CHAPITRE II
rois milliards, même par un temps de change
déprécié, représentent une assez jolie somme.
C’est le total, à peu de chose près, qu’a rapporté à l’État la vente du tabac il y a deux ans. En bon citoyen, soucieux de la prospérité financière de son pays, on ne peut donc qu’encourager les fumeurs à continuer.
L’incertitude, cependant, hante nos âmes, car si les économistes souhaitent un accroissement de recettes, les hygiénistes (beaucoup d’entre eux du moins) poussent un « halte-là ! » retentissant. Lesquels croire, auxquels obéir? Professionnellement, on penche vers les seconds. Toutefois, il n’est pas défendu d’y regarder de près, de peser les motifs allégués pour nous inviter à l’abstention et enfin de considérer si l’unanimité est acquise parmi ceux qui ont abordé le problème, ce qui ne pourrait manquer d’être impressionnant.
Il est un point hors de discussion, c’est que fumer est une manie, en donnant à ce mot son sens médical, c’est-à-dire une habitude impérieuse, susceptible de déterminer des symptômes fâcheux si elle n’est pas satisfaite et de créer, par conséquent, une néces-
sité d’ordre pathologique. Voltaire avait déjà vu clairement l’écueil quand il disait : « C’est un commerce immense et un nouveau besoin artificiel. » Obéir à une manie, de quelque genre qu’elle soit, est une sottise, et les fumeurs ne sont pas les derniers à l’avouer : « Le tabac, a dit M. Charles Richet, est une habitude stupide à laquelle je me suis enchaîné tout eq me rendant compte de ma stupidité. » Mais est-elle toujours dangereuse? C’est là le point litigieux. Nous savons que la cocaïnomanie mène au délire et parfois à la mort, que la morphinomanie provoque de navrantes déchéances et aboutit souvent, au même funeste résultat. Avant que de mettre la « tabacomanie » sur le même rang, encore faudrait-il savoir où elle peut nous conduire.
Les adversaires de l’herbe à Nicot n’hésitent pas à lui imputer les mêmes désastres, ou à peu près. Ils tiennent que le tabac cause l’angine de poitrine, laquelle a trop souvent une issue fatale. C’est là une bien grosse inculpation. Les esprits moins absolus -ripostent que les rarissimes observations tragiques sur lesquelles s’appuie cette opinion auraient besoin d’être analysées avec le plus grand soin. Qu’un vieillard meure après avoir fumé un cigare, cela démontre-t-il que c’est le cigare qui l’a tué? Ils s’étonnent que j ustement le cigare soit seul mis en cause, alors que la cigarette et la pipe sont innocentes. Ils disent aussi que nous avons actuellement de l’angine de poitrine une conception qui ne ressemble guère à celle que l’on professait au dernier siècle, que son pronostic a été singulièrement dramatisé, qu’en somme son étude demanderait à être reprise. Que le tabac puisse, chez un homme exposé à des crises de ce genre, les rendre plus fréquentes,
les faire naftre même, on peut l’accepter, car il semble bien qu’il élève — oh ! de très peu et pour J un temps très court — la pression artérielle. Gomme I les hommes qui souffrent de la sorte ont souventdes artères sujettes à caution, il vaut mieux, sans aucun JJ doute, qu’ils évitent, si léger soit-il, le « coup de ; |j bélier » en question. C’est tout ce que le bon sens -3 et la clinique nous obligent à admettre.
Voilà donc déjà deux camps qui se forment. Nous \j allons les retrouver tout au long de la discussion.
Cependant, écartons une bonne fois le fameux 1 cancer des fumeurs dont on se faisait jadis un épouvantail. C’étaitym phénomène mal compris. On ne croit plus aujourd’hui à cette entité. Cancer chez I les fumeurs serait plus exact. N’eussent-ils pas j fumé que ces infortunés n’auraient pas pour cela, a probablement, échappé à leur sort, et leur lésion a de tout autres causes. On insinue pourtant'que la pression constante du tuyau de la pipe au même endroit des lèvres crée un appel au mal, que la fumée est un irritant dont il faut craindre qu’il n’aggrave des lésions buccales déjà existantes. C’est possible, quoique les preuves fassent défaut.
