CHAPITRE VI
LES GREFFES
N lit dans la Légende dorée que le gardien d’une
église vouée par le pape Félix aux saints Côme
et Damien étant atteint d’un cancer à la jambe, les deux saints, pendant la nuit, s’approchèrent du lit où il reposait, coupèrent le membre malade pendant son sommeil et le remplacèrent par la jambe d’un Maure, qui avait été enterré le matin même dans le cimetière de Saint-Pierre-aux-Liens. Au réveil, l’homme guéri raconta son rêve et montra l’œuvre de ses chirurgiens célestes. « On courut alors, dit Jacques de Voragine, au tombeau du Maure, on découvrit qu’une de ses jambes manquait et à sa place se trouvait la jambe malade du gardien. »
C’est là un bel exemple de greffe, d’autant plus admirable que tout était réuni, en la circonstance, pour que la délicate opération subît un échec complet. Nos chirurgiens, à qui font défaut les grâces dévolues aux bienheureux, n’en sont pas encore à de semblables chefs-d’œuvre. Cependant ils ont fait, en ce chapitre de l’art opératoire, de tels progrès qu’on doit admirer sans réserves les résultats remarquables auxquels ils parviennent assez couramment.
LÈS GREFFES
La greffe consiste dans le remplacement d’un tissu ou d’un organe déficient par un autre, analogue, emprunté au même individu ou à un individu de même espèce, voire même d’espèce différente. Cet emprunt, il semble que l’homme l’ait toujours rêvé, en présence de mutilations auxquelles il apparaissait que ce fût le ,seul remède possible. M. Mauclaire, dans son beau livre sur les Greffes chirurgicales, qui met sous nos yeux le tableau des succès actuels et l’histoire des efforts qui nous y ont conduits, fait remonter aux livres sacrés de l’Inde la première mention de ce genre d’opérations réparatrices. Il nous montre ensuite toutes les tentatives faites avec peu de chances de réussite au temps où la chirurgie ne connaissait pas encore l’asepsie, histoire que jalonnent les grands noms de Lanfranc, Branca, Hunter, Ollier, Paul Bert. On y trouve évidemment quelques victoires, mais combien de défaites 1 A l’époque moderne, celle où nos connaissances biologiques approfondies se sont appuyées sur les immortelles découvertes du génie de Pasteur, les données du problème ont été modifiées du tout au tout. Les résultats ont fait de même.
Que greffe-t-on présentement? Tout, ou à peu près. La greffe de peau est une des plus communes et des plus aisées. En présence d’une perte de substance cutanée considérable, que les processus de cicatrisation naturels ne combleraient qu’imparfaitement et qu’accompagnent le risque de déformations déplorables, on transporte sur la région ainsi dénudée des fragments de peau empruntés à d’autres régions, sur le sujet lui-même. Peu à peu ces « greffons », toujours très petits, se fixent, s’étendent, se joignent et finissent par recouvrir toute la surface à
bouquet. — L’École de la Santé. fl
combler. Depuis Ollier, qui en régla la technique en 1872, cette intervention réparatrice est devenue pratique courante en chirurgie et sa réussite ne passe plus pour chose extraordinaire.
Cette greffe de la peau s’exécute parfois à l’aide de grands lambeaux recouvrant d’un seul coup la surface à remplir. Dans cette méthode, employée pour refaire des parties importantes du visage, le nez, par exemple, la technique est plus compliquée. Il convient, en effet, que le lambeau reste adhérent au point où on l’a prélevé, tandis que sa surface libre s’applique sur la lésion qu’il doit réparer. Ainsi, pendant des semaines, le patient garde-t-il, par exemple, son bras relié à sa figure, dans une position qui n’est ni agréable, ni commode. Mais que ne souffrirait-on pas pour se refaire une physionomie présentable?
