CHAPITRE IX
haque été, transportés d’une ardeur jamais
lassée, les pèlerins passionnés de l’Alpe, en pro-
cession lente, grimpent péniblement au flanc des montagnes vêtues de neige, s’élèvent avec-prudence, tous muscles en action, sur les rocs aux prises rares, zèbrent le blanc tapis des glaciers de coups de piolets impatients, tendent de toute leur volonté vers la victoire finale sur les monstres impassibles qu’ont fait surgir jadis les convulsions de l’écorce terrestre. Exercice salutaire entre tous de mettre ainsi en jeu tous les ressorts du corps et de l’esprit, de se réaliser aussi dans l’admirable atmosphère des hauts pays, dans .la clarté radieuse d’un soleil dont les nuages des plaines ne sauraient voiler la splendeur. S’il est un sport complet et entièrement bienfaisant, c’est celui-là, et la fréquentation de la nature sauvage s’y ajoute comme un attrait incomparable, comme un rappel des luttes de l’humanité primitive contre une ambiance hostile. « Qui va aux montagnes, a dit Kipling, va vers sa mère. »
Que l’alpinisme ait ses périls, ce n’est pas douteux. Périls notablement surfaits, d’ailleurs, la plupart du temps, car il est facile de démontrer,
chaque année, que les accidents si complaisamment rapportés et commentés sont dus presque tous à des fautes aisément évitables. Il ne sied pas d’aborder l’escalade des parois à pic ou l’accès des champs de glace sans de sages précautions ni sans une initiation préalable. Mais à côté de ces drames des cimes dont on parle abondamment, il convient de faire une place à un accident beaucoup plus commun et qui, pour n’émouvoir point au même degré l’âme timide des sédentaires, ne laisse pas d’être, pour ceux qui en sont victimes, des plus pénibles. On veut parler du « mal des montagnes ».
Il est à peu près impossible d’en donner une description qui réponde à tous les cas. Ses manifestations, très variables suivant les sujets et les circonstances, constituent, la plupart du temps, un simple malaise, d’autres fois un accident grave, avec tous les intermédiaires.
Le premier symptôme dans l’ordre d’apparition est habituellement la difficulté croissante à respirer que le jargon scientifique étiquette « dyspnée » et qui s’accompagne de palpitations. Il n’y a là, à proprement parler, qu’une exagération d’un état normal ou du moins physiologique. Tous les sujets qui se livrent à un exercice violent et soutenu voient leur respiration s’accélérer et sentent que leur cœur bat plus vite. L’anormal commence lorsque cette précipitation des deux fonctions s’intensifie, devient pénible, sinon douloureuse. C’est ce qui arrive dans le cas particulier qui nous occupe.
A côté de ces troubles, il faut placer le mal de tête, localisé ordinairement à la région du front, désagréable lourdeur qui devient rarement très aiguë, mais se montre tenace, puis les désordres
gastriques, consistant souvent en un simple manque d’appétit, allant d’autres fois jusqu’aux nausées et même jusqu’au vomissement. Chez quelques ascensionnistes sévèrement atteints apparaît un symptôme bizarre, une incoercible envie de dormir, qui peut terrasser le grimpeur, s’il ne se surveille pas, au milieu d’un passage difficultueux. Ajoutons quelques désordres oculaires, tels que la venue, dans le champ visuel, de points scintillants groupés parfois en un dessin plus ou moins régulier auquel on donne le nom de scotome. Mais surtout insistons sur la fatigue intense qui accable le malade et sur une sensation d’angoisse extrêmement désagréable, cette angoisse qui étreint cruellement la poitrine, s’insinue, semble-t-il, dans le corps entier et fait haleter comme dans l’attente d’une catastrophe. Fatigue et angoisse forment le fond de ce tableau peu séduisant.
Parmi cette série de symptômes, c’est tantôt l’un qui domine, tantôt l’autre ; ils peuvent s’associer à deux, à plusieurs, et l’on conçoit que la chose soit d’autant plus sérieuse qu’ils sont plus nombreux. On en trouverait d’autres dans les formes très graves, dont je dirai un mot un peu plus loin.
