GRANDEUR ET DÉCADENCE DE LA SAIGNÉE
Puis, c’est, en apparence du moins, l’oubli, l’abandon. On use encore de cette thérapeutique, mais de plus en plus rarement. Il y a trente ans, un étudiant en médecine pouvait terminer ses études sans avoir vu faire une seule saignée. Cependant elle n’était pas reléguée avec les vieilles lunes. De parfaits cliniciens s’attachaient seulement à la dégager des théories préconçues et des doctrines sans base sérieuse. A l’heure actuelle, on y revient dans un certain nombre de cas et ce sont ceux-là que l’on s’est efforcé de préciser en étudiant les modifications que cette petite opération impose aux différents appareils de l’organisme. Ainsi approfondie dans ses indications, ses effets et sa technique, la saignée n’est plus la panacée de Gui Patin et de Broussais, mais un procédé de traitement parfois héroïque, souvent utile, à la condition de ne pas en attendre plus qu’il ne peut donner. Dans une thèse récente, M. Étienne Bernard vient de nous présenter, avec ses propres recherches, les enseignements qui constituent la somme de nos connaissances présentes sur ce chapitre de thérapeutique.
Pour comprendre le mécanisme d’action de la saignée, il faut d’abord se représenter clairement l’ensemble de la circulation. Au centre, un moteur, qui est le cœur, moteur infatigable et qui jamais ne s’arrête. Il chasse dans l’artère pulmonaire le sang qui, après s’être rajeuni en se chargeant d’oxygène dans les poumons, lui revient, et qu’il oblige, grâce à un admirable jeu de soupapes, à repartir pour un nouveau voyage, dans des artères encore, à travers le corps tout entier. Dans ces deux circuits, le petit et le grand, d’artères en artérioles toujours plus ténues, le sang parvient aux capillaires, vaisseaux minuscules, noyés en
plein tissu. Il est ensuite repris par les veinules, puis par des veines de plus en plus importantes, et c’est ainsi qu’il fait retour au moteur central, afin que le cycle Vital recommence.
. Cependant, au niveau des capillaires, ce système de circulation sanguine est en rapport et en communication (grâce au phénomène de l’osmose) avec qri autre milieu liquide. Celui-ci, beaucoup plus diffus, baigne directement les cellules, infiltre les espaces laissés libres entre ces éléments, imprègne le tissu conjonctif, s’insinue dans les cavités séreuses. Dans ce système « lacunaire », plus de sérum ni de globules rouges, mais de l’eau, laquelle tient en dissolution des sels. C’est l’intermédiaire entre les vaisseaux sanguins et les tissus. Ces deux systèmes constituent un tout qui, à l’état de santé, est en parfait équilibre, équilibre complété par les reins,. ces préposés à l’expulsion des déchets nuisibles qui, dans le cas présent, jouent un rôle indispensable de trop-plein.
Supposons maintenant qu’en un point quelconque de l’orgaîbisme tout ce mouvement perpétuel, qui fait circuler à la fois le sang et le système lacunaire et lie les déplacements de l’un aux déplacements de l’autre, soit entravé au niveau des capillaires. La cause de ce ralentissement marqué d’une fonction primordiale n’a pas grande importance : il nous suffit qu’il se manifeste. Supposons, si l’on veut un exemple, qu’il s’agisse d’une grande inflammation, dont c’est justement le premier Signe. Considérons seulement les conséquences qui vont en résulter. Le liquide va s’accumuler dans le système lacunaire, infiltrer les tissus, le sang stagnera dans les capillaires, le cœur, obligé de lutter pour vaincre l’obstacle, se verra forcé d’accroître ses efforts, de
GRANDEUR Ef DÉCADENCE DE LA SAIGNÉE. 4S7 précipiter son rythme, la tension montera dans les vaisseaux, le poumon ne pourra plus accomplir avec la régularité nécessaire la délicate fonction d’oxygénation qu’il assume et la respiration sera entravée; le rein, ne recevant plus la quantité de liquide indispensable, ne rejettera plus les poisons qui intoxiqueront l’organisme. Tout ceci, en clinique, x se traduit par des mots qui représentent autant de menaces graves : œdème, cyanose, dyspnée, toxhémie et enfin asystolie, c’est-à-dire fatigue intense d’un cœur surmené qui va peut-être renoncer à la tâche et qui sans doute s’y épuisera, jusqu’à la mort.