Les troubles de la vue? Il y a, en effet, une amblyopie (c’est-à-dire une diminution de l’acuité visuelle) que l’on a appelée nicotinique. Il est curieux qu’elle ne se manifeste que chez des intoxiqués par l’alcool et qu’elle ressemble comme une sœur à celle que produit cette dernière drogue. Celle-ci ne serait-elle pas la seule coupable?
Restent les troubles cérébraux que le tabac devrait inscrire à son passif. Ici, vraiment, nous.sommes en plein gâchis. On nous excusera de ne pas attribuer une grosse importance aux phénomènes observés lorsqu’on injecte à des lapins une solution de nico-
tine dans les veines de l’oreille. On évoque immédiatement et malgré soi Alphonse Allais qui, à propos d’essais du même genre, faits avec l’alcool, jurait de i/e jamais prendre son verre de cognac par cette voie, puisque c’était si dangereux. D’ailleurs, la question de la nicotine est à réserver, nous verrons pourquoi. On a, paraît-il, observé un peu d’hésitation dans les gestes d’une souris que l’on faisait vivre dans une boîte où passait la fumée d’une cigarette. Outre que ces hésitations ne sont peut-être pas très démonstratives, veut-on calculer ce que la fumée de toute une cigarette respirée par une petite souris en vase clos représente de tabac consommé pour un homme?
Le tabac, dit-on, fait perdre la mémoire. A quelques-uns, oui; à d’autres, non. Il diminue, ajoute-ton, l’activité générale. Cependant, nous savons que certains ne peuvent travailler que la pipe ou la cigarette à la bouche. Ne nous hâtons pas, d’ailleurs, d’en inférer que cigarette ou pipe sont recomman dables à ceux qui pensent, mais plutôt que l’habitude est tyrannique et que, si elle n’est pas satisfaite, sa victime est toute désorientée. C’est le propre de toutes les manies.
Au mileude ces divergences, un avis estintervenu qui tendait à donner satisfaction à tout le monde. Bamberger et Martin constatent, en effet, après enquête consciencieuse, que les fumeurs étudiés au cours de la journée donnent, le matin, un rendement supérieur à celui des abstinents, moins bon le soir. Oui, mais Robert Lee Bâtes ayant pris comme « test » le jeu de fléchettes, estime que l’action de fumer n’a aucune action sur la précision, ni sur la rapidité. L’opinion extrême estreprésentée par Hull, qui conclut que la fumée de tabac accroît la capa-
cité mentale, mais dans d’infimes proportions.
Comme tout cela est concordant!
Mais il n’y a pas que des opinions défavorables au tabac. Il en est qui le présentent comme une substance, éminemment utile. Les expériences de savants italiens, notamment Tassinart et Puntoni, paraissent prouver que les microbes sont très sensibles à ses émanations, sensibles au point que quelques-uns en meurent, et non des moindres, puisqu’il s’agit des germes du choléra et de la fièvre typhoïde. Ils meurent, oui, dans vos tubes et vos flacons, leür répohd-on, mais dans le corps humain? Finalement il semble démontré que les microbes de la bouche ne résistent pas, mais que la fumée n’agit pas plus loin. A quoi l’on peut riposter que c’est déjà bien beau, que bon nombre d’infections viennent par la cavité buccale. Il est permis aussi de faire état des enseignements de l’expérience, qui démontre que, au cours d’épidémies de méningite cérébro-spinale, les fumeurs demeurent indemnes, qu’ils échappent plus que les abstinents à la grippe, que pendant une invasion du choléra à Hambourg les ouvriers qui fabriquaient les cigares n’ont pas été atteints. Arrêtons-nous, sans quoi, nous allons exagérer, comme ces savants d’outre-Atlantique qui ont prétendu que les fumeurs ne contractaient pas la fièvre jaune. Nous qui savons maintenant que cette terrible maladie est causée par la piqûre d’un moustique, nous comprenons : ce n’est pas le microbe qui meurt au milieu des effluves odorantes, c’est l’insecte qui se sauve !
