CHAPITRE XII
NEPTUNE HOSTILE
’èté, — même dépouillé comme il le fut l’an
dernier, de ses attributs étincelants — nous
J*— ^ chante l’Invitation au voyage. On rêve de se lancer sur la route mouvante des flots. On les pressent toute tranquillité et toute douceur. Volupté de humer l’atmosphère pure du large, d’écouter le frisselis de l’eau le long des flancs du bateau, de subir le balancement berceur des vagues, la caresse des vents légers. Attrait des contrées inconnues, du calme et de la sérénité des jours et des soirs, de la fuite lente et insensible du temps, plaisir exquis, repos plein de charme.
Soudain, tout change. Des sensations anormales et inquiétantes surgissent. Qu’est cela? Pourquoi cette àngoisse subite, dont il serait bien impossible de préciser le siège? Malaise vague et d’autant plus désagréable qu’il se localise moins. Un étau serre les tempes, la face pâlit, les yeux se ferment. L’èstomac proteste, se révolte. Les nausées, et pis encore encore, marquent cette rébellion. Une sueur froide baigne le corps qui s’abandonne, toute force annihilée, toute résistance vaine. Le cœur s’affaiblit, la syncope est menaçante. Contre cette emprise bru-
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taie, l’esprit, comme le corps, renonce à lutter. Il capitule. Rien n’existe plus que le désir impérieux d’échapper au mal, de retrouver le calme de l’être : « Panurge, ayant, du contenu en son estomach bien repeu les poissons scatophages, restoit acropy sus le tillac ; tout affligé, tout meshaigné et à demy mort, invocqua tous les benoistz saincts et sainctes à son ayde. »
Les théories par lesquelles on a tenté d’expliquer le mal de mer, que, pour paraître plus savant on peut appeler « naupathie », sont quasi innombrables. Elles ont en général le tort de n’envisager le problème que sous quelques-uns de ses aspects. De ces théories sont issues des recommandations et des recettes qui étaient également incomplètes. Il semble inutile de les passer en revue. Mieux vaut en venir tout de suite à l’explication actuelle, dans laquelle les anciennes viennent se fondre pour constituer un tout qui peut bien n’être pas définitif, mais qui a tout au moins l’avantage de comporter, comme conclusion pratique, un traitement qui a fait ses preuves.
Deux mots d’anatomie pour commencer. Nous possédons deux systèmes nerveux, l’un qui est soumis à notre volonté, qui transmet aux muscles, par exemple, les ordres de notre cerveau, qui règle, par voie réflexe notre défense contre les injures extérieures, qui préside à notre vie en fonction du milieu dans lequel nous sommes plongés ; l’autre dont les manifestations naissent en dehors de notre conscience et échappent à nos sollicitations, qui commande automatiquement le fonctionnement de nos organes les plus importants, de notre cœur, de nos poumons, de notre appareil digestif, de nos reins.
C’est ce système, dit « autonome », qui nous intéresse seul aujourd’hui.
Il est constitué par deux sortes de fibres nerveuses : les unes appartiennent aux nerfs sympathiques, qui donnent parfois leur nom à l’ensemble, les autres au nerf pneumogastrique ou nerf vague. Fibres sympathiques et fibres pneumogastriques exercent des actions opposées et qui se font contrepoids. De cet équilibre entre les deux groupes est faite justement la régularité, la perfection de toutes nos,fonctions viscérales et, en somme, notre santé. Que si, au contraire, un de ces frères ennemis, mais associés, prend le pas sur l’autre et est excité à un plus haut degré que son rival, il s’ensuit dans ces fonctions' un dérèglement qui se traduit pour nous par des symptômes variables suivant les cas, mais toujours fort désagréables, sinon dangereux.
On admet, à l’heure présente, que le mal de mer est dû, justement, à une prédominance provisoire des fibres du pneumogastrique, ce que le jargon médical traduit par un seul mot, celui de « vagotonie ».
Or le nerf vague est celui qui préside à nos sécrétions digestives, ou du moins à celles de l’estomac et du début de l’intestin. S’il est excité au delà de la normale, ces sécrétions s’exagèrent et, s’exagérant, déterminent des contractions de cette portion du tube digestif. Le résultat, ce seront les nausées et les vomissements. D’autre part,/le nerf pneumogastrique étant le nerf frénateur du cœur, celui-ci ne battra plus que faiblement, il y aura insuffisance de la circulation, anémie des centres cérébraux, tendance à la syncope. Comme le même nerf exerce aussi une influence modératrice sur
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plusieurs de nos glandes à sécrétion interne, et notamment sur ces organes si petits, mais si importants, que sont les capsules surrénales, celles-ci ne secréteront plus qu’en proportion insuffisante, d’où faiblesse généralisée, aussi bien physique que psychique, sueurs profuses, bref tout l’ensemble de signes que nous avons esquissé au début.
Il nous faut maintenant savoir pourquoi le pneumogastrique est excité de la sorte. Ici plusieurs facteurs entrent probablement en jeu. Il suffira, pour qu’ils aient ce résultat, que leur action s’exerce plus ou moins directement sur le bulbe, cet intermédiaire entre la moelle épinière et le cerveau, et gagne, par l’enchevêtrement des fibres nerveuses qui s’y croisent et s’y pénètrent les unes les autres, le lieu même où, dans ce bulbe, naît le nerf pneumogastrique.
