CHAPITRE VII
L’HOMME ESSENTIEL
n à souvent et longuement discuté sur le
point de savoir s’il existe, dans le corps
humain, des organes inutiles. On en avait trouvé quelques-uns qui semblaient mériter cette épithète, comme les amygdales, l’appendicç, les dents canines, la dent de sagesse, etc. Ceux qui admettaient qu’ils fussent superflus expliquaient leur présence par le fait qu’ils représentaient des organes utiles à nos ancêtres de la lignée zoologique et qu’ils avaient survécu à la fonction qu’ils remplissaient alors. Depuis cette époque, l’opinion s’est un peu modifiée. On a estimé que les amygdales constituaient quelque chose comme un piège à microbes placé judicieusement à l’entrée de notre grande cavité viscérale, que l’appendice jouait, en quelque manière, le même rôle presque à l’autre bout du tube digestif, etc. En continuant à raisonner de la sorte: on est parvenu à tout expliquer à peu près du problème qui nous occupe et, tandis que beaucoup de biologistes s’en tiennent à l’opinion ancienne, certains sont, finalement, d’avis que tous les organes de notre corps ont leur utilité.
Mais utile ne veut pas dire indispensable et,
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pour l’énumération des organes qui ne' possèdent pas cette dernière qualité, tout le monde peut se mettre d’accord. Il ne s’agit plus, cette fois, de philosopher sur les causes finales ou l’évolution, mais, plus simplement, de constater, ce qui est beaucoup moins sujet à variations individuelles. Si nous continuons à prendre les exemples que nous avons invoqués, nous sommes bien obligés d’admettre, les faits étant suffisamment nombreux et éloquents, que bon nombre d’hommes privés de leurs amygdales ou de leur appendice, voire des deux à la fois, continuent à vivre d’une existence normale et que, de même, il est pas mal de nos contemporains qui n’ont jamais vu pousser leurs dents de sagesse (comme si, précisément,, elles tenaient à justifier leur nom) ou qui ont perdu — pour une raison ou pour une autre — leurs canines, et qui ne s’en portent pas plus mal. Il est donc des organes qui ne sont pas indispensables à la vie, il reste à savoir quels ils sont.
Il serait facile, à ce propos, de se laisser emporter sur les ailes de la fantaisie^j^er supposer un homme qui, privé de tel ou tel constituant de son anatomie, n’en continuerait pas moins à vivre normalement. Il semble plus logique d’énumérer tout bonnement les organes que l’on peut supprimer chirurgicalement ou perdre du fait d’une maladie ou d’un accident sans que l’existence de leur expropriétaire soit sérieusement compromise. Plus exactement encore, il ne sera question ici que de faits démontrés, d’observations médicales contrôlables. Ce ne sont pas des pertes que Ton peut supporter, mais que l'on a supportées sans dommage mortel que nous alléguerons. Et l’on va voir quels délabrements sont compatibles avec la vie,
On déduira de là quels sont vraiment les organes indispensables, autrement dit à quoi se réduit P « essentiel » de l’homme.
Commençons, si l’on y consent, par ce que l’on peut appeler l’extérieur, c’est-à-dire tout ce dont l’absence peut être constatée par n’importe quel observateur, sans le secours d’aucune connaissance anatomique ou d’aucun moyen inhabituel de contrôle. Tout de suite nous reconnaîtrons que les quatre membres font partie de ce que l’on nommerait, avec quelque exagération, le « superflu ». — « Que diantre faites-vous de ce bras-là, dit Toinette à Argan? Voilà un bras que je me ferais couper tout à l’heure si j’étais que de vous ». Argan, nous le savons, n’en mourrait pas. Hélas! les années terribles que nous venons de vivre nous ont surabondamment démontré que ni les bras ni les jambes n’étaient indispensables. Il est même, a-t-on dit, de pauvres martyrs qui sont privés à la fois des uns et des autres, réalisant ainsi P « hommetronc » que l’on ne connaissait guère jusqu’à présent que par les ouvrages qui traitent des monstruosités naturelles. Quel sort effroyable est le leur ! Ils sont à la merci de qui consent à les soigner, à se dévouer corps et âme pour eux, à les nourrir, les habiller, les faire sortir,,sans compter tant d’autres fonctions qu’ils ne sauraient accomplir seuls. C’est là un martyre sans répit, tout le monde en convient, mais, pour en revenir à notre sujet, ces victimes de la barbarie humaine ne sbnt pas mortes, et leur effroyable infirmité s’avère parfaitement compatible avec l’existence. C’est la seule conclusion que nous voulions mettre en évidence.
