‹ L'école de la santéChapitre 30 sur 48 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

D ans son désir d’accroître toujours le nombre et la valeur des remèdes qui peuvent soulager les maux des pauvres humains, la médecine aura tour à tour utilisé pour ces fins louables tout ce qui, dans la nature, lui aura paru avoir une action évidente sur le corps de l’homme et ses fonctions. Après avoir demandé leur concours aux plantes et aux animaux, elle a songé à s’adresser aux éléments eux-mêmes et fait entrer dans son arsenal l’eau, le feu, l’air, l’électricité, et, depuis peu de temps, les radiations diverses qui, peu à peu, se dévoilent aux yeux éblouis des chercheurs.

Or s’il était une force naturelle qui s’affirmât offensive pour notre organisme, c’était bien le froid. En vertu de ce principe que ce qui fait du mal peut faire du bien, à la condition de réglementer soigneusement son action et de ne la mettre en œuvre qu’à bon escient, la médecine s’est emparée du froid et la chose ne date pas d’hier. Sans remonter à des tentatives plus anciennes, n’existe-t-il pas un traité spécial sur la matière, écrit par Tauchon il y a cent trois ans?

Ce fut tout naturellement à l’eau froide et à la

glace que l’on s’adressa en premier lieu. L’hydrothérapie a largement utilisé la première, et pour ce qui est du traitement des maladies graves, on sait que les bains à 20° ont été employés largement par Brand et Glénard, puis par d’autres, dans la thérapeutique de la fièvre typhoïde. Si désagréable que cela puisse paraître aux malades en pleine fièvre, vingt degrés c’est beaucoup, et cela peut à peine compter pour être froid. La glace, c’est justement la suppression de ces vingt degrés, et on l’a employée, on l’emploie encore journellement pour juguler les inflammations, notamment celle de l’appendicite, qu’il s’agit justement, selon l’expression consacrée, de « refroidir », et une masse d’autres par surcroît. Bien mieux, il y;a une trentaine d’années, on se servait assez couramment de glace pour anesthésier certaines régions restreintes sur lesquelles on porterait le bistouri. Mais, en réalité, rien de cela n’est encore assez intense pour obtenir des effets réellement inédits.

La chimie vint au secours d’Esculape embarrassé. Elle Lui fournit d’abord l’éther. Lui aussi, quand on le pulvérise, détermine une insensibilité localisée qui permet des interventions de médiocre ampleur à la chirurgie, grâce au froid produit par son évaporation. Descendons plus bas encore : voici le chlorure d’éthyle, qui se volatilise à la seule chaleur de la main et engendre alors un froid déjà intense. Voici le chlorure de méthyle que l’on utilise contre les névralgies en le projetant hors du siphon qui le renferme et au sortir duquel il se résout en vapeurs qui donnent une température de —55°. C’est déjà coquet, oui, mais l’acide carbonique refroidit mieux, puisque, avec lui, on peut obtenir un froid de—80°.

A la bonne heure ! Avec cela on allait pouvoir travailler.

Le travail que l’on envisageait était un travail de destruction, mais de destruction bienfaisante, puisqu’il s’agissait de faire disparaître un certain nombre de productions pathologiques de la peau, les unes simplement inesthétiques, les autres qui risquent de devenir dangereuses si on leur permet de faire à leur fantaisie.

Pussey (de Chicago) est, semble-t-il, le premier qui ait eu l’idée de mettre à profit la propriété que possède l’acide carbonique liquide de produire un froid intense en passant à la forme de vapeur par simple décompression. On sait que l’acide carbonique se liquéfie à la température ordinaire (13°) à condition qu’il soit soumis à une pression considérable qui est de 47 atmosphères. Ainsi amené à l’état liquide, on peut le transporter dans des récipients robustes, en acier, que l’on appelle des « obus » et qui sont munis à leur partie supérieure d’une soupape à écrou. Si l’on dévisse celui-ci, un autre principe bien connu de physique va jouer. C’est celui qui veut que lorsqu’un gaz liquéfié est évaporé rapidement sous pression réduite, il se refroidisse. L’acide carbonique se trouve dans ces conditions quand on ouvre la soupape et il se refroidit si bien qu’il se prend immédiatement en une masse pulvérulente, d’une blancheur parfaite, que l’on appelle la neige carbonique.

Supposons donc que nous recevions cet acide carbonique libéré de son obus dans une serviette épaisse dont nous aurons entouré la soupape. La neige carbonique se condense sous cette serviette. Avec dés précautions qui sont indispensables si nous

ne voulons pas nous « brûler » les doigts, nous pourrons pétrir cette masse, la mouler en petits crayons. Ce sont ceux-ci qui furent employés au début, et on en obtint, il faut le reconnaître, des résultats très remarquables.

Mais les crayons de neige carbonique ainsi fabriqués offrent toutes sortes d’inconvénients. En premier lieu, ils sont sales. Oui, cette neige, immaculée en apparence, et si terriblement froide quand on la touche, est sale, du moins au sens chirurgical du mot. Cela revient à dire que, par les' méthodes appropriées, on y décèle la présence de microbes et non des moins redoutables, puisque le streptocoque peut y avoisiner le bacille de la tuberculose. Les microbes sont, en effet, des êtres à qui le froid ne fait pas peur et certains d’entre eux ne meurent pas à des températures beaucoup plus basses encore. On juge combien il serait dangereux de mettre cette substance plus que suspecte en contact avec la peau, surtout si celle-ci est malade. En outre, le crayon en question est friable. Si l’on appuie quelque peu — et il faut appuyer — il s’effrite et ne remplit plus son office. Enfin, il se produit entre la peau et le crayon, de par le phénomène de caléfaction, un minuscule matelas de vapeur qui supprime le contact intime nécessaire. Autant d’obstacles à la bonne marche de l’opération entreprise.

