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CHAPITRE XI

LA PHOTOSENSIBILISATION

C ’est une notion aujourd’hui universellement admise que l’homme dépend étroitement du milieu dans lequel il vit, que notamment il est baigné par des radiations infiniment diverses dont les unes lui sont favorables, dont les autres lui seraient nuisibles, s’il 'ne disposait contre leur excès de moyens de protection qui lui ont été, pour la plupart, dispensés par la nature. La vie est donc, en somme, un équilibre entre l’organisme et les forces qui l’environnent.

Parmi celles-ci; il faut compter les radiations lumineuses. Qu’elles soient indispensables à notre existence, c’est un fait indiscutable. Que, d’autre part, si la lumière se fait trop intense, notre santé en souffre, ceci ne peut non plus être contesté. Les phénomènes pathologiques auxquels nous faisons allusion peuvent d’ailleurs dépendre non de l’intensité de la lumière, mais de la fragilité de nos défenses, et c’est ce qui arrive, par exemple, aux albinos. Dans les deux cas il y a rupture de l’équilibre dont nous parlions. Tout cela est connu de vieille date.

Qe qui l’est beaucoup moins, c’est la rupture

d’équilibre due à une sensibilité accrue de l’organisme vis-à-vis des radiations lumineuses. C’est ce que l’on appelle la « photosensibilisation ». Sur ces faits infiniment curieux, dont certains avaient déjà abordé l’étude il y a plus de vingt ans, comme on peut le constater en feuilletant l’Année électrique aux années 1905-1906, de nombreux travaux ont paru en ces derniers mois. La Société de Pathologie comparée leur a consacré plusieurs séances, au cours desquelles furent discutés de savants rapports. Il y a là un ensemble de faits extrêmement nouveaux qui pourraient changer notablement plusieurs des orientations de la pathologie. Essayons d’en dégager le principal.

Ce n’est pas chose très aisée. Ces phénomènes sont, en effet, extrêmement complexes et parfois fort discutés. On ne voit pas nettement, à la lecture attentive de ces travaux, où ils commencent et surtout où ils s’arrêtent. On a la sensation qu’il est tentant de leur rapporter beaucoup de faits pathologiques très divers, tandis que l’esprit scientifique des investigateurs les retient sur la pente d’une extension qu’ils ne considèrent pas encore comme très légitime. Le mieux, croyons-nous, est d’exposer d’abord un ou deux faits très nets, après quoi nous pourrons rechercher quels sont les cas indéniables. Enfin nous verrons quelles probabilités peuvent entrer en ligne de compte.

Les faits d’abord. En voici un exemple que nous empruntons à une thèse sur les Pellagres animales. Un cheval gris clair présente une très large tache de ladre (c’est-à-dire blanchâtre et dépourvue de poils) englobant complètement le bout du nez, les naseaux et les lèvres et du ladre en lunettes autour des yeux. Ce cheval a été pris aux champs, de gon-

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flement de la tête, avec excitation très marquée et vives démangeaisons. Ramené à l’écurie, qui est peu éclairée, il a retrouvé son calme. Les parties ladres sont cependant œdématiées et sensibles. On sort à nouveau l’animal au grand jour et les accidents recommencent. Le vétérinaire annonce à l’avance que la bête a mangé du millepertuis, ce qui est reconnu exact.

Deuxième fait, humain, cette fois. Une malade reçoit, plusieurs jours de suite, des injections intra-veineuses d’un composé d’acridine. Quelques jours plus tard, elle présente un érythème intense exclusivement limité à la moitié gauche de la face, avec œdème et bouffissure de la paupière. Or, cette malade était couchée dans un lit disposé de telle façon que son côté gauche se trouvait en pleine lumière, tandis que le reste de son corps était dans l’ombre.

De ces observations — et d’un nombre considérable d’autres — résulte cette notion évidente : il est des substances qui, lorsqu’elles sont introduites dans l’organisme, le rendent plus sensible à l’action des radiations lumineuses, le « sensibilisent » pour ces radiations. En d’autres termes, et pour parler un langage plus actuel, elles « abaissent le seuil » de l’érythème et aussi celui de la vésiculation et des autres accidents qui peuvent s’ensuivre. Restons-en là pour le moment et voyons quelles sont ces substances que l’on a nommées photosensibilisatrices ou photodynamiques, faute d’avoir trouvé un caractère commun qui permît de leur donner un nom moins banal.

On peut établir, parmi ces substances, trois catégories. En premier lieu, on met celles qui naissent spontanément dans le sang. Viennent ensuite celles

qui, absorbées par l’homme, dans un but thérapeutique ou alimentaire, ne sont pas sensibilisatrices par elles-mêmes, mais déterminent la naissance de corps qui ont cette propriété. Dans la troisième catégorie enfin, on placera celles qui sont également absorbées, par voie d’ingestion ou d’injection, et qui sensibilisent par elles-mêmes l’organisme.

