AU CONTACT DES CENTRES NERVEUX
santé physique comme sur notre harmonie psychique. Que la tension vienne à s’élever dans les vaisseaux qui apportent le sang à ces organes par eux-mêmes sans résistance, l’appareil entre en jeu, le liquide s’échappe en plus ou moins grande quantité par des portes de sortie qui lui sont ménagées un peu partout dans son domaine. Il reviendra quand la pression diminuera et l’équilibre du délicat ensemble n’aura pas cessé d’être parfait.
Pour réaliser ce dispositif, point n’est besoin d’une grande quantité de ce liquide préservateur. S’il y en a cent grammes en tout, c’est le maximum. On avpuera qu’il était difficile de faire mieux avec si peu de chose.
D’où vient-il, ce liquide si précieux? On a beaucoup discuté sur son origine, mais il semble qu’à l’heure actuelle on soit d’accord pour en faire une transsudation d’une partie du sérum sanguin, soigneusement filtré à travers les organes minuscules qui joueraient là un peu le rôle dévolu aux reins dans une autre région. Le fait est que quand on l’analyse on y trouve de l’eau, de l’albumine, des graisses, des chlorures, des phosphates, tous éléments qui se rencontrent, mais en d’autres proportions, dans le sang. Les filtres en question, qui ont reçu le nom de plexus choroïdes et qui sont situés à la base du cerveau, sont là pour faire la discrimination entre ce qui doit passer et ce qui doit être retenu. Peut-être ajoutent-ils à cette fonction un rôle de sécrétion pareil à celui que l’on reconnaît au rein, mais c’est là un point un peu abstrait sur lequel je m’excuse de glisser sans appuyer.
C’est en 1764 que l’Italien Cotugno, qu’on avait surnommé 1’ « Hippocrate napolitain », découvrit
le liquide céphalo-rachidien qu’on pensa d’abord n’exister que sur les cadavres et dont on n’approfondit ni le siège exact ni la fonction. Notre Magendie, soixante ans après, compléta nos connaissances sur ce sujet. Mais ce n’était là encore qu’œuvre d’anatomiste et de physiologiste. On se contentait de savoir que ce liquide existait et d’admirer qu’il remplît, dans le mystère obscur des régions où il séjourne, un office aussi important. Plus tard, on pensa que, en contact étroit avec des appareils aussi sensibles que le cerveau, la moelle épinière et les méninges, il devait subir, lorsque ceux-ci sont le siège de lésions ou d’anomalies fonctionnelles, des modifications révélatrices. On eut alors l’idée de l’interroger et l’on y est parvenu. La « ponction lombaire » est depuis ce jour entrée dans la pratique et ce fut, pour le diagnostic, une conquête de tout premier ordre.
A n’en pas douter, c’était là une tentative un peu hardie, que le succès a légitimée, d’aller à l’aveuglette, si près des centres nerveux, soustraire quelques centimètres cubes de ce liquide, en passant à travers les méninges. La connaissance approfondie que l’on possède aujourd’hui de l’anatomie humaine, la propreté minutieuse que l’on sait réaliser sous le nom d’asepsie conjurent à cet égard tout péril. S’insinuant dans les espaces minuscules que les vertèbres laissent entre elles et que l’on sait faire bâiller en imposant au sujet certaines positions favorables, l’aiguille s’enfonce avec sécurité; son extrémité, en quelques secondes, plonge dans la mince couche liquide et quelques gouttes de celleci s’échappent au dehors, que l’on recueille soigneusement. Il ne reste plus qu’à appeler à l’aide les réactifs du chimiste et le microscope pour
AU contact DES CENTRES NERVEUX. lli
obtenir des précisions d’inestimable valeur sur l’état de ces milieux essentiels dont les atteintes se traduisent volontiers au dehors par des signes si semblables dans des cas différents que l’on s’irrite contre les divers plans opaques qui nous en séparent, alors que l’on voudrait savoir, sinon voir.
Il convient donc d’accepter, quand elle est proposée pour soi-même ou pour l’un des siens, la petite épreuve qu’est la ponction lombaire. Qu’elle soit assez désagréable, personne n’en disconvient, La sensation d’une aiguille qui pénètre assez- profondément dans le dos est déjà peu attrayante. Parfois il s’y ajoute des maux de tête ou même des vertiges qui dénoncent la soudaine rupture d’équilibre déterminée dans ce milieu d’une extrême sensibilité. Tout cela passe rapidement. Il suffit de quelques secondes pour que les pertes soient réparées et pour que l’amortisseur hydraulique ait « refait le plein ». Ces ennuis sont bien peu de chose au regard des données que l’on acquiert de la sorte et qui permettent d’apporter une précieuse exactitude dans un diagnostic toujours très difficile.
