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CHAPITRE V

I l est des maladies auxquelles le public ne prête, en général, qu’une attention distraite, tant la plupart des hommes sont assurés qu’ils n’ont pas personnellement à les craindre. C’est ainsi qu’ils admettent, a priori , qu’ils ne seront jamais victimes d’un empoisonnement par le plomb, à moins qu’il ne leur advienne d’exercer la profession de peintre en bâtiments, ou de fabricant de minium. Il convient de leur apprendre à ne pas se confiner dans une sérénité aussi absolue. Évidemment, il y a de fortes chances pour que la plupart d’entre eux demeurent toujours à l’abri de cette intoxication, si cruelle dans ses symptômes, si souvent grave dans ses suites. Du moins, ne la connaîtront-ils jamais, sauf risque professionnel, sous sa forme aiguë, caractérisée par des accidents brutaux et à grand fracas. Mais nous commençons à nous rendre compte qu’il. n’est pas que des empoisonnements de ce genre. Il en est d’autres qui naissent insidieusement, évoluent avec la plus grande lenteur et sournoisement et qui sont tenus, pourtant, pour si improbables que, le jour où leurs manifestations apparaissent, on ne songe guère à les incriminer. Voici déjà longtemps

que nous connaissons des méfaits de ce genre au passif de l’oxyde de carbone. Le plomb n’est pas plus innocent.

Certes, les traités classiques enregistrent des histoires de cette sorte, mais il semble qu’ils ne les considèrent que comme de curiosités. Il faut croire qu’il n’en est pas ainsi dans la réalité, puisque, en quelques annés, des travaux assez nombreux ont paru sur cette question. Ils démontrent que çg métal est susceptible de nuire dans beaucoup de circonstances où ses victimes ne songent guère à le mettre en accusation et où les médecins eux-mêmes ne pensent pas à lui, du moins au début. C’est à cet égard qu’il semble utile de revenir un peu sur ce chapitre d’hygiène domestique.

Déjà, il faut reconnaître que nous avons été beaucoup trop brefs en ce qui regarde l’aspect professionnel du saturnisme. Les corps de métier où il peut sévir sont infiniment plus nombreux qu’on ne le dit généralement. L’enquête du ministère du Travail, publiée en 1921-1922, énumère, à côté des peintres et des plombiers, dont la prédestination est acceptée par tous, les ouvriers des fabriques d’accumulateurs, les poseurs de câbles téléphoniques, les ouvriers des émailleries, des usines de produits chimiques, les broyeurs de couleurs, les fondeurs de caractères pour l’imprimerie, les dessoudeurs de boîtes de conserves, ceux qui travaillent dans les verreries et les cristalleries, etc. Il faut y ajouter, d’après des données tout à fait réeentes, les ouvriers qui polissent à sec les carrosseries d’automobiles et il est bien certain que cette énumération, ne donnant que les métiers les plus exposés, demeure très audessous de la réalité. Mais c’est là une face du problème que nous n’avons nullement l’intention d’envi- BOUQüet. — L’École de la Santé. 14

sager ici. Tenons-nous-en à l’empoisonnement que peut contracter le particulier chez lui et nous verrons que, même de ce point de vue restreint, la menace du plomb est déjà d’une remarquable diversité.

Lespeintures de nos maisonspourraient-ellesdonc être suspectes? Non, dans l’immense majorité des cas, mais certaines circonstances peuvent modifier cette innocuité. Une assez mystérieuse épidémie a régné à Queenstown (Australie), pendant plusieurs années, qui nous donne, à cet égard, des renseignements intéressants. Elle présentait ceci de curieux qu’elle ne frappait que les enfants et seulement pendant la belle saison. Or, les signes observés sur ces petits étaient ceux de l’intoxication saturnine. Il fallut des recherches longues et une enquête serrée pour découvrir que la plupart des demeures étaient peintes avec des couleurs à base de plomb qui tenaient solidement à l’intérieur, mais devenaient, à la longue, pulvérulentes sur les palissades qui garnissaient les vérandas. Les enfants, qui séjournaient là pendant l’été, saisissaient ces palissades à pleines mains, portaient leurs doigts à leur bouche, suivant une coutume qui n’est éeulement australienne. Il n’en avait pas fallu davantage pour les empoisonner.

Il y a là, évidemment, un concours de circonstances qui ne se rencontre ni souvent ni partout. Pas davantage, espérons-le, ne se réaliseront fréquemment les conditions dans lesquelles la farine, la bière ou le cidre ont causé des accidents de même ordre.

