclusion générale de cette étude d’une question qui a fait et fait encore couler beaucoup

d’encre médicale, c’est la nécessité d’une hygiène buccale et surtout dentaire très soigneuse. C’est aussi que cette hygiène doit être enseignée et imposée dès le jeune âge. Il fut un temps (dont quelques-uns peuvent se souvenir) où l’on aurait trouvé ridicule d’apprendre aux enfants à laver leurs dents. Ce temps est heureusement révolu, mais il est encore des humains pour prendre avec ces soins quotidiens dès licences susceptibles de leur coûter cher et qui n’y apportent qu’un zèle irrégulier, rare ou négligent. « Quand un sol est cultivé, retourné, dit le célèbre chirurgien américain Charles Mayo, les mauvaises herbes n’y poussent pas. » Le seul fait d’entretenir la propreté de sa bouche et de ses dents en éloigne les microbes ou empêche leur développement. L’arsenal de cette hygiène nécessaire se compose de cure-dents, de la brosse dure (celle même qui fait pendant quelques jours, au début, saigner les gencives) et d’un peu d’eau fraîche, parfumée ou non. Avec des armes aussi simples, maniées avec la fréquence convenable et notamment après les repas, on fera la nique aux infections locales, ce qui est déjà fort appréciable, et on se préservera des complications pluSj ou moins lointaines et générales, ce qui l’est plus encore.

Page 1