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CHAPITRE II

L’ARTÉRIO-SCLÉROSE

A peur de l’artério-sclérose, a dit un spirituel

auteur, a remplacé, pour nos contemporains

incrédules, la peur de l’enfer; » Voilà encore, en effet, une affection génératrice de hantise, à l’égal de l’hypertension, dont nous venons de parler. Ce rapprochement est d’autant plus légitime que nombre de savants tiennent que les deux phénomènes ont entre eux un lien étroit. Seulement ils ont bien de la peine à s’entendre, sur la nature de ce lien. S’il est exact que l’un deux conditionne l’autre, Hippocrate et Galien ne peuvent se mettre d’accord pour préciser lequel est le premier en date.

Sans nous mettre en peine de ce point secondaire de la question, commençons par définir l’artériosclérose. Une artère, chacun le sait, est un conduit élastique où chemine le sang que le cœur envoie dans tout l’organisme. Élastique tant qu’il est normal, et la perte de cette élasticité est justement l’une des caractéristiques de la maladie dont nous parlons. Quand la sclérose — on verra tout à l’heure pourquoi — s’installe dans les tuniques d’une artère, elle en change complètement la texture. Peu à peu, on voit le tissu musculaire, puis le tissu conjonctif

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(qui devrait n’être qu’une trame de soutien) prendre une importance démesurée et remplacer les tissus doués d’élasticité. Comme résultat premier, modification complète dans l’aspect et les propriétés du conduit. Il se laissait jadis écraser facilement par la pression, de même qu’il se prêtait à la distension que lui imposait le passage du sang à chaque coup de piston du moteur central. Le voici maintenant dur, indéformable. On dirait un tuyau rigide : « artère en tuyau de pipe, » a écrit quelque jour un médecin qui aimait le langage imagé, et le mot a fait fortune. Seulement cette particularité n’est pas aisée à percevoir, parce que la sclérose atteint surtout les petites artères, profondément situées, peu accessibles à cet examen direct.

Avant que cette désastreuse modification intervînt, quel bel équilibre régnait dans le fonctionnement de l’ensemble compliqué qui constitue notre corps! La circulation, commandée par un système nerveux conscient de son rôle primordial, s’effectuait avec une régularité admirable. Le sang, rythmiquement envoyé à tous les appareils, leur parvenait juste en quantité suffisante, leur distribuait ses présents, indispensables aux mille fabrications qui constituent la vie, puis remportait les matériaux usés, les déchets, que le rein se chargeait d’éliminer, et cette double besogne d’alimentation et de nettoyage s’exécutait sans interruption, sans à-coups, sans que nous pussions même la soupçonner, car la santé, comme on l’a bien dit, c’est le silence des organes.

Vienne l’atteinte des vaisseaux, et toute cette vie harmonieuse est viciée. Leurs parois s’épaississent et la lumière du conduit diminue d’autant. La dispa-

L'ARTÉRIOSCLÉROSE. il

rition de l’élasticité annihile cette résistance souple qui faisait contrepoids à la poussée du sang. La distribution du précieux liquide, ne se fait plus suivant la norme." Les minuscules usines que sont nos cellules ne reçoivent plus en quantité suffisante les matériaux dont elles ont besoin, leur activité se ralentit, le chômage çqenace. Le nettoyage ne s’effectue pins avec la perfection nécessaire, les, déchets s’accumulent. C’est la fin de ce beau balancement des entrées et des sorties, Du coup, les cellules « nobles, » qui sont justement ces travailleuses réduites à l’inaction, diminuent de pombre et d’importance, II se fait parmi elles des vides que le tissu conjonctif, cette armature volontiers envahissante, s’empresse de combler. La sclérose, qui n’avait jusqu’alors atteint que les artères, gagne maintenant les viscères eux-mêmes et les signes les plus divers dénoncent désormais que tel important, qrgane ne remplit plus son office.

