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L’EXERCICE PHYSIQUE ET LE SPORT

es hommes qui, aux environs de 1890, combat¬

tirent assez rudement pour introduire dans

l’éducation de la jeunesse les exercices physiques qui en étaient à peu près totalement bannis assistent, en ce moment, à une déviation de leur idée qui les invite à de tristes réflexions et peut-être à prononcer tout bas un mea culpa. Leur effort, leur apostolat, si l’on veut, a dépassé le but qu’ils s’étaient fixé. L’exercice est distancé et le sport est roi.

Or, s’il est bien inutile de décrire le premier, le second a peut-être besoin qu’on le définisse. Cette définition consiste en un seul mot, celui de compétition, et ce mot est gros de menaces et de conséquences.

La compétition peut s’exercer à l’égard d’autres hommes, elle peut également exister en leur absence. Quand un coureur s’efforce de battre un record « contre la montre, » il fait du sport au même titre que quand il dispute une course à pied. La compétition a pour corollaire l’effort maximum que peut donner un sportif. On pourrait presque dire que cet effort est porté au delà du maximum,

bogquet. — L’École de la Santé. 13

car celui-ci est une limite que le concurrent cherche toujours à reculer et c’est là qu’est le péril. De ce péril il existe un exemple célèbre, c’est celui du guerrier de Marathon, qui mourut en atteignant, si l’on ose dire, le poteau d’arrivée. Il en existe d’autres, heureusement moins tragiques et qui ont été enregistrés par bon nombre de médecins ayant eu l’occasion de soigner des jeunes gens adonnés au véritable sport.

M. Boigey a eu l’idée de noter combien de temps il fallait au système cardio-vasculaire d’un coureur pour retrouver son rythme normal. Il a constaté que ce temps est beaucoup plus long qu’on ne le croit généralement. Après une course de 100 m., sport violent mais court, quelques adolescents, de quatorze à dix-huit ans, ont eu des perturbations du rythme cardiaque qui ont duré jusqu’à neuf heures. Après une course de 3 000 mètres, il a fallu attendre parfois dix-neuf heures pour voir le calme revenir dans l’appareil circulatoire. On avouera que ce ne peut être impunément qu’un désordre de ce genre (qui ne consiste pas seulement dans une accélération, mais parfois dans une irrégularité) peut se manifester et surtout se manifester à plusieurs reprises. Car, n’en doutez pas, ces sujèts si éprouvés n’en étaient pas à leur première épreuve et en ont connu d’autres depuis. « Il m’a suffi, dit de son côté M. Le Gendre, dans une lettre à la Revue Moderne de Médecine, d’avoir observé dans ma clientèle et dans mon entourage familial des dizaines de faits précis de troubles cardiaques, nerveux, digestifs, causés par des efforts physiques excessifs, fournis en un très court laps de temps, faute d’un entraînement suffisant, chez des enfants et des jeunes gens, stimulés par l’amour-propre, et non examinés

L’EXERCICE PHYSIQUE ET LE SPORT. 195 médicalement avant la course à pied ou à bicyclette, pour me confirmer dans l’opinion que le sport peut devenir un danger. »

Ce danger, il en est plus d’un parmi nous qui l’a observé et qui croit que le « cœur forcé, » dénoncé par Lagrange au temps, lointain où il luttait avec nous pour ce que nous considérions comme la bonne cause, n’est pas un mythe. Il en est beaucoup enfin qui, comme M. Le Gendre, ont constaté des troubles nerveux qui étaient, eux encore, d’origine sportive. Nous avons fait aussi de bien navrantes considérations au point de vue moral, mais c’est un point sur lequel nous reviendrons.

Et cependant la cause était bonne et il ne faut pas jeter le manche après la cognée. Les habitudes que l’on a fait prendre à nos enfants ont produit d’excellents résultats à côté des résultats fâcheux. Ceux-ci prouvent seulement que la tâche des éducateurs n’est pas terminée et qu’il faut ramener les choses à une mesure raisonnable.