Quelle est la cause de désordres si divers? L’explicdtion la plus simple est celle que donna, il y a déjà longtemps, le célèbre physiologiste Paul Bert. Il incrimina la raréfaction de l’air aux grandes altitudes et particulièrement la diminution du taux de l’oxygène, si indispensable à la vie. Il est évident que plus on monte haut, moins l’atmosphère est dense et plus l’oxygène est rare. Plus tard, Mosso, physiologiste italien, fit intervenir, ce qui est inattendu, la diminution de la proportion d’acide carbonique
de l’air, ce gaz étant, malgré sa fâcheuse renommée, nécessaire, en quelque mesure, à l’acte respiratoire. Un auteur qui a bien étudié le problème et que j’aurai encore l’occasiQn de citer, M. Bayeux, a prouvé que l’oxygène est mieux absorbé, mieux utilisé lorsqu’il est mélangé à une certaine quantité d’acide carbonique. Il est certain que le défaut d’oxygène est donc pour beaucoup dans la naissance du mal des montagnes et que les explorateurs qui aspirent à fouler aux pieds de très hauts sommets, comme par exemple le mont Everest, ont raison d’emporter de l’oxygène dans leur bagage. Mais ce n’est là qu’un des éléments de la cause. Dans les explications qui ont pour prototype celle de Paul Bert on reconnaît l’œuvre de savants qui n’ont étudié le mal des montagnes que dans un laboratoire et qui se sont figuré reproduire les conditions dans lesquelles il se manifeste quand ils ont réalisé, sous la cloche de l’appareil pneumatique, un vide équivalent à celui que l’on rencontre à 2 000, 3 000 ou 4 000 mètres. Ce n’est pas là qu’il faut s’instruire, c’est en haute montagne et au cours même de l’ascension. Alors on aperçoit vite les défauts de cette savante cuirasse d’arguments.
Il est, en effet, une particularité qui se remarque le plus souvent dans les crises de ce genre, c’est que la plus grande partie des symptômes morbides disparaissent quand le sujet s’arrête. Bien mieux, persévère-t-il qu’ils s’évanouissent pour la plupart à l’arrivée au sommet et sont inconnus lors de la descente. En outre, il n’est pas rare que certains de cès troubles naissent de bonne heure,' je veux dire à une altitude relativement basse, trop basse pour que la raréfaction de l’air puisse jouer un rôle aussi capital. S’il ne s’agissait que d’elle, il
est évident qu’elle serait égale pour une hauteur donnée et que la baisse barométrique est identique .lorsque l’on se trouve à 3 000 mètres, par exemple, que l’on soit en montée ou en descente. Il faut donc chercher autre chose.
Nous le trouverons dans le surmenage des muscles et en particulier de ce muscle important entre tous qu’est le cœur. C’est que le cœur est mis à une rude épreuve dans une ascension sérieuse soit par sa longueur, soit par ses difficultés. La dépense des forces y est considérable, qu’elles soient utilisées à vaincre des obstacles redoutables ou à maintenir pendant des heures les efforts d’une incessante montée. A cette tâche, le cœur se fatigue et se fatigue d’autant plus que déjà la raréfaction de l’air l’influence. Il a beau précipiter son rythme pour rester à la hauteur des circonstances, la circulation se fait mal. En conséquence la respiration est gênée, l’apport d’oxygène aux tissus est insuffisant, le balayage des déchets s’effectue de façon médiocre, juste au moment où l’exercice intensif des muscles a pour effet de rendre ces déchets plus abondants. L’homme s’empoisonne lui-même; il est vie-/ time, suivant l’expression consacrée, d’une autointoxication. N’a-t-on pas constaté que, en pareille circonstance, les excrétions sont beaucoup plus toxiques qu’en temps ordinaire?