Revenons maintenant à notre bateau. Il n’est guère contesté que l’origine de tant de malaises réside dans ses mouvements, mouvements inhabituels et auxquels nous ne savons pas opposer instinctivement les attitudes de parade. Ces mouvements qu’ils s’appellent le tangage, le roulis ou encore le « casserolage, » qui les combine aimablement tous deux, ont pour effet inévitable de bouleverser la statique de nos organes abdominaux. Rejetés de droite à gauche et de gauche à droite, d’avant en arrière et d’arrière en avant, dérangés de leur position normale, ces viscères ne manquent pas de tirailler incessamment les plexus nerveux (le fameux plexus solaire notamment), qui appartiennent au système sympathique, tiraillements qui retentissent immanquablement sur le bulbe. Le
pneumogastrique, sensible à ces excitations, y répond sans hésiter. Il va désormais prendre le pas sur son rival, il va dominer la scène, la vagotonie est constituée.
N’est-ce que cette action de tiraillement qui est à l’origine de cette exaltation du nerf vague ? Peutêtre pas. On y joint volontiers la stimulation des sensations visuelles et surtout les déplacements subis, dans l’oreille interne, par la lymphe contenue dans les canaux semi-circulaires qui représentent, à nos yeux, l’organe de l’équilibre.
Y a-t-il, d’autre part, un élément psychique qui doive compter dans la genèse du mal de mer? Quelques-uns le pensent, qui lui donnent même une valeur de tout premier plan et qui estiment que le grand rôle serait joué par la peur et l’attente même du malaise. Que cette anxiété préalable prépare admirablement la venue du phénomène, la chose n’est pas douteuse, mais il demeure une objection que l’on peut opposer à cette conception, celle que Montaigne a formulée en disant « qu’il en arrive de mesme souvent aux bestes et spéciale-ment aux pourceaux hors de toute appréhension de danger. » En réalité on a signalé très fréquemment le mal de mer chez les- animaux. Mais qu’est-ce qui nous prouve qu’ils n’ont pas la sensation du péril? Il est certain toutefois que s’il survient à bord un grand danger, bien des « naupathies » disparaissent comme par enchantement.
Nous voici arrivés au côté pratique de cette étude rapide, c’est-à-dire au traitement du mal de mer. L’humanité, qui de tout temps en a souffert, a de tout temps aussi cherché le remède. Ce fut toujours une source de revenus pour les inventeurs
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de spécialités et, dans aucun autre chapitré de thérapeutique peut-être, on n’en a vu surgir une semblable affluence. Au siècle dernier, certaine « antinause » et certaines « gouttes kabiliennes ». eurent une vogue appréciable. On leur connaît aujourd’hui des rivales.
Au temps des croisades, les moines avaient spécialisé une recette, d’ailleurs simple et logique, et qui ne pouvait demeurer longtemps secrète, c’est l’usage, à titre préventif, d’une ceinture serrée autour de l’abdomen. Cette précaution est toujours de mise et nous comprenons qu’elle a pour but de maintenir immobiles, autant que faire se peut, les organes du ventre. Dans ce sens, d’ailleurs, les conseils ne manquent pas, ils sont même parfois contradictoires : les uns vous affirment qu’il faut manger, ce qui rend plus lourd et moins facile à déplacer l’estomac, les autres qu’il sied de rester à jeun, afin de diminuer la sécrétion gastrique. Le curieux est que les deux opinions peuvent parfaitement se soutenir.
Ceinture mise à part, on se trouve en présence de toute une série de moyens qui ne visent plus qu’à parer à des éléments secondaires du malaise. Se coucher, c’est permettre au sang de baigner normalement le cerveau, malgré la demi-défaillance du cœur; fermer les yeux évitera les excitations de l’appareil visuel; se boucher les oreilles empêche sans doute en partie, sans qu’on voie bien par quel mécanisme, le décalage des canaux semi-circulaires et il a été affirmé que les sourds n’avaient pas le mal de mer ; respirer de l’oxygène pare à la diminution des échanges respiratoires, conséquence de l’insuffisance de la circulation; par l’absorption d’adrénaline, on remplace la sécrétion défaillante
bouquet. —, L’École de la Santé.
des capsules surrénales, et l’on remédie à la faiblesse envahissante, etc.
L’intéressant, on le comprend, serait d’agir sur le pneumogastrique lui-même afin de calmer son excitation et même d’en interdire l’éventualité. C’est ce que l’on est parvenu à réaliser à l’aide de la belladone et de son alcaloïde, l’atropine, plus efficace encore. Cette action de la belladone et de son principe actif est aujourd’hui bien démontrée et c’est une très belle acquisition qui résulte justement des études/ récentes sur la vagotonie. Toutefois, je me garderai bien de donner aucune précision à cet égard. Ce sont là des médicaments qu’il est formellement défendu de manier si l’on n’est expert — et même diplômé — en l’art médical. Corps actifs parce que corps toxiques. C’est au médecin seul (et notamment au médecin du bord) qu’il est réservé de les prescrire.
Belladone et atropine sont surtout employées à titre curatif. Chez les sujets malheureusement prédisposés, on est parvenu quelquefois à en faire des préventifs. Mais la véritable préservation contre le. mal de mer s’obtient par l’accoutumance aux mouvements du bateau, par la réponse automatique et réflexe du corps aux déplacements qui lui sont imposés. C’est grâce à cet « amarinage » que les matelots ignorent le mal en question. Si la traversée doit être tant soit peu longue, il faut l’acquérir. On apprend à s’amariner comme l’enfant apprend à marcher ou plutôt comme le futur cavalier apprend à se tenir en selle. Un professeur? Oui, un des marins qui vous prendra par le bras et dont vous suivrez tous les mouvements. L’immunité est acquise le jour où vos parades aux déplacements sont instinctives, comme le geste que vous faites au gui-
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don de la bicyclette ou au volant de l’automobile. Ce jour-là vous pouvez envoyer au loin les précautions, les médicaments et les ceintures. Vous êtes un loup de mer et Neptune en colère ne prévaudra pas contre vous.