‹ L'école de la santéChapitre 31 sur 48 · GRANDEUR ET DÉCADENCE DE LA SAIGNÉE · texte numérisé non relu

GRANDEUR ET DÉCADENCE DE LA SAIGNÉE

N ous guérissons nos malades après quatrevingts ans par la saignée et saignons aussi fort heureusement les enfants de deux à trois mois sans inconvénient. J’en pourrais montrer vivant dans Paris saignés dès ce bas âge plus de deux cents. » Les lignes, extraitesd’une lettre de Gui Patin en date du 27 août 1658, constituent un commentaire éloquent du deinde seignare du Malade imaginaire. Elles montrent à quel degré d’exagération étaient parvenus, en ce chapitre de thérapeutique, les médecins du xvn' siècle. On saignait alors les malades quelle que fût l’affection dont ils souffraient, on saignait les bien portants afin qu’ils évitassent la maladie. On saignait le roi parce qu’il présentait des signes pathologiques dont on ne débrouillait pas la nature, on saignait Mlle de La Vallière parce qu’elle était tombée de cheval, on saignait le duc de Bourgogne parce qu’il était atteint de fièvre. Cinq fois par an, on saignait les moines de l’abbaye de Saint-Victor afin de les raffermir dans la vertu de continence. On saignait

jusqu’à la syncope et même jusqu’à ce que le patient n’eût plus une goutte de sang dans les veines. C’est l’époque où Botal écrivait : « Le sang dans le corps humain est comme l’eau dans une bonne fontaine : plus on en tire, plus il s’en trouve. »

Contre une pratique aussi funeste et qui avait, malgré l’autorité de tant d’illustres docteurs, précocement expédié au royaume des Ombres des centaines de malades, une réaction se dessina dès la fin du siècle, ayant à sa tête des partisans de la circulation du sang, que venait de découvrir Harvey. Au siècle suivant, malgré la résistance de Hecquet (c’est le Sangrado de Le Sage), de Chirac, de Quesnay et de quelques autres, la réaction s’accentua, et Mercier pouvait dire, en 1782 : « Il n’y a plus que quelques chirurgiens de Saint-Côme, vieux et ignares, qui commandent encore des sai gnées copieuses. » Au temps de la Révolution on y avait à peu près renoncé.

■ Pour fournir un regain de vogue à la méthode que les bons aïeux du temps de Molière avaient recueillie dans les livres de Galien, il fallut Broussais et sa doctrine de l’inflammation, qu’il appliquait à toutes les maladies. C’est le temps où, au Val-de-Grâce, on prépare tous les jours trente sangsues pour chaque nouvel arrivé, sans se soucier du diagnostic; l’époque où, sur la foi des médecins, les femmes se font tirer du sang à date fixe pour éviter les vapeurs, où le paysan profite de la foire du chef-lieu pour offrir son bras à la lancette. On recommença à saigner jusqu’à l’évanouissement. Tout était inflammation, et contre l’inflammation, la saignée seule, aidée de la restriction des aliments solides, était opérante. Ainsi l’avait décidé le fougueux maître de la médecine d’alors.

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