Après les membres, les organes des sens. Là
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encore, est-il besoin d’insister? Combien connaissons-nous d’aveugles et de sourds qui vont, viennent, travaillent? Gênés, certes, pour exercer leur profession, mais bien vivants et même en santé parfaite. Ne savons-nous pas qu’il y a même des' sourds-aveugles, sinon des sourds-muets-aveugles, que çette infirmité complexe et effrayante n’empêche pas de se comporter, au point de vue vital du moins, comme le commun des mortels? L’Amé 1 ricaine Helen Keller, ainsi isolée dans une nuit et un silence absolus, n’a-t-elle pas écrit des livres remarquables?
Et maintenant, pénétrons dans l’intimité de l’être. Nous constaterons immédiatement que l’homme possède en double une bonne partie de ses organes'les plus importants, qu’il a, par exemple, deux poumons et deux reins. On pourrait appliquer à ces organes l’expression de Virgile : Uno avutso non déficit aller, c’est-à-dire que si l’un des deux est supprimé, l’autre suffit parfaitement à la tâché. Beaucoup de tuberculeux ne respirent qu’avec un seul poumon. Il est un certain nombre d’humains qui n’ont plus qu’un rein et l’on pourrait citer des exemples célèbres de gens ayant vécu fort longtemps et d’une vie particulièrement active, dans ces conditions. Il est, en effet, plusieurs affections (mais c’est encore la tuberculose qui, parmi elles, l’emporte) que l’on ne peut guérir qu’en privant l’organisme du rein malade. Pourvu que l’autre soit certainement sain t le chirurgien n’hésite pas à pratiquer cette mutilation : il sait que le rein restant fonctionnera pour deux.
Jusqu’ici rien que de très logique et, si l’on peut dire, que très naturel. Deux ouvriers pour la même
besogne, cela peut passer pour de la superfluité ou, dans un autre ordre d’idées, pour de la pré’ voyance. Abordons maintenant les oi’ganes simples. C’est ici que, sans doute, on apprendra du nouveau.
L’appareil digestif commence à la bouche. Que de choses, en ce lieu, peuvent être supprimées sans danger réel! Pour les dents, n’en parlons pas, d’autant que nous connaissons le moyen de réparer soit des ans, soit des-infections, l’irréparable outrage. Un bon dentier, et tout est dit. Pour la langue, elle est loin aussi d’être indispensable. Fréquemment on a dû l’enlever pour parer à la menace d’envahissement d’un cancer, et ces opérés-là ont joui parfois, à la suite de l’intervention du chirurgien, d’une santé robuste. J’en pourrais citer. Les amygdales, nous en avons déjà parlé et, en ce qui les concerne, le procès est jugé depuis longtemps.
Descendons plus bas. Il faut un conduit qui mène les aliments de la bouché aux appareils qui sont capables de les digérer. Respectons donc pieusement l’œsophage. Il n’est pas dit qu’un bon tube de caoutchouc... mais nous nous sommes interdit les suppositions. Nous arrivons à l’estomac. L’estomac? meuble inutile. Voilà ce que nous apprennent — ou à peu près — les déjà nombreux cas où l’on a complètement extirpé cette poche, se contentant, après l’ablation, d’aboucher directement l’œsophage et l’intestin grêle. J’ai souvenance d’une jeune tille à qui feu Dauriac a imposé cette privation. Quelques jours après, ses parents, trouvant qu’elle était insuffisamment nourrie et allait certainement dépérir, lui firent manger du chocolat! Elle supporta admirablement cette épreuve
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et, aux dernières nouvelles, elle travaillait la terre en bonne tâcheronne.