Il faut savoir, en effet, que l’artério-sclérose n’est que très exceptionnellement une maladie générale, et c’est pourquoi il est impossible de donner upe description qui soit valable pour tous les cas. Chez l’un, ce sont les artères du rein qui subissent la fâcheuse altération; chez l’autre, ce sont celles du cerveau ; chez un troisième celles dés poumons, ou encore du foie. Il en résulte que le premier présentera des signes de néphrite, le second des troubles cérébraux, les derniers des désordres respiratoires ,ou digestifs. Le mal est primitivement local, mais le retentissement en sera général, car tous les appareils sont nécessaires à la vie normale de l’ensemble. Si l’un d’entre eux est défaillant? les autres en pâtissent vite. On pourrait écrire de nouveau l’apologue de la Fontaine : Les membres et

boüqhet. — L’École de la Santé. 2

l'estomac^ en changeant les protagonistes; la conclusion serait la même :

Bientôt les pauvres gens tombèrent en langueur;

Il ne se faisait plus de nouveau sang au cœur,

Chaque membre souffrit....

Nous avons constaté, essayons de comprendre. Au xvn e siècle, un homme, du moins, trouva, parlant de l’athérome, proche voisin de l’artériosclérose, une explication non seulement simple, mais optimiste : « La nature, a dit Riolan, a mis de temps en temps des parties dures dans les artères pour assurer leur béance. » Nous avons vu que, bien au contraire, le durcissement des délicats vaisseaux en réduisait notablement le calibre et en gênait singulièrement le fonctionnement. Il fallait donc trouver une autre cause, et l’on s’aperçut assez rapidement que c’était à des poisons que le phénomène devait sa naissance. Mais à quels poisons?

Rien qu’à énumérer tous ceux à qui l’on voulut tour à tour imposer le rôle de bouc émissaire, on n’en finirait pas. On incrimina ■ notamment la nourriture carnée, l’alcool, le tabac, le café, tout ce qui, en somme, fait partie du menu de beaucoup de nos contemporains. Cependant des témoins à décharge surgirent : les momies égyptiennes, étudiées au microscope par Ruffer, montrèrent des lésions non douteuses d’artério-sclérose, alors que les Égyptiens ne connaissaient guère, que l’on sache, le café, ni le tabac, ni sans doute l’alcool. Il y a mieux : des animaux, des chevaux, par exemple, présentent les mêmes lésions sans que pour cela on puisse soùtenir qu’ils mangent de la viande, boivent des apéritifs ou fument la cigarette.

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Puis on s’avisa que chez des gens morts de vieillesse on trouvait, bien qu’ils eussent vécu normalement et jusqu’à un âge fort avancé, des lésions analogues. Et là, en réalité, est la clef du problème. La vieillesse n’est qu’une sclérose naturelle, physiologique, et, si l’on veut, obligatoire. La maladie que l’on étudiait se présentait comme l’étape dernière du long fonctionnement de nos appareils : Senectus ipsa morbus, disait Térence. La conclusion s’imposait : la sclérose en général, l’artério-sclérose en particulier, c’est un phénomène de vieillissement. Il n’est anormal que s’il se manifeste de bonne heure. Il constitue alors une vieillesse anticipée.

Cette fois, il semblé que nous tenions la solution du problème. Les artério-scléreux sont des gens qui ont demandé à leurs organes, en un nombre restreint d’années, ce qu’ils auraient dû normalement accomplir en un espace de temps beaucoup plus long. En un mot, ils ont surmené sinon tous leurs appareils, du moins un ou quelquesuns d’entre eux. L’artério-sclérose est l’aboutissant du surmenage. En réalité, quand nous avons fini de croître, nous commençons à descendre la pente. Il s’agit seulement de la descendre le moins rapidement possible. Celui qui ménage ses organes, qui ne leur demande qu’un travail normal, leur conserve par cela même une souplesse ou, ce qui revient au même, une jeunesse prolongée. Celui qui les surmène active la dégringolade.