C’est alors que nous faisons intervenir la saignée et voici ce qu’elle détermine. Cinq cents grammes, un litre de sang sont soustraits au malade. C’est l’équilibre habituel rompu, la masse du sâng, chiffre intangible, brusquement diminuée. Le liquide lacunaire, appelé à la rescousse, se hâte de combler le déficit. Il pénètre dans les capillaires et cet afflux soudain suffit, dans un bon nombre de cas, à lever le redoutable barrage, car cette addition d’eau dilue le sang de notable façon, le rend plus fluide, en facilite le cours. L’opération de salut est tout au moins amorcée. Soulagé, puisqu’il a, au début, moins de sang à pousser, et, plus tard, un sang moins épais, le cœur reprend de l’énergie, ses battements se font moins rapides et plus forts. Le rein, à son tour, recouvre ses fonctions : le flot qu’il reçoit fait office de siphon, l’apportà l’émonctoire se rétablit, les risques d’intoxication s’évanouissent. La voie étant ouverte, les œdèmes en profitent pour se vider. Le cœur ayant pris le dessus, l’oxygénation du sang se fait à nouveau de façon convenable et la respiration retrouve sa régularité. Dans l’hypothèse où son indication était vraiment favorable, la sai-
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gnée a agi et rétabli tout ou presque tout dans l’état
normal.
Mais, direz-vous, tout cela ne va-t-il pas bientôt recommencer? Lorsque la masse du sang sera reconstituée, lorsque les organes qui ont pour mission, de fabriquer des globules se seront mis à fonctionner, la cause de l’obstacle existant toujours, les accidents ne vont-ils pas se reproduire dans le même ordre et avec la même intensité? Peut-être, mais le fait seul d’avoir rompu le barrage nous a assurés, au moins pour un temps, d’un fonctionnement satisfaisant de tout ce mécanisme hydraulique. Pour l’avenir, nous y veillerons. Le principal est que, momentanément si l’on veut, le malade soit sauvé, mis à l’abri du danger immédiat. L’important, a dit le professeur Hayem, c’est « de faire franchir au malade une étape dangereuse. » L’étape est franchie, cela nous a donné du temps. Si la maladie est guérissable, nous allons pouvoir la guérir.
L’indication de la saignée, ce n’est donc pas telle ou telle maladie, c’est tel ou tel symptôme, qui peut appartenir à des affections différentes. Ce qui doit porter le médecin à ouvrir la veine, c’est la constatation d’une dyspnée, d’une asystolie, d’œdèmes, d’intoxications qui sont, de toute évidence, sous la dépendance d’une stase du système circulatoire et notamment veineux. C’est une médication d’urgence, commandée par un péril grave auquel elle puisse parer.
En réalité, parmi les maladies qui frappent l’homme, il en est un certain nombre qui se caractérisent particulièrement de cette façon. C’est l’œdème du poumon, si rapidement fatal et où la saignée opère de véritables résurrections; c’est
GRANDEUR ET DECADENCE DE U SAIGNÉE. 150 l’éclampsie, cet empoisonnement des femmes sur le point d’être mères et où la même pratique rend des services inappréciables; c’est la pneumonie, type de l’inflammation aiguë d’un organe de premier plan; ce sont les maladies du cœur, productrices d’asystolie ; ce sont les affections du rein, qui déterminent, elles aussi, des intoxications et de l’œdëme ; c’est l’hypertension, menace pour la solidité des vaisseaux qui ont perdu leur souplesse. Lorsque des occasions de ce. genre se présentent, on est non pas autorisé, mais vivement invité à user à nouveau du moyen que nos aïeux du xvn e siècle employaient à l’aveuglette et systématiquement. Nous savons aujourd’hui ce que nous faisons quand nous faisons écouler au dehors le précieux liquide. C’est la vraie condition pour agir avec sécurité.
Ceci d’autant plus que nous ne reconnaissons nulle raison d’imiter les exagérations de ces prédécesseurs. Jamais, à l’heure actuelle, on ne saigne, bien entendu, à blanc. 500 à 1000 grammes sont la plupart du temps une saignée suffisante. Peut-être, dans certains cas, devrons-nous réitérer, mais ce sera après une attente qui aura permis à la masse du sang de se reconstituer- Ce sera parce qu’il faudra à nouveau vaincre un barrage semblable au premier. Tout cela, à côté des fantaisies de ceux que Laigneau appelait les « sangsues botalliques », peut passer pour bien anodin. Nous saurons cependant nous en contenter et braver les moqueries de Gui Patin, qui se faisait saigner deux fois pour une rage de dents et sept fois pour un rhume et qui, de sa demeure dernière, doit trouver que ses successeurs sont des tireurs de sang bien pâles et bien timorés.