Il se produit d’ailleurs, en pareille circonstance, ce fait curieux que le début de l’intestin se dilate alors peu à peu, comme pour remplacer l’estomac disparu. Cette dilatation ne peut, de toute évidence, que servir de réservoir où les aliments séjournent quelque temps avant de progresser plus avant. Elle ne saurait fournir la sécrétion qui est l’apanage de l’estomac lui-même. Mais il faut croire que cette sécrétion, on peut s’en passer, puisque des physiologistes compétents, comme Hilmann, ont prouvé que les sujets privés de leur poche gastrique digèrent normalement les aliments, ne montrant quelque déficit que dans l’utilisation des graisses.
Après l’estomac, l’intestin grêle. On n’en peut enlever qu’une partie, c’est certain, mais cette partie, dans quelques cas, fut assez importante. Pourvu qu’il demeure toute la première portion, où se déversent bile et suc pancréatique, sans lesquels aucune nourriture ne saurait être digérée, pourvu que la surface reste suffisante pour permettre l’absorption des matériaux alimentaires transformés, tout peut aller bien.
Quant au gros intestin, la chirurgie s’est chargée de nous démontrer, en ces derniers temps, qu’il était bon d’en avoir un, mais rien de plus. D’audacieux opérateurs l’ont enlevé tout entier pour parer à des constipations invétérées qui mettaient en danger non seulement la santé du malade, mais sa vie même. On peut donc à la rigueur, s’en passer.
Nous venons de signaler qu’il était urgent de conserver la partie de l’intestin où se déverse la bile. Cêlle-ci apparaît donc comme une sécrétion
de toute première nécessité. Ce qui est plus sujet . à discussion, c’est l’importance de la vésicule, réservoir où la bile s’accumule. On a fait assez de « cystectomies, » c’est-à-dire d’ablations de cette vésicule, pour que nous soyons fixés à cet égard.
De l’appareil respiratoire, conservons un poumon. Pour amener l’air dans son intérieur, il faut un larynx et une trachée. Mais le premier peut être, tout compte fait, remplacé par un appareil artificiel. Le sujet ne parlera plus, mais il respirera. Ceci, la canule que l’on place dans la trachée après l’opération de la trachéotomie nous l’aurait, à elle seule, fait comprendre. L’extirpation, parfois faite, de la totalité de îàrynx, pour cancer, nous le démontre à son tour.
Un seul rein suffit pour l’excrétion de l’urine, nous l’avons dit. Ne faut-il pas aussi une vessie? 1 C’est évidemment une excellente chose que d’en posséder une, mais on peut vivre sans elle. Il existe \ déjà un certain nombre d’individus que l’on en a privés, en ce sens que l’on a, chez eux, abouché autre part les uretères qui, venant du rein, aboutissaient à elle, dans le rectum par exemple. Ce n’est peut-être pas merveilleux comme résultat, mais la vie persiste.
Bien entendu, il n’est pas question de toucher au cœur, du moins pour le supprimer. Ce n’est pas que l’on n’ait pas déjà eu mainte fois l’heureuse audace de l’ouvrir pour regarder ce qu’il y avait dedans et enlever ainsi des corps étrangers fort gênants, des éclats d’obus, entre autres. Mais s’il est un organisme qui apparaît strictement indispensable, c’est bien celui-là. On n’en dirait pas autant de toutes les artères qui sont les distri-
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butrices du sang qu’il chasse par sa rythmique contraction. Le nombre des artères que l’on a pu lier sans danger mortel est considérable, de même que celui des veines que l’on a traitées au moins aussi brutalement. Le plus extraordinaire sans doute, est que l’on ait pu lier les deux carotides qui portent le sang au cerveau. Les sujets ont parfaitement survécu à cette double opération, rendue urgente par des lésions graves. Il faut dire que le système artériel est constitué de telle sorte que toutes les branches sont unies les unes aux autres par des rameaux dits « anastomotiques » qui font de l’ensëmble un véritable réseau. Quand le sang trouve son passage ordinaire bouché, il prend une autre route, plus ou moins détournée, et arrive malgré tout au but qu’il doit atteindre. Ainsi s’explique que des régions théoriquement privées de circulation par la ligature des artères qui les desservent finissent par en récupérer une, assez difficultueusement au début, mais qui s’organise, somme toute, assez rapidement.
