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CHAPITRE XIII

L a fièvre jaune a sévi récemment au Sénégal. La situation a paru assez sérieuse pour que le gouverneur, en congé à Paris, rejoignît son poste, emmenant avec lui un médecin-inspecteur et précédant de peu une mission envoyée par l’Institut Pasteur. Ce fut, on le voit, une véritable mobilisation sanitaire et administrative.

Le temps n’est plus, en effet, où les Européens pouvaient apprendre avec une sereine indifférence • ' des nouvelles de ce genre. Elles venaient alors de •> v jpays si lointains et si peu fréquentés qu’elles ne .y: jkù *us touchaient que superficiellement. Aujourd’hui, U flwydistances se sont miraculeusement raccourcies, • l^woyages sur la côte d’Afrique ne sauraient plus ^.'îpâfser pour des aventures, les relations entre la Vnjdfÿropole et ses colonies sont incessantes, leurs :;.;j!»térêts se confondent. Rien de ce qui émeut la France d’outre-mer ne peut nous demeurer étranger. Essayons donc de nous rendre compte du péril que représente la fièvre jaune et des armes que la science nous fournit contre elle.

Parodiant un mot célèbre, on pourrait dire, Ji propos de presque toutes les maladies tropicales :

« cherchez l’insecte », car c’est le plus fréquemment un de ces minuscules animaux qui en est le transmetteur. Ici, d’ailleurs, plus n’est besoin de chercher, le coupable est connu. C’est un moustique qui a reçu, dans la nomenclature zoologique; le nom de Stegomyia calopus. On l’avait jadis appelé Stegomyia fasciata, en raison des bandes alternativement noires et blanches qui ornent son abdomen et qui lui avaient valu le surnom de moustiquetigre. 11 est si petit, ce semeur de mort, qu’il passe à travers les moustiquaires de modèle commun. Pour échapper à ses piqûres, il faut choisir des mousselines spéciales à mailles extrêmement fines.

Mais le moustique n’est qu’un intermédiaire, un coupable de second plan, un inoculateur. L’infection qu’il transmet a une cause première, un germe, un microbe. Sur ce dernier, nos connaissances sont moins assurées. Nous y reviendrons tout à l’heure. Retenons seulement, pour l’instant, le mécanisme par lequel l’homme contracte le mal. C’est toujours le même, qu’il s’agisse de paludisme, de maladie du sommeil ou de fièvre jaune. Le stegomyia a piqué un individu infecté. S’il choisit, pour son repas suivant, un individu sain, il inoculera à celuici les germes puisés dans le sang du premier. Le méfait est consommé, la maladie va évoluer dans l’organisme nouveau.

Deux à cinq jours se passent, cependant, sans que rien ne se manifeste. Mais, au bout de ce laps de temps, un frisson secoue la nouvelle victime. La fièvre s’allume, violente dès le début. Le thermomètre monte à 40°, parfois plus haut encore. Des maux de tête apparaissent, intenses ; des douleurs de reins, en « coup de barre », s’y ajoutent. La face, puis le corps entier, deviennent rouges, l’esto-

mac est douloureux, il y a des nausées, une haleine fétide. Bref, tous les signes d’une infection aiguë, profonde.

Et puis tout s’apaise ou du moins semble s’apaiser. Fièvre, douleurs, se dissipent. On pense que la guérison est acquise; ce n’est malheureusement qu’une illusion. Soudain la fièvre reparaît et, avec elle, se montre une coloration de la peau qui est caractéristique et qui a fait donner à la maladie ses noms de fièvre jaune et de « typhus amaril. » C’est un ictère dont la nuance varie du jaune clair à l’acajou et qui, dans certains cas, est presque noirâtre. Bientôt ce sont les vomissements colorés en noir par le sang : vomito negro, a dit la voix populaire, et le nom est resté. D’ailleurs le sang semble sourdre de partout, de l’estomac, de l’intestin, de la muqueuse buccale à vif, de la peau même où il signale sa présence par de nombreuses ecchymoses. Cependant les souffrances aussi sont revenues. Elles torturent le malade, siégeant surtout au niveau de la gorge, de l’estomac, du ventre, des muscles contractés, tandis que l’esprit bat la campagne....

