‹ L'école de la santéChapitre 19 sur 48 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

R ien n’est aussi propre que l’étude du parasitisme à inciter l’homme à la modestie. Rien ne justifie mieux les sarcasmes de Montaigne contre « cette misérable et chestive créature exposée aux offenses- de toutes choses et qui se dit maistresse et empérière de l’univers », alors qu’elle est condamnée à subir, comme tous les êtres qui l’entourent et au même titre qu’eux, les injures d’ennemis microscopiques pour lesquels, faute d’en connaître l’influence sur sa propre vie, elle n’a volontiers que dédain. Évidemment, à l’heure où nous sommes, les plus ignorants admettent, à force d’en entendre parler, l’existence des microbes et la réalité de leurs méfaits. Combien, par contre, savent qu’à côté des assauts de ces êtres mal classés et qui continuent, pour un grand nombre d’hommes, à demeurer quelque peu mystérieux, nous sommes susceptibles de subir ceux des champignons minuscules qui se comportent vis-à-vis de notre personne comme il font à l’égard des animaux, des plantes et même des matériaux organiques inertes? Le « roi de la création » en proie à d’aussi infimes et misérables parasites, beau thème à philosopher.

Ceux qui sont étrangers à l’art de guérir sont, au demeurant, bien excusables de n’avoir sur ce point nulle notion précise, car les médecins euxmêmes n’en possèdent guère que depuis fort peu d’années. Jusqu’aux derniers temps du xix e siècle, on connaissait bien quelques productions dont la nature cryptogamique était assurée, comme les teignes et le muguet; mais c’était tout. C’était fort peu en comparaison de ce que nous avons appris depuis lors. Tout cela se réduisait, en somme, à des manifestations très superficielles et d’importance médiocre. Mais que des champignons pénètrent en nous pour y accomplir une besogne infectieuse profonde, destructrice, y déterminer une infection parfois généralisée, c’est une acquisition scientifique des plus récentes.

Le plus simple, pour fixer les idées à cet égard, est sans doute de prendre un exemple concret. Voici celui de l’actinomycose.

Un laboureur rentre des champs; il mâchonne une tige de,graminée, un brin de paille ramassé dans l’éteule qui borde la route. Rien là que de très naturel et de quotidien. Quelques jours ou quelques semaines plus tard, cependant, alors qu’il ne pense plus à ce geste banal qu’il a répété tant de fois, notre homme se met à souffrir de la mâchoire. Un abcès s’y forme qui évolue, s’ouvre, se vide, puis revient, donne lieu à des fistules, prend des allures de lésion interminable. Le malade ne se traite-t-il pas, voilà l’inflammation qui gagne d’autres régions, fuse au cou, le long de la colonne vertébrale, décolle les muscles, attaque les os, devient grave, entraîne un dépérissement profond. Le poumon, l’intestin peuvent être envahis, le crâne aussi. L’ennemi est dans la place. S’il n’est pas

énergiquement combattu, qui sait où s’arrêtera son action néfaste ou plutôt qui ne devine comment tout cela se terminera?

Cet ennemi, c’est un champignon (Actinomyces dit la nomenclature botanique) qui se trouvait primitivement sur le brin de paille que le paysan tenait à la bouche. Il a pénétré dans l’organisme par une petite plaie méconnue, parce que minime, par la pulpe d’une dent gâtée, peut-être. Et, une fois installée, comme ceux qui se plaisent sur les substances humides et y prospèrent, ce champignon s’est développé, ses spores ont germé et le voilà devenu parasite de ce corps humain, évoluant à l’aise dans ce milieu qu’il trouve à son goût et qu’il envahit petit à petit. ^

Le parasite de l’actinomycose n’a été reconnu et étudié pour la première fois qu’en 1877 et encore chez le bœuf, une de ses victimes préférées. La première observation chez l’homme date de 1888 et jusqu’alors ce genre d’infection cryptogamique était inconnu.