Reste le système nerveux. Trois parties le composent : l’axe cérébro-spinal, c’est-à-dire les centres, qui comprennent le cerveau et la moelle ; le grand sympathique, chargé de régler la vie végétative de l’individu, centre silencieux et fondamental, et enfin les nerfs périphériques.
Supprimer le cerveau? En entier sans doute pas, malgré les observations d’auteurs anciens qu’il ne faut peut-être pas prendre au pied de la lettre. Mais nous n’en sommes plus à attendre les observations qui nous montrent que des sujets privés d’une partie notable (la moitié peut-être) de leur substance cérébrale ont parfaitement survécu à cette paradoxale suppression. La guerre nous a fourni à c«t
égard des faits véritablement impressionnants. Au point de vue expérimental, d’ailleurs, l’innocuité d’opérations de ce genre a été démontrée et le grand chirurgien anglais Horsley possédait un singe auquel il avait enlevé l’un des hémisphères cérébraux « sans autre résultat, disait-il, que d’améliorer son caractère » (sic). Nous n’irons cependant pas jusqu’à préconiser une opération analogue toutes les fois que semblable indication se présente.
Le grand sympathique n’est plus, depuis quelque temps, territoire intangible. Les chirurgiens enlèvent, pour remédier à des désordres graves de la circulation, celles de ses fibres qui aboutissent à telle ou telle artère importante, voire à la prééminente aorte et les ganglions aussi à quoi ces fibres correspondent. Je crois même savoir que tel opérateur de haute réputation a supprimé, chez une malade, le plexus solaire, que le langage des « rings » nous a rendu familier et que celle-ci s’en est trouvée fort bien.
Quant aux filets nerveux, n’en disons rien. C’est là le menu fretin que l’on taille en pièces au cours de toutes les opérations chirurgicales.
Nous voici, je pense, arrivés au bout de notre besogne mutilatrice. Que nous reste-t-il sous les yeux? Une partie du cerveau, la moelle, la plus grande partie du sympathique, le cœur, les très gros vaisseaux, l’œsophage, l’intestin grêle, le pancréas et le foie (encore en a-t-on, sans dommage, enlevé de temps en temps de petites portions), un rein, les glandes à sécrétion interne, dont la connaissance est, pour nous, trop récente pour que nous puissions prendre de telles libertés à leur endroit, et c’est à peu près tout. Avouons que ce
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n'est pas grand’chose au regard de cet édifice compliqué et majestueux qu’est le corps humain. Voilà l’homme essentiel, pensant, respirant, digérant, vivant, en un mot. Quel déchet !
De toute évidence, il ne saurait être question de réduire un homme donné à cette ultra-simple expression, de faire subir au même individu tant de diminutions. A coup sûr, il serait mort bien avant que cette simplification fût parachevée. L’énumération, néanmoins, est instructive. Elle démontre tout ce que nous ont appris les cataclysmes généraux et les accidents particuliers qui fondent sur les malheureux humains, elle prouve à quelle sûreté dans ses appréciations, fondées sur les travaux les plus pénétrants, est parvenue la médecine et comment la chirurgie peut s’armer de ces conquêtes pour des actes sauveurs que l’on pouvait estimer, au premier abord, irréalisables. Elle évoque aussi l’image peu séduisante de l’homme artificiel, du moins en partie, que pourrait réussir l’art de la prothèse et de la plastique opératoire, poussé à ses dernières limites.
Mais ceci, c’est une autre histoire....
BOUQUET. — L’École
Santé.