En réalité, dans le mal des montagnes, il y a deux éléments, l’un qui est l’altitude, l’autre qui est la fatigue du cœur. Peut-être s’y ajoute-t-il une certaine tension psychique qui contribue au surmenage. Ainsi comprend-on que jamais la somnolence invincible, les palpitations douloureuses, la sensation d’étouffement et d’angoisse n’aient été observées chez , les personnes qui ont gagné sans
fatigue les sommets très élevés. Un vieillard, Janssen, a pu atteindre le sommet du mont Blanc en traîneau sans rien ressentir d’analogüe. Ainsi s’explique aussi que la descente, communément moins pénible que la montée, soit exempte de ces symptômes et que le repos au sommet (où cependant l’atmosphère est à son maximum de raréfaction) les fasse en grande partie disparaître.
Cette façon d’envisager le problème éclaire aussi cette particularité que les ascensions faciles, donc rapides, sur des pentes très inclinées donnent bien plus souvent lieu au mal des montagnes que les escalades de rochers très difficiles où la progression est extrêmement lente, où il faut choisir chacun de ses points d’appui et calculer ses efforts. Le mal des montagnes n’est pas rare parmi les ascensionnistes qui se dirigent vers le sommet du mont Blanc par Chamonix et les Grands-Mulets; on ne le connaît guère par le « chemin » de l’Aiguille du Goûter ou des Aiguilles Grises.
Le mal des montagnes est le plus souvent bénin. Tout ce que l’on risque, c’est d’être obligé d’interrompre l’ascension si les troubles persistent ou s’intensifient. Mais on a signalé des cas graves et même, semble-t-il, quoique la chose soit peut-être discutable, des issues fatales. Il semble que, dans ces cas encore, les deux éléments du phénomène, raréfaction de l’air et surmenage du cœur, soient une fois de plus dénoncés.
Lorsque l’on voit un alpiniste, qui a voulu marcher quand même et surmonter les premiers avertissements, succomber avec tous les signes de l’œdème du poumon, il est bien difficile de ne pas admettre que son cœur à bout de forces est l’auteur de la catastrophe. Lorsque, d’autre part, M. Bayeux
signale que l’on trouve dans le sang des sujets arrivés à une haute altitude des déformations de ces organes si importants que sont les globules rouges, il faut croire avec lui que c’est là une conséqueneè de la raréfaction de l’air. Il est difficile d’expliquer autrement les cas — très rares — de mal des montagnes tardif se manifestant après la descente. L’insuffisance du sang, acquise là-haut, en est la cause.
Quittons maintenant le domaine de la recherche pour entrer dans celui des applications pratiques. Existe-t-il un traitement du mal des montagnes? A proprement parler, l’arrêt de l’ascension est le seul remède efficace. Les inhalations d’oxygène pourront aider à la guérison, mais elles ne feront pas tout à elles seules. Ce qui existe, par contre, c’est la prévention des troubles décrits, leur prophylaxie. Celle-ci se résume en trois mots : peu à peu. C’est dire que l’entraînement est le grand préservateur. Nombreux sont les alpinistes, même consommés, qui souffrent du mal des montagnes chaque fois qu’ils reprennent contact, à la belle saison, avec l’objet de leur passion. Ceux-là savent, et ils ont soin de commencer chaque « camjjpagne » par des courses modérées, de graduer leurs exploits, de n’aborder les grandes escalades que quand ils ont accoutumé leur organisme, leur cœur surtout, à des efforts qu’on ne lui demande pas dans la vie courante. Il en est de l’alpinisme comme de tous les sports. Ceux qui estiment qu’avec une forte volonté on doit parvenir, sans préparation spéciale, à surmonter tous les obstacles et à vaincre toutes les cimes seront le plus souvent cruellement détrompés. « On ne vainc la nature, a dit Bacon, qu’en lui obéissant. »
C’est encore lui obéir que de prendre avec elle des ménagements, de ne la contraindre que progressivement. On parvient ainsi à obtenir d’elle ce qu’elle eût refusé net si on avait prétendu le lui imposer du premier coup.