Notre incertitude demeurant la même, adressons-nous à la chimie. Va-t-elle nous tirer d’embarras? Pas davantage. Elle ne peut pas nous dire, en
effet, ce qui, dans le tabac, est nuisible. Est-ce la nicotine? Substance toxique, c’est vrai, mais qui se décompose à 200° environ alors que notre cigarette, portée au rouge, donne bien plus que cela. Et puis, pourquoi n’incrimine-t-on pas la chique, qui, elle, déverse la nicotine en nature dans l’organisme? Alors, disent certains physiologistes, si ce n’est pas la nicotine qui est nuisible, ce sont justement les produits de sa destruction. Si on demande lesquels, on n’obtient pas de réponse. Serait-ce l’oxyde de carbone? La proportion de ce gaz produite est si minime que certainement nous en absorbons davantage aü coin de notre feu. La pyridine? Elle donne sans doute des vertiges au fumeur novice et non accoutumé, mais la croit-on capable de faire plus? Nous entendons môme une voix qui nous insinue que la pyridine est un excellent antiseptique et que c’est à elle, en partie, que sont dus les effets si favorables que le tabac exerce sur les microbes.
Décidément nous n’en sortirons jamais et les savants sont incapables de répondre à cette question : Peut-on fumer? C’est qu’aussi elle est mal posée. On ne saurait trouver à ce problème une solution qui vaille pour tous les hommes. Il y a tabac et tabac, il y a fumeur et fumeur, sans compter le facteur quantité, qui est d’importance. En d’autres termes, la fumée peut faire du mal à l’un, n’en pas faire à son voisin. Question individuelle, comme c’est presque toujours le cas en médecine.
S’il fallait tirer un enseignement de tant de travaux accumulés et dont les conclusions sont si divergentes, ce serait qu’il faut éviter de fumer, autant que possible, quand on est âgé, avec des
artères qui ont perdu leur souplesse, quand on possède une tension supérieure à la normale ou qui ne demande qu’à monter trop haut, quand le cœur est facilement irritable, quand on est porteur de lésions, si minimes soient-elles, de la bouche et de la gorge. Et comme tout cela n’est pas aisément appréciable par le sujet lui-même, il faut bien qu’il s’en rapporte au jugement de son médecin qui* l’ayant examiné avec soin, peut seul savoir s’il recèle quelque part un point faible sur lequel le tabac peut avoir une influence nocive.
Reconnaissons aussi que si le tabac préserve de quelques contagions, cette propriété n’autorise pas à en faire une panacée contre les infections et à tirer argument de quelques expériences pour se livrer à une consommation exagérée.
Pris avec modération, il semble bien, en somme, que chez les gens normaux le tabac soit indifférent.
Il restera toujours que fumer est une manie dont n’ont pas à être fiers ceux qui la possèdent ou plutôt sont possédés par elle. « Mais le tabac, direz-vous en manière d’excuse, me fait plaisir. » Cette fois c’est Montesquieu qui vous répondra ; « La plupart des choses qui nous font plaisir sont déraisonnables, » Mais les maniaques sont les pires sourds, ceux qui ne veulent pas entendre. Ils ne seront pas convaincus par cette philosophie qui mènerait droit à l’ascétisme, pas plus qu’ils ne le sont par une argumentation scientiflque vraiment trop discutable. Laissons-les à leur servitude, que leur propre conscience suffit parfaitement à juger. S’ils s’en délivraient, que dirait l’État?