Pour les farines, les faits ont été observés surtout en Italie. Bizarre encore était apparu un mal qui semblait épidémique et qui frappait les habitants des villages de Crucoli et de Ciro en 1921. De

violentes douleurs abdominales sans fièvre constituaient le symptôme dominant. On incriminait tantôt un début d’occlusion intestinale, tantôt une attaque d’appendicite ou.encore des coliques hépatiques, lorsqu’un médecin plus avisé finit par découvrir la cause réelle. La farine dont les campagnards fabriquaient leur pain contenait du plomb en notable quantité. Elle provenait, a prouvé la suite des recherches, d’un moulin dont les creux des meules étaient comblés avec du plomb fondu. Le même fait a été observé dans la basse Autriche.

Après la farine, la bière. C’est dans une localité du Middlesex que les faits se sont produits. Les victimes en furent nombreuses, les atteintes ayant été graves. Tout le mal provenait de ce que, dans certains cabarets achalandés, la bière était conservée dans des citernes de fer revêtues à l’intérieur d’un émail dans la composition duquel entrait un vernis à base de plomb. La proportion du métal dans ce produit était cependant faible, puisqu’elle n’excédait pas six centigrammes pour un gallon de quatre litres et demi.

Le cidre nous intéresse sans doute davantage, nous autres Français. Or, on l’a vu devenir nocif quand le pressoir était relié à la cuve par un tuyau de plomb coudé où il restait toujours un peu du précieux jus de la pomme. Celui-ci, ayant subi la fermentation, attaquait le plomb du tuyau et le mal était fait. On a encore vu le même dangereux phénomène se produire dans des poteries recouvertes d’émail plombique, dans des cruches dont l’étain était sensiblement mélangé de plomb. Des cas ont été rapportés très récemment, par M. Gendron (de Nantes), où il s’agissait de cidre dans lequel on avait ajouté de la litharge pour 1’ « adoucir. »

Pour en finir avec ce genre d’observations, au demeurant rares, il faut parler des empoisonnements causés par les couverts de table à bon marché. Péjà, il y a plusieurs années, MM; Meillère, Apert et Rouillard en avaient rapporté quelques exemples. Un peu plus tard, M. Cruchet incriminait les petits industriels qui parcourent les campagnes, s’arrêtent aux portes des bourgs en des campements auxquels le pittoresque ne fait pas défaut, et dont la spécialité est de « blanchir et régénérer » les cuillers et les fourchettes en les trempant dans un bain où, malheureusement, le plomb avoisinait dangereusement l’antimoine. Il y a peu de semaines, MM. Pagniez et Lerond contaient à la Société Médicale des Hôpitaux de Paris l’histoire d’une jeune femme chez laquelle un liséré bleu noirâtre des gencives permit de diagnostiquer l’intoxication saturnine. Elle devait les troubles dont elle souffrait à l’usage de couverts qui lui avaient été donnés en cadeau de noces par sa grand’mère et qui avaient été fabriqués avec le métal provenant de plats anciens, suivant un usage très répandu, paraît-il, dans certaines provinces. Usage naïf, au demeurant, au prix où sont les plats anciens à l’heure actuelle !

Nous arrivons ainsi à la cause la plus fréquente de ce saturnisme que l’on a appelé ménager et qui est représentée par l’usage des canalisations d’eau faites de plomb. L’observation que des tuyaux de ce genre peuvent jouer des tours pendables aux pauvres propriétaires ou locataires de certaines demeures n’est pas nouvelle, puisque l’on peut lire dans le Tableau de Paris, de Mercier, publié en 1790 : « Quant à l’eau qui a passé par des conduits

de plomb, on sait qu’elle peut devenir malfaisante. » Fort heureusement, il faut des éléments accessoires pour en arriver là, sans quoi nous risquerions tous de devenir malades de cette façon.

Il faut d’abord, semble-t-il, que l’eau séjourne dans les tuyaux pendant un certain temps. Beaucoup de ces cas sont dus à ce que le futur intoxiqué, lorsque le soleil revient, va habiter sa maison des champs où l’eau, justement, a stagné dans la canalisation pendant la mauvaise saison. D’autre part, on peut constater que des empoisonnements de ce genre sont souvent survenus avec des tuyaux neufs attaqués plus facilement que les autres, ou avec des canalisations très longues où lé contact de l’eau et du plomb dure longtemps.

