CHAPITRE PREMIER LA HANTISE DE L'HYPERTENSION
-or 'ignore si, comme l’a dit Anatole France, il y a S toujoûrs un moment où la curiosité devient un péché, mais, à coup sûr, elle est souvent une imprudence. On en trouvera la preuve dans ce qui se passe à propos de l’hypertension artérielle. C’est encore un de ces mots qui, répétés et commentés à tout propos, et surtout hors de propos, par des ignorants, prennent pour quelques-uns des allures d’obsession. Ceux-ci n’ont plus de repos que le médecin n’ait sorti pour eux de sa gaine le mystérieux instrument qui commence par un brassard de caoutchouc et se termine par un cadran. Il faut qu’on leur dise le chiffre que l’aiguille sautillante marque sur ce cadran magique et qu’au besoin leurs yeux le contrôlent. Après quoi, si ce chiffre leur « paraît » un peu élevé, ils s’en vont agitant dans leur âme mille pensers angoissants, persuadés que
leur fin est proche parce qu’ils ont « de l’hypertension ». Voilà une idée fixe implantée dans leur esprit. Ils ne l’en chasseront pas facilement. Bien plus, ils vont, les imprudents, faire répéter ici et là l’examen qui les a tant inquiétés et ils passeront alors, suivant les oracles, pas toujours concordants, de l’appareil, par des hauts et des bas qui ne sont pas faits pour les rasséréner. Nous allons voir pourquoi, mais, auparavant, quelques notions de physiologie sur la tension artérielle ne seront pas superflues.
Le sang circule dans nos vaisseaux grâce à l’impulsion que lui donne cette admirable pompe qu’est le cœur. Nous savons cela depuis Harvey, sinon depuis Michel Servet et Césalpin. Chaque fois que le cœur se contracte, il lance dansle réseau innombrable des artères un flot du liquide nourricier, lequel exerce sur les parois de ces canaux élastiques une pression notable. Ces parois réagissent par une certaine tension, de sorte que pression sanguine et tension artérielle ,sont des mots équivalents. L’effort fait, le cœur se repose : c’est, en réalité, le moment où il se dilate pour recevoir une nouvelle quantité de sang qu’il va chasser comme la précédente, quelques dixièmes de seconde plus tard. L’ensemble de ces deux mouvements de contraction et de dilatation constitue ce que l’on appelle la révolution cardiaque, laquelle, personne ne l’ignore, se répète environ soixante-douze fois par minute. On comprend facilement que la pression du sang (et par conséquent la tension artérielle) passe, au cours d’une révolution de ce genre, par un maximum qui correspond à la contraction du cœur et un minimum qui marque son repos. Voici donc une première complication, et d’importance, Pour appré-
LA HANTISE DE L’HYPERTENSION. ô
cier l’état de la circulation d’un individu donné, ce n’est pas un chiffre qu’il faut connaître, c'est deux, celui de la tension maximum et celui de la tension minimum. C’est même trois, car des deux premiers nombres il est de la plus haute utilité de déduire le rapport qu’ils affectent entre eux et, sur les variations de ces rapports, on a construit certains principes assez abstraits pour que je n’aie pas même la tentation de les effleurer ici. Ne se préoccuper que de la tension maximum (ce à quoi ne manquent pas la plupart des gens), c’est rester à moitié chemin.
Encore serait-il possible au curieux dont j’ai parlé d’extraire un enseignement de ces données numériques, même incomplètes, s’il existait un chiffre fixe, marquant l’état normal, et auquel il puisse comparer celui que l’on aura trouvé chez lui. Or on n’est pas parfaitement d’accord sur le point de l’échelle graduée où il faudrait inscrire le mot santé comme on marque, d’un consentement unanime, le zéro du thermomètre. La marge d’appréciation est assez grande et s’amplifie de ce fait que les différents appareils usités donnent des indications qui ne sont pas exactement comparables. Ce qui est bon avec le petit instrument du maître Potain ne l’est plus avec î’oscillomètre de Pachon; ce qui est normal avec celui-ci devient sujet à caution avec les dispositifs de Vaquez, de Laubry, de Lian, les plus récents. En somme, on vérifie une fois de plus, en cette matière, qu’il n’y a pas d’âbsolu en médecine. Les chiffres, comme l’a très bien dit le dernier nommé, ne doivent pas être considérés ici avec l’esprit mathématique.
La pression sanguine est une personne, il faut le savoir, un peu fantasque. Un rien la fait monter ou
descendre. Les repas, les efforts, les émotions agissent sur elle de telle façon qu’elle exécute, sous leur influence, des bonds sensibles en plus ou en moins.
11 faut en conclure que, pour comparer l’un à l’autre deux chiffres de tension, il convient que celle-ci ait été mesurée les deux fois avec le même appareil, à la même heure, dans la même position et j’oserais dire par le même médecin.
Ce n’est pas tout : l’âge y est pour beaucoup. La tension n’est pas la même chez l’enfant, l’adolescent, l’homme mûr, le vieillard. Elle monte volontiers, sans même qu’il y ait maladie, lorsque l’être humain parvient à ce dangereux tournant cle la cinquantaine qui est l’âge critique pour l’homme comme pour la femme. On peut considérer qu’elle s’élève à mesure que les cheveux blanchissent... ou tombent. Dans la vieillesse, tantôt elle monte encore, tantôt elle demeure stationnaire. Voilà encore un élément d’appréciation qui fait défaut aux intéressés, car on ne connaît jamais son âge réel, mais seulement celui que vous attribue l’état civil. L’homme reprendrait volontiers, en général, la phrase du spirituel Debove : « Les vieillards, ce sont ceux qui ont vingt anâ de plus que moi. »
Mettons cependant les choses au pire : vous avez, comme vous dites, de l’hypertension. Qu’est-ce que cela prouve?
L’intéressant, puisqu’elle existe, c’est de savoir d’où elle provient, et cela, l’instrument le plus perfectionné ne vous le dira jamais. C’est affaire d’examen minutieux, de recherches délicates, de jugements qui ne s’improvisent pas. Vous vous mettez martel en tête, par conséquent, sans savoir si la situation en vaut la peine. Votre médecin seul peut