Comment tout cela se termine-t-il? Par la guérison quelquefois, dans les formes légères ; trop souvent par la mort. Dans certaines épidémies, la proportion des décès a atteint 50 et même 75 p. 100. En éix à dix jours, le sort du malade est réglé.

La fièvre jaune n’est pas une maladie primitivement africaine. Elle semble être. originaire de l’Amérique centrale, des Antilles, 1 du Mexique. De là elle s’est étendue à presque toute l’Amérique du sud, à une partie des États-Unis, tandis qu’elle traversait les mers et gagnait l’Afrique. Peut-on craindre qu’elle ne contamine l’Europe? Nous avons

la preuve que la chose n’est pas impossible. Tout d’abord on a trouvé le stegomyia sur la Côte d’Azur et plus haut encore; récemmentle professeur Brumpt en recueillait des larves dans plus d'un bénitier de Corse. Mais surtout on a connu de petites atteintes à Brest, à Saint-Nazaire, à Pauillac, à Southampton. Elles ont été légères et courtes parce que l’inseCte ne saurait prospérer dans ces régions, trop froides pour lui. Ce n’est pas que, comme on l’a dit, il ne pique que lorsque la température atteint 20° au minimum. Les préparateurs des laboratoires de parasitologie sont payés pour savoir qu’à 15° il est encore offensif. Mais l’animal n’est dangereux que la nuit et nos nuits sont trop fraîches, malgré tout, pour qu’il puisse vivre chez nous de sa vie normale.

Lorsqu’on étudie l’épidémiologie du vomito negro, on constate immédiatement un fait de toute première importance, c’est que des pays entiers, autrefois ravagés par lui, ont réussi à s’en débarrasser de façon à peu près totale. Les Américains l’ont fait disparaître de Cuba. Guidés par Oswaldo Cruz, les Brésiliens l’ont maté. La protection contre ce terrible fléau est donc possible. Voyons à quelles conditions.

La grande lutte, à n’en pas douter, est celle qu’il faut engager contre l’insecte. Nous savons que, comme tous les moustiques, il pond dans l’eau. L’animal, avant de devenir aérien, est aquatique sous sa foEjr£»--de larve, et c’est là qu’est son point faible. Détruire les insectes adultes est une utopie, aussi bien pour le stegomyia que chez nous pour la mouche. Tout ce qu’on peut faire contre eux, c’est les empêcher de pondre. Pour cela il convient de recouvrir, dans les demeures, tous les récipients à eau d’un linge quasi immuable. Assécher les petites mares, faire la chasse aux eaux stagnantes, c’est

encore le même mode de défense. Quant aux larves qui habitent les étendues liquides plus importantes, on les tue en pétrolant la surface. Privées de l’air qu’elles y viennent respirer de temps à autre, les bestioles ne tardent pas à mourir.

A côté de la guerre à l’insecte, les précautions à prendre contre les réservoirs de virus. Ceux-ci étant exclusivement humains, la grande mesure est l’isolement des malades. Cet isolement n’a pas besoin d’être de longue durée : le germe infectieux ne se trouve dans le sang que pendant les trois ou quatre premiers jours de la maladie. Après ce délai, il disparaît et ce n’est plus l’infection qui, à proprement parler, tue l’homme dans les cas graves, c’est sans doute un empoisonnement par les produits toxiques que le microbe a déposés en lui.