Mais il faut aussi, selon toute apparence, que l’eau soit pauvre en certaines substances et riche en d’autres. Quand l’eau est très calcaire, il se forme sur les parois des tuyaux une couche isolante qui empêche l’attaque du métal par le liquida. Bénissons le ciel, pour notre part, d’avoir chargé en calcaire l’eàu de Paris. Dans des villes qui ne sont pas aussi favorisées, de nombreux accidents se sont produits. Une thèse récente rapporte ainsi l’histoire d’une épidémie qui a sévi dans une cité bretonne où, vers 1899, la municipalité avait eu l’idée, en principe fort bonne, de distribuer l’eau aux habitants et l’avait fait au moyen de tuyaux en plomb. Ce qui montre bien la lenteur de l’intoxication en pareil cas, c’est qu’il fallut deux ans d’usage de cette innovation pour que les accidents se manifestassent. Ils le firent de façon assez dramatique, puisque la statistique municipale vit monter sensiblement le chiffre des décès.

Dans les villes, toutefois, les accidents sont

rares. Ils le sont moins à la campagne. La plupart du temps, il s’agit de pompes destinées à faire monter l’eau des puits et dont le tuyau, parfois assez long, est de plomb. Ici entrent en scène les produits nocifs en ce sens qu’ils permettent à l’eau d’attaquer le plomb. Ce sont, dit M. Gendron, les nitrates et les chlorures qui, au contact de la tuyauterie, forment des nitrates et des chlorures de plomb solubles et absorbables. D’où viennent-elles, ces substances qui sont la cause seconde du méfait? Du fumier, qui est, le plus souvent, très proche du puits dans les cours de ferme, car nitrates et chlorures résultent de la décomposition des matières organiques. Le fumier a souillé le puits et rendu son eau dangereuse. Ainsi, tout se tient dans cette hygiène ou plutôt dans cette absence d’hygiène, qui est presque de règle dans nos campagnes. Le fumier est une source intarissable de maux pour le paysan; non seulement il fourmille de microbes qui, gagnant la couche d’eau potable, sont la cause de maladies graves, mais il est le quartier général des mouqhes, grandes propagatrices de maladies contagieuses. Et le voilà, maintenant, qui rend la boisson dangereuse pour d’autres raisons encore. Quand on aura fait comprendre au paysan que le fumier accumulé devant sa demeure est, pour sa santé, un péril permanent, son bien-être et sa sauvegarde auront fait un progrès sensible. Mais nous n’en sommes pas encore là.

Il n’y a pas à insister sur l’enseignement pratique qui se dégage de ces faits si divers, mais dont nous sommes susceptibles de trouver l’analogue un jour quelconque, peut-être prochain. Autant de modes d’intoxication, autant de mesures de préservation, et elles se déduisent sans commentaires des obser-

vations recueillies. Cependant, il parait certain qu’il est nécessaire de penser au plomb plus souvent que l’on n’a coutume de le faire et que toute cause d’altération des objets fabriqués avec ce métal peut devenir un motif de danger. Il sied d’insister, notamment, sur la nécessité de faire dégorger les conduites d’eau quand elles sont restées inutilisées longtemps et de conseiller de remplacer, à la campagne, le plomb par la fonte pour la fabrication des tuyaux de pompes. Pour le reste, comptons sur les circonstances pour nous mettre sur la voie de l’étiologie, qui peut être si variable, et pour nous faire découvrir la nature du mal avant que celui-ci n’ait manifesté sa présence par les grands signes qui sont classiques.

D’autres viendront qui, élargissant le débat, prendront texte de ces faits pour incriminer encore la fameuse rançon du progrès. Exercice assez facile et quelque peu vain. Un hygiéniste du siècle dernier a écrit cette phrase lapidaire : « Qu’il me soit permis seulement d’observer que le plus grand nombre des maux qui nous assaillent de toute part ne dépendent pas essentiellement de notre organisation, mais sont notre ouvrage, parce que nous avons enfreint les saintes lois de la nature, qui ne crée pas d’êtres malades.... » Cette pensée d’ordre philosophique pourrait s’appliquer à notre sujet comme à des centaines d’autres. Il est évident que l’homme paléolithique ne devait pas connaître l’intoxication saturnine. Ce qui ne veut pas dire que sa sécurité, à quelques autres égards, fût supérieure à la nôtre, sauf erreur.

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