L’ingéniosité des inventeurs est venue à bout de ces difficultés. On a imaginé des appareils spéciaux, dits cryocautères (ou cautères à froid) construits en cuivre, avec des pointes de dimensions et de formes variées dans lesquelles la neige carbonique s’accumule. Pour accx-oître encore ses qualités réfrigérantes, on y ajoute de l’acétone et voici les conditions les plus parfaites réalisées. Ainsi fonctionne

l’instrument imaginé par M. Béclère et perfectionné par M. Lortat-Jacob. C’est grâce à lui que sont obtenues ces bienfaisantes destructions dont il nous resterait à établir le bilan.

Ce bilan, toutefois, si nous le voulions sans omission, ne serait qu’une longue et fastidieuse énumération d’affections cutanées dont les noms, en outre, sont terriblement rébarbatifs. On nous excusera donc de ne pas dresser cette liste officielle et complète. Quelques types suffiront à caractériser l’heureuse action de cette « cryothérapie ». Au premier rang nous placerons les cancers superficiels de la peau, qui disparaissent, la plupart du temps, sous son influence comme sous celle des rayons Roentgen ou du radium, puis certaines affections qui ne sont pas du cancer, mais se transforment trop facilement en lui comme la kératose des vieillards. Viendront ensuite les tumeurs vasculaires connues sous le nom d’angiomes, taches rouges ou violacées, que l’enfant apporte en naissant, qui grossissent lorsqu’il crie et qui ont une fâcheuse tendance à s’accroître constamment, et les nævi, autres productions voisines de structure, souvent foncées en couleur et comportant parfois une menace de même ordre.

Nous citerons encore les cicatrices exubérantes, bon nombre de lupus, le lichen fréquemment, voire la pelade ou même la leucoplasie, plaques blanches qui apparaissent sur la langue et qu’il sied de surveiller de près. Bornons-nous à ces exemples.

Toutes ces choses si variées et celles aussi que nous avons laissées dans l’ombre ont au moins quelques caractères communs, qui sont d’être anormales, le plus communément peu agréables à voir et trop souvent dangereuses ou gênantes pour peu qu’on les laisse évoluer à leur gré. Pour que le

froid agisse sur elles comme on le désire, il leur en faut d’autres qui seront d’occuper une situation superficielle et de ne présenter qu’une faible épaisseur. L’action du froid intense produit par la neige carbonique ne dépasse pas, en effet, quatre milli-' mètres en profondeur. Encore est-il nécessaire, pour arriver à l’y faire pénétrer, d’appuyer assez vigoureusement la pointe de l’instrument.

Nous avons envisagé surtout, jusqu’à présent, le point de vue du médecin. Voici celui du patient. On ne saurait, à vrai dire, pour celui-ci, parler de souffrance. Une sensation très supportable de brûlure, une pression un peu désagréable, et c’est tout ce qu’il ressent pendant la petite opération, qu’il faudra cependant renouveler un certain nombre de fois si la lésion à détruire est rebelle ou très étendue. Aussitôt après la séance, la cuisson d’un fort coup de soleil demeure, pendant plusieurs heures, le seul souvenir que* l’on en garde. Cependant, si la cautérisation a été pratiquée dans une région proche des yeux, il faut compter sur un gonflement des paupières qui pourra durer un jour ou deux. On consentirait à d’autres dommages pour être belle ou pour échapper à des maladies sérieuses.

La peau, après l’action du froid, est blanche, avec une zone rouge autour du point touché. Il s’y forme ensuite une phlyctène, autrement dit une bulle de sérosité qu’il faudra quelquefois percer avec une aiguille flambée. Puis la croûte naît, qui tombera toute seule au bout de peu de temps. Et c’est tout. La cicatrice? Le plus souvent elle n’existe pas et ce n’est pas un des moindres avantages de cette méthode que l’absence si fréquente de toute trace appréciable par la suite. Comme pansement,

rien, ou si peu de chose : quelques attouchements avec une solution antiseptique, ou encore un peu de pommade et — soyez rassurée, madame — un nuage de poudre par-dessus pour que votre visage ne brille pas.

Aux quelques caractères évoqués, on n’a pu s’empêcher de penser à une brûlure. Et c’en est une, en effet, car le froid, à ce degré, agit comme le feu, suivant une notion bien connue de tout le monde. Mais le feu cause d’autres souffrances et laisse d’autres traces. C’est donc quelque chose de très heureux d’avoir pu le remplacer par ces basses températures. Après le froid qui tue, voici celui qui guérit et qui embellit. Pourrait-il faire mieux encore? C’est possible, mais il est difficile de l’intensifier davantage. Il ne serait sans doute pas malaisé de produire des températures plus basses que celles que fournit l’acide carbonique. Mais apprendre à les manier et à en faire profiter les disgrâces humaines serait une tout autre chose. Pour le moment il semble prudent d’en rester là.

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