Donnons des types de ces différentes catégories : les substances sensibilisatrices qui apparaissent dans le sang spontanément se résument, semble-til, en une, qui a nom hématoporphyrine, et qui naît aux dépens des pigments biliaires et sans doute des globules du sang. En second lieu, les corps de la série chimique dite série barbiturique (le véronal, notamment) et peut-être la quinine rentreraient dans le groupe des substances indirectement actives, en ce sens qu’elles déclencheraient l’apparition de l’hématoporphyrine. Enfin l’acridine et l’éosine seraient les types mêmes des substances sensibilisatrices par elles-mêmes. Toutes ces substances auraient pour caractère commun d’être fluorescentes, bien que cette particularité ne semble pas indispensable. Pour que les unes ou les autres agissent, il est nécessaire qu’elles se trouvent dans le sang et, en outre, comme on l’a démontré, qu’elles imprègnent cette couche de la peau qu’on appelle le corps muqueux de Malpighi,

Puisque ces substances ne font, en somme, que sensibiliser l’organisme aux radiations lumineuses, il faut s’attendre à ce que les accidents qu’elles détermineront soient justement les mêmes que provoque l’exposition à la lumière solaire ou très intense ou très prolongée. C’est en effet ce que l’on observe. Reprenons, si vous le voulez bien, pos trois catégories. Daps la première nous trom

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verons une affection cutanée qui a été décrite par Bazin en 1860 sous le nom d'hydroa vacciniforme et que caractérise une éruption limitée aux parties découvertes et qui passe par plusieurs phases : vésiculation, pustulation, crustation; la présence de l’hématoporphyrine dans les excrétions y est de, règle. Dans le deuxième groupe rentreront les faits d’éruption dues au véronal ou à ses analogues chimiques et au cours desquels l’hématoporphyrine a été également décelée dans les urines. Dans la troisième se placeront les phénomènes semblables à ce coup de soleil acridinique qui nous a servi d’exemple.

Jusqu’à présent, nous dira-t-on, il n’y a dans tout cela que des accidents cutanés de médiocre importance. C’est, en effet, ce qu’il y a de plus apparent, mais il est logique que les choses puissent être plus graves. Les conséquences de l’insolation ne se limitent pas, nous le savons, aux manifestations cutanées. Il s’y produit également des phénomènes généraux souvent intenses, qui sont proprement d’ordre toxique et qui peuvent affecter, par exemple, le système nerveux de façon profonde. Nous devons donc observer la même chose dans ces espèces de coups de soleil provoqués que nous examinons présentement. De fait, ces désordres « actinotoxiques » n’y sont pas exceptionels : nausées, vomissements, fièvre, abattement ou même délire s’y observent. L’hydroa vacciniforme lui-même n’est pas constamment bénin. D’autre part, les intoxications barbituriques vont très souvent au delà d’éruptions dénonciatrices. On les a vues, chacun s’en souvient, aboutir au coma et à la mort. De même a-t-on parlé d’actinite foudroyante, que l’on appelle aussi apoplexie actinique. IJ nous est possible, pour

admettre des conséquences aussi tragiques, de comprendre que l’énergie lumineuse est susceptible de se transformer en une espèce d’énergie plus nocive, et que l’on appellerait, par exemple, biochimique, mais sur les effets de cette transformation nous n’avons encore que des soupçons. Toujours est-il que nous savons trop qu’il existe des insolations foudroyantes et que tels accidents sont possibles dans le domaine nouveau, puisque la cause est la même et que les résultats en doivent être identiques.

De sorte que nous nous trouvons en présence d’un petit nombre de faits démontrés et que nous devons considérer comme acquis. Petit nombre, en effet, car nous ne pouvons guère incriminer à coup sûr la photosensibilisation que dans le fagopyrisme et les accidents du millepertuis (et de quelques autres plantes) chez les animaux, chez l’homme dans les actinites qui suivent l’administration de l’éosine (qui a été utilisée contre l’épilepsie), dans le coup de soleil acridinique, peut-être dans les intoxications par certaines teintures dérivées de l’aniline. Mais nous ne devons certainement pas en rester là. Si l’esprit critique dont je parlais plus haut nous interdit d’affirmer l’action de la lumière dans les accidents toxiques graves dont le mécanisme nous échappe en partie, nous avons sur ce point, cependant, de grandes probabilités. Encore une fois, puisqu’il s’agit d’un « coup de lumière », nous pouvons raisonner par analogie avec des faits bien observés depuis et où le soleil joue le principal rôle.

D’autre part, n’est-il pas tentant d’incriminer la photosensibilisation dans plusieurs maladies et notamment dans la pellagre, sur l’origine de

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laquelle on discute depuis si longtemps? On sait qu’elle a été attribuée à l’alimentation par le maïs par de nombreux auteurs et que la voix populaire ne consent pas à innocenter le soleil. Les notions nouvelles corroborent ces opinions, puisqu’on' a décelé la présence de substances phosphorescentes dans le maïs. Mais il y a des cas de pellagres où aucune consommation de cette dernière plante n’a pu être constatée. Que de points d’interrogation encore !

Enfin pouvons-nous admettre que s’il y a des maladies par hypersensibilité à la lumière, il y en a aussi qui résultent d’une hyposensibilité et dont le rachitisme serait le type? Il est actuellement impossible de répondre à cette question.

En résumé, nous avons acquis une notion nouvelle, dont les applications ne sont certainement qu’à leur début. Elle nous donne déjà la clef de quelques problèmes qui nous demeuraient passablement obscurs. Elle aiguille nos recherches dans une voie nouvelle et dont nous percevons qu’elle pourrait nous mener très loin. Elle pourrait, dans un autre ordre d’idées, nous conduire à renforcer l’action de certaines de nos médications, comme cela a déjà été, fait pour les applications des rayons ultra-violets. Elle ouvre des perspectives nouvelles sur l’action parfois fâcheuse de ces derniers et sur la façon dont on doit manier certaines radiations. Tout cela, je me permets de le répéter, est encore un peu vague et demande des recherches complémentaires. Sachons attendre. 11 pouvait cependant paraître utile de « faire le point » et de voir où nous en sommes.

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