Après la peau, la graisse. On l’emploie à combler des cavités dues à des mutilations ou à des maladies, à boucher des fistules, à bourrer dés cicatrices déprimées, à remédier à des atrophies disgracieuses. On la met, si l’on ose risquer cette expression, à toutes les sauces; c’est une greffe à tout faire. Il en est de même de ces grandes surfaces fibreuses que l’on nomme aponévroses et que l’on charge d’obturer des orifices anormaux, que l’on utilise comme liens suspenseurs pour relever des organes ptosés. Pour les tendons, on parvient à leur faire remplacer d’autres tendons détruits. Le cartilage sert à constituer des charpentes extemporanées pour la réfection d’un nez (quels chefs-d’œuvre a réalisés pendant la guerre le regretté Morestin!), pour remplacer momentanément des soutiens osseux.
L’os lui-même mérite une mention toute spéciale. S’il est des délabrements dont l’organisme pâtisse
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douloureusement et fréquemment, ce sont bien ceux qui portent sur le squelette, sur ces pièces résis-, tantes qui sont à la fois l’armature rigide du corps et la solide dépense des organes les plus précieux. N’est-il pas de la plus extrême urgence de tenter la restauration complète d’uji crâne où un trauma tisme (si ce n’est l’intervention chirurgicale) a créé une brèche dangereuse, de rendre sa continuité à un membre dont une fracture particulièrement grave a compromis la résistance et interrompu l’usage, de remettre en état une colonne vertébrale dont l’intégrité a été ruinée par la maladie? Dans ces circonstances et dans quelques autres, la greffe osseuse est appelée à la rescousse. En une région où les os sont gros et forts, on prélève un fragment plus ou moins important de l’un d’eux, on le transporte au point lésé, on le fixe et, comme disent les bonnes gens, on prie le bon Dieu que cela prenne. Si l’on réussit, le fragment ainsi transplanté sert de point de départ à la formation d’os nouveau qui peu à peu obturera la perte substance. D’autres fois, on ne demande à ce greffon que de servir de tuteur au membre interrompu dans sa continuité, de jouer, mieux que ne le ferait le métal, le rôle d’agent de liaison entre les deux fragments d’un os brisé et trop éloignés l’un de l’autre pour être raboutés. Là encore, on peut espérer que de l’os vivant s’installera autour de cet axe emprunté.
Les greffes de vaisseaux sont plus remarquables encore. Grâce à une technique minutieusement réglée et qui demande une habileté manuelle consommée, on a pu utiliser des portions d’artère ou de> veine qu’on a rapportées un peu partout, soit pour réparer des pertes de substance d’autres vaisseaux, soit pour rétablir la continuité de conduits
membraneux comme l’uretère ; mais ce sont là des exploits qui ne Se voient pas tous les jours.
Viennent enfin les greffes d’organes entiers, lesquelles constituent évidemment quelque chose d’impressionnant, le fin du fin, pourrait-on dire, en pareille matière. L’intervention devient ici d’une délicatesse rare, qui n’a pas fait reculer bien des « as » du bistouri. Passons rapidement, malgré leur grand intérêt, sur les greffes des doigts, par exemple. On est parvenu à implanter à la place d’un doigt perdu un des orteils du sujet luimême, qui se résignait aisément à cette perte facile à dissimuler pour récupérer l’intégrité de sa main. Intégrité relative, au demeurant, les fonctions du doigt nouveau étant forcément restreintes. Quant à la réimplantation de membres entiers, ce n’est que chez des animaux que Carrel et Guthrie l’ont réùssie après.avoir suturé tour à tour les os, les vaisseaux, les nerfs, les muscles et la peau. Conçoit-on la longueur et la difficulté d’un pareil travail ?