Ce n’est qu’un exemple, avons-nous dit, et sans doute pas le plus commun. Si nous avions choisi la sporotrichose, il aurait fallu donner comme date de la découverte 1906, c’est-à-dire qu’il n’y a pas beaucoup plus de vingt ans que l’on a étudié de façon utile une infection qui se traduit chez l’homme par des nodosités de la peau, des ulcérations, des abcès, des lymphangites, qui est susceptible aussi de déterminer de véritables septicémies qui, bien évidemment, n’ont pas attendu le xx e siècle pour apparaître, mais dont la nature était restée ignorée.

Les faits de ce genre s’étaient donc présentés fréquemment aux yeux de nos prédécesseurs. Ils les avaient bien vus, mais non rapportés à leur véri-

table cause. C’est que les mycoses (nom général de ces infections par les champignons microscopiques) sont d’extraordinaires simulatrices. Entendez par là que les lésions qui les caractérisent imitent toutes sortes de choses avec lesquelles on les confond facilement. Nous ne sauronsjamais combien de malheureux ont été tenu pour tuberculeux, syphilitiques ou cancéreux, alors qu’ils étaient victimes d’un parasite de cette catégorie.

Et quand nous parlons de tuberculose, ce n’est pas seulement de celle, relativement bénigne, qui s’en prend aux ganglions, à la peau et aux os. Il est des champignons qui déterminent des symptômes en tout analogues à ceux de la tuberculose pulmonaire, la toux, les expectorations, l’amaigrissement, qui causent même dans les poumons des désordres semblables à ceux dont elle est coupable. On pourrait mentionner à cet égard des Aspergillus et quelques Oospora. D’autre part les nodules et les ulcérations de la sporotrichose, ses manifestations superficielles ou profondes, la diversité de ses sièges font penser, au premier abord, à la syphilis, quand ce n’est pas au cancer. Parfois c’est la fièvre typhoïde que ces mycoses simulent ou même le redoutable farcin. Il serait plus long sans doute de dénombrer les erreurs dans lesquelles on est exposé à tomber que les maladies avec lesquelles, dans leur infinie diversité, on ne saurait les confondre.

Fausses tuberculoses qui, reconnues à temps, guérissent vite; faux cancers dont on est facilement victorieux; fausses syphilis qu’on jugule promptement; fausses typhoïdes qui sont loin de revêtir la gravité de la vraie. Combien l’avenir s’éclaircit, combien le pronostic s’améliore quand le microscope a identifié mycélium ou spores,

dénonciateurs du champignon que l’on a l’heureuse surprise de découvrir au lieu des redoutables microbes attendus, au lieu des transformations cellulaires caractéristiques des tumeurs malignes!

Cela nous conduit à comparer l’action des champignons parasites avec célle des microbes. Quoique nous soyons dans l’obligation de les distinguer les uns des autres pour secourir logiquement et utilement leurs victimes, il nous faut bien avouer qu’il y a entre eux de grandes ressemblances, au moins du point de vue de leur évolution. Comme les microbes, les champignons en question peuvent se cultiver, semis sans charme, sur les milieux que les laboratoires varient suivant les espèces ; il est possible de les inoculer aux infortunés cobayes, victimes perpétuelles de nos curiosités et de notre sollicitude pour notre santé. On peut, à volonté, diminuer ou accroître leur puissance néfaste. Ils déterminent dans notre organisme des modifications humorales qui ressemblent singulièrement à celles que l’on constate dans les maladies microbiennes. La ressemblance est telle que l’on se demande, à l’heure actuelle, si quelques-uns des microbes les plus souvent rencontrés (celui de la tuberculose, par exemple) ne constituent pas seulement des formes différenciées de champignons dont nous ne faisons que soupçonner les autres états. Le parasitisme garde encore des secrets en grand nombre.

Maintenant, comment ces champignons pénètrent-ils en nous? D’où viennent-ils?

Nous avons cité l’exemple de l’ Àctinomyces, passé d’une tige de chaume dans la gencive du paysan. C’est là, le plus souvent, en pleine nature,

bouquet. — L’École de la

que nous contractons des infections de cette espèce. Les grains de blé et d’orge, la paille, les épines des ronces, les feuilles tombées, les bois secs, tout peut servir de support à ces ennemis dont on ne se méfie pas. Ils ne sont, à cette phase, le plus souvent, que des apprentis parasites qui ne font que vivoter sur tout cela sans beaucoup se développer. Pour exalter leur vitalité, pour en faire des parasites au sens vrai du mot, qui se nourrissent des sucs de leur hôte, qui prospèrent en lui et de lui, il faut qu’ils soient transportés sur des terrains qui leur plaisent. Alors ils évoluent avec rapidité et deviennent de redoutables envahisseurs.