Au reste, ce n’est pas tant par le sport que l’on voulait modifier la jeunesse et l’amener à revenir à une vie plus naturelle; c’était surtout par les jeux. Ceux-ci sont loin d’avoir les graves inconvénients du sport. Laissons de côté, si l’on y consent, les accidents proprement dits. Malgré qu’on ait pu réunir récemment un certain nombre d’observations d’yeux abîmés par les jeux de balle, il faut reconnaître que pareil fait n’est qu’une rareté. Le football a un bilan pathologique évidemment plus chargé. C’est peut-être parce qu’on remarque une tendance à en rapprocher la pratique de celle que connaissent les Américains, lesquels auraient enregistré, pour l’année dernière, neuf morts et deux cents blessés.

Joué sans brutalité, il peut passer pour à peu près inoffensif.

C’est que le jeu d’équipe est beaucoup moins propice à l’effort violent et prolongé que la compétition individuelle. Aussi M. Boigey, dans le travail auquel nous avons fait allusion, reconnaît-il que les modifications du rythme cardiaque sont infiniment moins longues à disparaître après un jeu qu’après une course.

Il est donc nécessaire d’en revenir au jeu et à l’exercice raisonné, comme le recommande notamment le lieutenant Hébert, et de laisser le sport, proprement dit à des athlètes, en petit nombre, susceptibles de supporter sans faiblir les émotions et les périls de la lutte. Que certaines individualités acceptent ces risques, nous n’y voyons aucun inconvénient. Il en est tout autrement si l’on veut les imposer à la généralité.

D’autant qu’au point de vue du résultat, ce n’est pas très brillant. La statistique du commandant Charlent, basée sur les constats des Conseils de révision, ne nous dit-elle pas que les jeunes gens de vingt ans ne fournissent actuellement que 50 0/0 des inscrits aptes au service armé? Si c’est là ce qu’on a obtenu, c’est plutôt navrant.

Au point de vue athlétique, il en est de même. Le sport, avec les appétits qu’il développe et les moyens mis en œuvre pour les satisfaire, doit fatalement aboutir à la spécialisation, et la spécialisation dans un groupe de mouvements donnés, c’est la prédominance assurée de certains muscles, de certaines parties du corps sur les autres. Nous sommes loin de l’harmonie physique de la Grèce antique, que l’on prend si aisément pour modèle ou pour excuse. Les jeunes grecs pratiquaient un certain nombre

L’EXERCICE PHYSIQUE ET LE SPORT. 197 d’exercices qui formaient un tout, mettant en oeuvre la musculature entière. Du moins, c’est ainsi que faisaient ceux dont nous avons conservé l’image, car eux seuls ont été jugés dignes d’être couronnés aux Jeux Olympiques et de voir leur anatomie immortalisée par les sculpteurs.

En somme, ce qui manque à l’éducation physique actuelle, c’est une direction compétente et qui ne peut être que médicale. Celle-ci doit entrer en jeu dès le début, c’est-à-dire qu’un enfant ne devrait jamais commencer à se livrer aux exercices sportifs ni même aux jeux qui demandent une grande dépense d’énergie sans qu’un examen médical approfondi eût décidé s’il est apte ou non à le faire sans inconvénients. Plus tard, il serait même nécessaire que le jeune homme fût examiné de nouveau et à plusieurs reprises afin que l’on pût se rendre compte si la première conclusion n’a pas été infirmée par l’expérience. Il ne serait pas mauvais, en outre, que le médecin fût appelé à choisir l’exercice qui convient le mieux à l’adolescent qu’il a examiné et à préciser même la dose qu’il peut en absorber sans péril. « L’avènement du sport, a dit M. Bellin du Coteau, a conduit à certaines exagérations...; non contrôlé, non dosé, il est susceptible de causer des accidents dus aux doses massives. » Un certain nombre de médecins ont acquis aujourd’hui une compétence parfaite en cette matière. Il serait désirable qu’on la mît plus couramment à même de s’exercer. On a parlé jadis d’un « médecin de sports » comme d’une spécialité dont la création s’imposerait un jour ou l’autre. Il peut sembler que son heure soit venue.