Ce que l’on a surtout tenté et parfois réussi, ce sont les greffes de glandes. Opération qui ne visait plus un but esthétique, mais qui essayait de restituer à un humain un organe de haute utilité. Avec les glandes à sécrétion interne, dont nous avons souvent parlé, la partie est assez belle à jouer. Puisqu’elles déversent directement le produit de leur activité dans le sang, il n’est pas indispensable de les insérer à l’endroit même où on les trouve chez le sujet normal; il suffit, où qu’on les place, que la circulation Se rétablisse pour que la fonction existe de nouveau. Or, on n’ignore pas de quelle valeur sont, pour la vie, ces glandes petites par la
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taille, si grandes par leurs fonctions. Donner une glande thyroïde à un enfant qui en est privé, c’est lui permettre, si l’on réussit, de redevenir normal, et c’est ce qu’a réalisé, semble-t-il, récemment, un éminent chirurgien de Lille. Réimplanter chez une femme un fragment d’ovaire alors qu’on a été obligé de lui enlever ses organes maternels, c’est lui épargner la déchéance plus ■ ou moins grande qui suit le retour d’âge naturel ou chirurgicalement provoqué et pas mal de troubles en même temps. Cela a été mené à bien à plusieurs reprises. Les biologistes, qui travaillent in anima vili, se sont livrés, sur ce chapitre, à des travaux très curieux, implantant des glandes femelles chez des animaux mâles et réciproquement. Ils ont ainsi considérablement éclairci certains problèmes très obscurs et ont ouvert aux recherches tout un domaine nouveau où ils oeuvrent actuellement de façon active, comme le démontrent les comptes rendus de l’Académie des sciences.
Quant aux chirurgiens, qui ne peuvent évidemment se livrer à des échanges aussi risqués chez leurs clients, ils ont, eux aussi, innové. On m’excusera de ne pas pénétrer plus avant dans cette question des rajeunissements par greffe qui est cependant à l’ordrç du jour, mais qui demanderait des explications détaillées et par trop délicates. On a ainsi enregistré, sans aucun doute, de beaux résultats, mais ne serait-il pas bon d’établir, en pendant, le bilan des échecs et des désillusions?
Greffes de glandes surrénales, greffes de rate, greffes de reins, tout a été tenté parfois avec succès chez les animaux. Chez l’homme, sauf erreur, les essais se sont montrés régulièrement infructueux.
L’heure n’en est pas venue, mais elle viendra certainement.
Des échecs à côté de réussites remarquables, c’est ce que nous trouvons d’un bout à l’autre de ce chapitre des greffes que nous venons de parcourir. Il nè saurait en être autrement. Ici intervient, en effet, cette notion de spécificité et même d’individualisme qui domine toute la biologie et en particulier la médecine. Exécuter une greffe, cela ne demande pas que du savoir et de l’habileté manuelle, ce qui est déjà important, mais peut se trouver chez beaucoup de chirurgiens. La réussite, même après une opération impeccable, n’eSt plus de leur ressort. L’intervention terminée, c’est à la nature à faire le reste. Or, elle met au succès des conditions draconiennes qu’elle ne consent à transgresser qu’exceptionnellement. Pour qu’une greffe « prenne » à peu près sûrement, c’ést-à-dire pour que le greffon vive dans la place nouvelle où on l’a implanté, pour que la circulation s’y rétablisse et qu’il remplisse totalement le rôle qu’on lui veut imposer, il faut qu’il provienne de l’individu même qui doit être le bénéficiaire de l’emprunt. S’il provient d’un autre individu de même espèce, la réussite est encore possible, mais elle se fait plus rare. Si le prêteur est un individu d’une autre espèce, elle devient exceptionnelle. Plus les espèces sont éloignées l’une de l’autre, plus l’échec est probable. On peut ainsi comprendre que l’emprunt fait à un chimpanzé puisse profiter à un homme. Ce sont là des raisons biologiqués qué notre raison commence à connaître. Quant à les modifier, c’est autre chose. Le jour où notre science y sera parvenue, saint Côme et saint Damien seront dépassés
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de cent coudées. Ce jour-là aussi, les animaux n’auront qu’à bien se garder, car l’homme leur imposera des privations et des souffrances nouvelles. Mais nous avons encore du chemin à parcourir pour en arriver là ; ce qui n’empêche que les progrès réalisés en ces tfemps derniers font à l’art du chirurgien le plus grand honneur.