On a souvent trouvé, dans la nature, ces êtres microscopiques attachés à des débris de toute sorte. On conçoit facilement que, portés dans la bouche de l’homme, ils puissent la prendre comme point de départ de leur pénétration. A côté du laboureur dont nous avons parlé, faut-il mentionner le gaveur de pigeons qui s’infecte avec les graines qu’il accumule dans sa bouche et contracte ainsi l’aspergillose, sœur de la tuberculose? Tenons compte aussi des plaies souillées par les débris végétaux. Au reste, nous ignorons encore bien des modes de contamination. Une solution de continuité quelconque et une spore de champignon, en voilà assez pour causer une infection. Tout est possible en ce chapitre et il n’est pas jusqu’aux légumes crus qui ne puissent servir d’intermédiaires.

Très souvent inoffensif, comme nous l’avons dit, pour son support primitif, le parasite va devenir dangereux pour son hôte. Cet hôte, c’est souvent l’animal, plus exposé que nous à l’absorber

avec ses nourritures coutumières. De l’animal il peut passer à l’homme et de l’homme à l’homme encore. Et comme en passant d’être vivant à être vivant il exalte souvent sa virulence, on conçoit que le mode de contamination naturelle est sans' doute encore le moins dommageable.

Qui ne voit combien ces particularités démontrent à l’évidence cette idée que la nature de l’homme ne diffère pas, du point de vue pathologique tout au moins, de celle des créatures qui l’entourent? Nous savions déjà que la médecine humaine et la médecine vétérinaire ne sont que deux branches d’une même science. Nous voici contraints de reconnaître que les parasites des plantes et même, des débris végétaux sont souvent les mêmes que les nôtres. Il n’y a qu’une vie pax 1 tout identique, un cycle perpétuel de destructions et de reconstructions qui englobé tout, depuis la feuille et l’épi jusqu’à l’homme.

A ne considérer que les éléments du problème, tels que nous les avons rapidement passés en revue, on pourrait s’étonner de la rareté des infections de cette nature. Aussi répandus autour de nous, comment les champignons parasites ne causent-ils pas plus de cataclysmes? Cette rareté est toute relative. Songeons au peu de temps depuis lequel nous connaissons les mycoses ; réfléchissons que chaque année on en découvre de nouvelles, jusqu’alors insoupçonnées. Les premiers cas d’actinomycose ont été publiés sous l’étiquette de « maladie nouvelle », alors que de toute évidence la seule nouveauté était leur constatation. Il y a trente ans, les faits de ce genre passaient pour être d’une extrême rareté. Aujourd’hui, l’impor-

tance de ces parasites en pathologie humaine s’accroît sans cesse. Demain nous apportera des découvertes nouvelles et la question n’est pas épuisée. Le lien que certains envisagent entre les champignons en question et les microbes, jusqu’ici considérés comme des algues, est peut-être gros de conséquences considérables.

Mais, en face de cette menace, à notre égard, d’une nature que beaucoup d’esprits persistent à considérer comme maternelle à notre endroit,, il faut dresser la riposte simple et constamment efficace que nous y avons trouvée. Nous connaissons un agent de traitement qui vaut, d’une façon générale, pour toutes les invasions cryptogamiques, c’est l’iode. Si mieux vaut cent fois être la proie d’un champignon que des microbes dont il imite si complètement les lésions et les symptômes, c’est que le traitement iodé, extérieur et intérieur, est à l’accoutumée suffisant pour en venir à bout. Dans quelques cas rares où les délabrements sont déjà considérables quand on s’avise de leur cause, le chirurgien a son mot à dire. Mais, la plupart du temps, quand le microscope a posé son diagnostic, les mycoses ne sont pas longues à s’avouer vaincues.

Et ici, il faut le reconnaître, l’homme reprend sa supériorité, celle du « roseau pensant » sur celui qui ne pense pas.

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