Tout est matière à recherche dans ces quelques gouttes de liquide que l’aiguille nous a permis de soustraire, et les investigations qu’elles permettent sont multiples.
Voici, par exemple, la tension : normalement, elle est faible et le liquide s’écoule lentement. Sortil en jet, nous pouvons soupçonner déjà une méningite, une tumeur, une hydrocéphalie. Il devrait être limpide et incolore, nous constatons qu’il est jaune, ou rouge, ou trouble, ou purulent. On pensera immédiatement à une irruption des sels
biliaires, à des méninges qui saignent, à une méningite dont la nature peut être variable. La suite de l’examen nous fixera de plus en plus. Les atteintes des méninges impriment chacune leur signature à cette humeur devenue, par elles, peccante^ Les unes y multiplient les globules blancs, les autres y augmentent la proportion d’albumine ; l’encéphalite épidémique y accroît la quantité de sucre. Et puis il y a tous les microbes que l’on y peut rencontrer, qui normalement ne doivent pas s’y trouver et qui, dénonçant une infection propagée aux centres nerveux, nous donnent la clef de cette atteinte, de sa nature, des remèdes qu’on lui peut opposer.
Les maladies aiguës de la moelle et du cerveau ne sont pas les seules que l’on puisse ainsi déceler; les atteintes chroniques ne manquent pas de laisser aussi des traces et il est impossible de ne pas citer à cet égard la syphilis. Les mêmes recherches que l’on effectue dans le sang des suspects pour savoir si la grande infection est chez eux en activité, on les répète sur le liquide céphalo-rachidien et l’on apprend ainsi si le système nerveux a été touché par elle ; on sait aussi comment agit le traitement mis en œuvre. On voit, par ces quelques exemples, qu’en ce qui concerne le diagnostic, il y a là une source de documentation extrêmement riche et dont nous aurions bien de la peine à nous passer, maintenant que nous avons appris à la connaître.
Pour être complet, il faudrait montrer comment, la voie nouvelle ainsi ouverte, la médecine a su l’utiliser pour d’autres fins. On pourrait rappeler que par l’injection de cocaïne dans le liquide rachidien on est parvenu à insensibiliser la moelle et à remplacer le chloroforme et l’éther en réalisant une
AU CONTACT DES CENTRES NERVEUX. 113 anesthésie qui laisse la conscience intacte. On pourrait aussi évoquer la substitution à une certaine quantité de ce liquide d’une quantité égale de sérum qui agit ain§i directement sur les centresnerveux, comme dans la méningite cérébro-spinale ou le tétanos. Telles sont, venues l’une' après l’autre, les suites heureuses d’une découverte qui, au premier abord, avait pu paraître une simple curiosité sans qu’on l’envisageât comme susceptible de conséquences pratiques.
Quelques-uns, s’en tenant à l’examen du liquide rachidien fait dans un but de diagnostic et élargissant la question, ne manqueront pas de faire remarquer que tous ces interrogatoires de sang, d’urine, de liquide rachidien nous ramènent, par des voies compliquées, à l’humorisme des anciens et que le symbole est toujours vrai qui représente la science sous la figure d’un serpent qui se mord la queue. Laissons-les dire. La médecine s’édifie à l’aide des faits constatés qui seuls comptent. « Les observations, disait Montesquieu, sont l’histoire de la physique, les théories en sont la fable. » Des faits, les anciens en ont découvert un grand nombre. Il faut les enregistrer, les ajouter à ceux que nous découvrons à notre tour, sans dédain de nos précurseurs, sans non plus ce culte irraisonné à leur égard qui força longtemps la médecine à piétiner sur place. Quant aux théories, elles sont utiles comme stimulant de travail, rien de plus. Humoristes ou non, nous savons maintenant quelque chose de plus que ce que l’on savait il y a une trentaine d’années, avant que l’on eût osé, pour la première fois, passer à travers la redoutable barrière des vertèbres pour recueillir quelques gouttes d’un
L’École de la Santé. 8
liquide auquel on n’avait pas encore eu l’idée de demander les secrets qu’il recèle. De cette acquisition nouvelle, de grands progrès résultent en matière de sauvegarde humaine^ C’est la seule chose qui vaille qu’on la considère.