Malheureusement il n’est pas toujours facile de savoir que tel individu est dangereux. Les indigènes présentent assez souvent des formes légères qui ne les empêchent pas d’aller et de venir; il s’est créé chez eux une sorte d’immunité. Tel malade, d’autre part, n’offre le tableau typique de la fièvre jaune qu’après plusieurs jours, pendant lesquels les moustiques ont eu beau jeu à puiser chez lui le germe fatal. Tel autre, que son auto amène en peu de temps d’un point éloigné du territoire dans la ville où on le soignera mieux, a pu être aussi piqué avant qu’on ait pris la précaution de l’isoler. Certes, la besogne de prophylaxie n’est pas simple, d’autant qu’il faut compter aussi avec l’insouciance, la mauvaise volonté, l’ignorance.

Les Américains, à Cuba, ont été obligés d’employer la manière forte. On fit couvrir de toiles métalliques, dit M. Mosny, toutes les caisses à eau potable, drainer et assécher les cours humides,

arroser de pétrole tous les quinze jours la surface ■des bassins. On interdit sous les peines les plus sévères le dépôt, près des habitations, des boîtes de conserves, baquets, téssons de bouteille, où peut s’accumuler l’eau, où les moustiques peuvent pondre. La Havane fut divisée en huit districts surveillés par des brigades d’agents sanitaires visitant chaque maison une fois par mois. On isola les malades, malgré leur résistance (cela deux heures après la déclaration du médecin), on plaça des gardiens près des isolés, afin que personne n’entrât dans leur chambre. De son côté, Oswaldo Cruz connut la lutte la plus âpre et dut faire preuve d’une énergie inlassable pour imposer les mesures de préservation qu’il savait indispensables. Les résultats, nous les connaissons, ils légitiment les procédés employés. « La disparition de la fièvre jaune, m’a dit récemment un éminent spécialiste, est une affaire de poigne. »

Affaire d’argent aussi, bien entendu, car toute cette défense ne s’établit pas sans débours. Mais l’écho de la faculté de médecine ne répète-t-il pas encore les paroles du professeur Teissier lors de la séance d’ouverture du dernier congrès : « La santé publique s’achète et un pays peut, dans les limites naturelles de la vie humaine, déterminer son propre taux de mortalité d’après son effort organisateur et financier » ?

Un problème toutefois demeure, dont la solution contribuerait puissamment à simplifier la tâche du salut, c’est celui du germe infectieux auquel est due la fièvre jaune. Jusqu’à ces dernières années, il resta totalement ignoré, puis, un beau jour, un savant des plus connus, depuis titulaire du prix

Nobel, Noguchi, annonça de l’Institut Rockefeller qu’il l’avait identifié. C’était, dit-il, un spirochète, un de ces animaux bizarrement ondulés, qui ne se voient qu’à l’ultra-micrOscope et parmi lesquels prennent place l’agent de la maladie du sommeil et celui de la syphilis. Bien mieux, ayant cultivé ce spirochète, Noguchi prépara un sérum et un vaccin qui auraient fait la preuve de quelque efficacité.

La découverte de Noguchi est cependant controversée. Son Leptospira icteroïdes ne paraît pas à quelques-uns aussi nettement responsable que cela a été dit. D’autre part, on n’a jamais retrouvé ce germe chez les malades africains. Or, il est bien difficile, pour ne pas dire plus, de penser à fabriquer sérum ou vaccin avec un microbe que l’on n’a pas pu isoler et le's doses qu’on a reçues d’Amérique ne semblent pas avoir été très actives au Sénégal. Y at-il là erreur d’interprétation ou simplement particularité de races microbiennes? Nous l’ignorons. Et c’est parce que nous voulons savoir que, là-bas, on continue à chercher, à tel point que' cette recherche a coûté la vie, il y a peu de temps, à un savant anglais, à la Côte de l’Or. Et c’est aussi pour cette raison qu’un microbiologiste rompu à ce genre de travail est parti pour Dakar, afin d’étudier encore. Souhaitons qu’il réussisse, mais, en attendant, souvenons-nous du double exemple de Cuba et du Brésil.

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