Cependant, ne nous faisons pas d’illusions. Le sport est deyenu une mode et une manie, contre

lesquelles la raison ne peut pas grand’chose. Il faut attendre que cela passe, en hâtant autant que possible l’heure de cette disparition, car le développement de l’individu, l’avenir de la. race sont devenus de vieux clichés qui n’ont plus cours. On fait du sport parce que le sport peut mener à tout — et môme à la fortune — celui que la chance et ses possibilités physiques ont avantagé, et nous sommes à une époque où la réussite et l’argent priment tout.

Comment voulez-vous qu’un adolescent résiste à cette griserie de voir son nom imprimé tout vif dans les journaux (et pas seulement dans ceux qui sont spécialisés) et même son portrait publié en première page de ces feuilles? Comment voulez-vous qu’il n’ambitionne pas le sort du boxeur qui gagne plusieurs millions en quelques minutes ou de ce virtuose de la raquette à qui l’on fait un pont d’or pour s’exhiber devant lè public enthousiaste des cinq parties du monde, quand ce n’est pas, comme jadis Talma, devant un parterre de rois? Il y a là des tentations trop fortes pourune jeunesse qui n’a déjà que trop de propension à vouloir vivre une vie intense, à gagner vite de l’argent de façon à en jouir le plus rapidement possible.

Le sport pour le sport devient de plus en plus rare et le sport pour l’exercice n’est plus qu’une vieille rengaine à laquelle on n’accorde plus aucune valeur. Les limites entre le sport « amateur » et le sport « professionnel » s’effacent tous les jours. Amour-propre et intérêt s’unissent, à l’heure actuelle, pour faire entièrement dévier la conception première.

' Ceci sans préjudice du tort que l’on fait ainsi à l’éducation tout court et enfin à l’instruction. Ah! nous n’avons plus à craindre de voir se multiplier

L’EXERCICE PHYSIQUE ET LE SPORT. 199 les « forts en thème » de jadis, qui n’étaient bons à rien d’autre. Autrefois les directeurs d’institutions n’avaient d’yeux paternels que pour ceux-là, car la gloire d’une maison était justement représentée par eux. Aujourd’hui, les équipes sportives absorbent en grande partie cet intérêt parce que ce sont elles, à leur tour, qui peuvent attirer l’attention sur le lycée ou le collège dont elles portent les couleurs ou le monogramme.

De sorte que nous assistons peu à peu à un renversement des valeurs dont il n’était nul besoin. Celui-ci se faisait d’autant moins sentir que déjà, et sport mis à part, la place de l’intelligence et du travail dans la société actuelle se rapetissait de jour en jour pour laisser la primauté aux « affaires » et à la réussite. La mode du sport s’en mêlant, l’anomalie s’est intensifiée.

Ces considérations rapides qui pourraient être très largement développées • ne doivent pas avoir pour conclusion le retour aux errements du passé et à l’abandon des exercices physiques ou même celui du sport. Celui-ci, bien compris, surveillé, adapté aux possibilités de chacun, peut donner d’excellents résultats non seulement physiques, mais psychiques. L’esprit de lutte et de concurrence est un levier robuste dans la vie quotidienne et l’habitude de l’existence d’équipe crée un sentiment de solidarité qui n’est pas à négliger. Ce qu’il faut combattre, c’est l’excès, la manie, le snobisme qui poussent nos adolescents à se lancer à corps perdu — c’est trop souvent l’expression juste— dans une voie qui ne peut aboutir qu’à des conséquences très sujettes à caution à tous les points de vue. Il faut que nous nous opposions à la « fièvre sportive » qui

n’a plus aucun rapport avec cette saine idée d’exercice que nous avions fait avec peine entrer dans le cerveau des éducateurs et des éduqués. Ne quid nimis reste, en cette matière, la devise à laquelle il convient de se rallier. Il est navrant de voir une conception si logique aboutir aux excès présents et la mentalité de nos jeunes gens subir une modification aussi fâcheuse en même temps que leur santé court des risques appréciables.

Le médecin a, croyons-nous, un beau rôle de conseiller, de modérateur et de guide à jouer en la circonstance.

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