Maintenant, pourquoi ce vieillissement commence-t-il par les artères? Ici on me permettra de ne pas insister. Ce n’est pas que les explications fassent défaut, mais elles sont, au contraire, trop nombreuses. Les uns pensent que le sang, qui

charrie en trop grande quantité les déchets dont nous, avons parlé, les dépose, chemin faisant, sur les parois des vaisseaux et que c’est ainsi que se fait la première lésion; d’autres estiment que les centres nerveux, irrités par ces poisons, provoquent la contraction trop fréquente des artères et finissent par déterminer l’épaississement de leurs parois. Pour d’autres, il y aurait, parmi ces substances toxiques, des corps particulièrement offensifs pour tel ou tel tissu entrant dans la composition de ces parois. Quittons, si l’on y consent, toutes pes théories non moins bien combattues que défendues et tenons-nous-en à la notion acquise ; l’artério-sclérose est une vieillesse prématurée, due à la surabondance des. déchets produits par le surmenage des organes, aidée peut-être par des intoxications d’origine extérieure, dont la plus certaine est l’alcoolisme.

Cette façon de comprendre la genèse de la maladie et les résultats qu’elle entraîne comporte des conséquences d’ordre pratique qu’il est nécessaire de mettre en lumière. La première est que, la lésion une fois constituée, il convient de l’accepter telle quelle, avec résignation : la médecine n’a pas le pouvoir de régénération et de synthèse, qui lui permettrait de détruire le tissu fibreux ou conjonctif surabondant et de fabriquer des cellules nouvelles pour remplacer celles qui ont disparu. La seconde c’est que, d’une façon générale, lorsque la vieillesse, représentée par la sclérose, nous frappe de façon prématurée, il ne faut nous en prendre qu’à nous-mêmes. Une ' autre ferait état de cette particularité qqe le phénomène grave a pour siège les petites artères et se cantonne, en somme, dans la profondeur, ce qui permet de dire

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que là Gbilstatâtion d’une artère superficielle Sinueuse èt dure ne permet pas d’en déduire qüe la sclérose est née et que la fin de la vie est proche. Le fameux « signe de la temporale » n’a donc pas la valeur qu’on lui attribue gratuitement, pas plus qué le cercle blanc dit « sénile » qui cerné la cornée de quelques personnes.

J’ai laissé entendre tout à l’heure que nous n’étions peut-être pas tous, au même degré, responsables de notre sénescence anticipée. C’est qu’il y a, sans nul doute, des prédestinations. Les arthritiques, dont nous avons longuement parlé' jadis 1 sont évidemment des candidats à l’artériosclérose plus défavorisés qüe la plupart des humains^ C’est au point que quelques médecins ont fait de cëtte dernière le terme ultime de l’arthritisme. Bien que le mécanisme des deux affections ait bien des points de contact, il ne faudrait pas les identifier de façon exagérée. Contentonsnous de penser que, pour les arthritiques, les mesures de préservation devront être plus minutieuses encore que pour les autres. Car on peut se défendre contre l’artério-sclérose, on peut l’empêcher de surgir de bonne heure, éviter qu’elle ne s’accroisse quand elle est apparue. Suivons les préceptes d’Hygie, la bonne déesse, la protectrice, et nous connaîtrons des années nombreuses.

Sans doute, conseiller la vie calme en cette époque de fébrilité, d’appétits déchaînés, de ruée vers la jouissance, plaider la cause de la sérénité morale en un temps de cataclysmes et de luttes sans merci, c’est presque paradoxal et l’on court au-devant du succès d’estime que connut celui qui

1. Voir : D r Henri Bouquet. La médecine du temps présent, 1” partie, chap.

prêchait dans le désert. La vérité est pourtant là et pas ailleurs. Si nos semblables veulent la vie bonne (au sens du moins qu’ils attachent à ce mot), ils l’auront courte. Libre à eux de choisir, mais qu’ils acceptent les conséquences de leur choix. Si leurs préférences vont à la dépense intensive de leurs forces, à la recherche sans frein du plaisir, à la satisfaction rapide de leurs désirs, qu’ils renoncent à l’espoir des longs jours, qu’ils abandonnent la vision des vieillesses lointaines et paisibles, qu’ils se résignent à l’artério-sclérose, puisque ce sont eux-mêmes qui - préparent son lit. Et qu’ils ne pensent pas qu’il sera temps pour eux de freiner le jour où ils sentiront leur santé menacée par leur périlleuse conduite. Conseillons-leur de méditer le mot de Pline : « On ne s’aperçoit pas que l’on vieillit, maisque l’on a vieilli. »

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