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LES FLEURS SE DÉFENDENT

Q uand on regarde le printemps en poète, on n’y voit que charme et sourires. Les médecins, gent plus réaliste, sont bien obligés de donner une note discordante quand ils songent à toutes les embûches que la « jeunesse de l’année » dissimule sous des dehors séduisants et les dangers auxquels elle nous expose. Ils sont nombreux. Leur gravité est variable et leur source diverse. Sait-on qu’il n’ést pas jusqu’aux fleurs, ces gracieuses messagères des beaux jours, qui ne nous gardent parfois en réserve des disgrâces qui sont comme la rançon des joies qu’elles nous procurent? Danger mineur, sans doute, au regard des autres, mais iP convient de ne pas ignorer, par exemple, que le simple contact de beaucoup d’entre elles comporte parfois des risques qui, comme on va le voir, ne sont pas négligeables.

Sur ce chapitre, la première place revient sans

conteste aux primevères. Les horticulteurs n’ignorent pas qu’ils courent à des périls de ce genre à leur donner des soins assidus. Le public est généralement moins instruit et cependant il est susceptible de pâtir des mêmes dommages que les professionnels. Il n’est que de faire un choix dans les publications médicales pour le renseigner à cet égai’d, et il y a quelques mois à peine que la Société des Hôpitaux de Paris daignait prêter attention à un fait récent de cette espèce.

Mettons tout d’abord hors de cause les primevères originaires de France. Les accidents cutanés dont je parle n’ont été déterminés qu’une fois, sauf erreur, par la Primula officinalis, qui est notre vulgaire coucou, et jamais on n’a inculpé à cet égard ni la Primula elatior, ni la Primula grandiflora. Seules sont responsables les espèces venues d’Orient et que l’on cultive en raison de leurs qualités ornementales. Ce sont la Primula sinensis, dont le nom spécifique précise la provenance, et qui est connue chez nous depuis une centaine d’années ; la Primula obconica, qui vient du Japon et que nous apprécions depuis 1880, enfin la Primula cortusoïdes, la dernière venue.

Aux soins que l’on prend d’elles et aux attentions dont elles sont l’objet, ces ingrates répondent trop fréquemment par de cruelles atteintes. Elles provoquent en effet, sur la peau de qui les cultive, l’apparition d’éruptions disgracieuses et pénibles qui affectent exclusivement les parties découvertes, c’est-à-dire mains et figure. On y voit survenir brusquement des placards d’un rouge vif en légère saillie et dont est variable l’étendue. Ce qui est constant, ce sont les démangeaisons extrêmement violentes que cette dermatose détermine et qui

s’exaspèrent le soir et la nuit. Au visage, ces placards rouges font souvent penser à quelque infection grave tant leur coloration est intense et ils s’accompagnent parfois d’œdèmes, notamment au niveau des paupières qui s’infiltrent aisément. Cet ensemble ne se complique guère de phénomènes généraux que dans les cas très intenses où l’on constate du mal de tête, de l’agitation, de la fièvre. En pareil cas, d’ailleurs, il peut se faire que les choses ne s’arrêtent pas là : des vésicules se montrent, qui confluent parfois en ampoules plus grosses, des lésions suintantes s’installent. Enfin, chez les personnes qui ne renoncent pas à la périlleuse culture, on peut voir l’affection passer à l'état chronique, la peau s’infiltrer de liquide et se durcir.

N’exagérons pas, cependant, la gravité de ces affections cutanées. Le plus ordinairement elle est fort médiocre. Peut-on, cependant, passer sous silence les deux ou trois cas connus où malheureusement l’affection prît une autre tournure? Deux malades du docteur Brown furent emportées par une suppuration qui, partie des régions externes primitivement intéressées, gagna les organes profonds et notamment le poumon. Certes il s’agit surtout là de complications dues à un ensemble de circonstances tout à fait exceptionnelles, mais le point de départ n’en est pas moins l’atteinte de la peau par les primevères.

Nous savons comment se perpètre le méfait. Ses agents sont des poils glandulaires minces situés sur les stipules et les feuilles, à la face interne de' celles-ci. Leur cellule terminale sécrète un produit irritant que Reichl et Nestler sont parvenus à recueillir et avec lequel ils ont reproduit les accidents que nous avons décrits. Le premier nommé

prétend même s’en être servi avec succès comme topique dans quelques maladies de la peau. Cela fera plaisir aux homéopathes.

Il est remarquable que la dermatite des primevères n’atteint pas indifféremment ceux qui en prennent soin. Parmi les employés d’un établissement horticole, les uns pourront manier impunément ces plantes, alors que les autres en seront les victimes au moindre contact. Il y aurait donc, vis-à vis du produit urticant, une susceptibilité qui ne se change nullement, à la longue, en immunité, mais présente, au contraire, une regrettable tendance à s’accroître. Il n’en faut pas davantage, à notre époque, pour prononcer le grand mot d’« anaphylaxie. » On nous éxcusera de ne pas pénétrer, à ce propos, dans un domaine où la clarté n’est pas encore des plus vives.

Nous venons d’écrire le mot « urticant. » C’est qu’en effet les accidents dus aux primevères rappellent d’assez près ceux que provoque l’ortie, dont il n’est personne qui ne garde quelque cuisant souvenir. L’ortie, elle aussi, possède des poils glandulaires qui se rencontrent surtout à la face intérieure de ses feuilles. Ces poils longs et grêles, creusés d’un canal, ont pour base un véritable réservoir d’acide formique. Le contact un peu rude avec la peau humaine rompt l’extrémité effilée de ce tube minuscule, le corrosif s’écoule et... on sait ce qui s’ensuit. On voit que le mécanisme est identique, si le produit ne l’est pas, ce que, jusqu’à présent, nous ignorons.

Quittant l’ortie, « malfaiteur de bas étage, à tournure grossière », comme la qualifie J.-H. Fabre, nous rencontrons les Laportea, qui sont des plantes

de luxe et dont tiges, feuilles et fruits sont garnis de poils analogues. Leur piqûre ne détermine aucune éruption, mais bien des douleurs très vives, localisées d’abord à l’endroit lésé, se propageant ensuite rapidement, et de la contracture des mâchoires qui peut faire penser au tétanos. Ces organes vulnérants, nous les trouverions encore sur le panais, dont les atteintes peuvent être ressenties pendant plusieurs mois, sur les berces ( heracjeum ) et sur bien d’autres plantes encore, les unes banales, les autres rares.

Il en est (et nombreuses) qui né sont pas armées de la sorte et n’en sont pas moins dangereuses à fréquenter. Le type du genre est sans doute le sumac, que la nomenclature savante appelle Bhus toxicodendron. Au moins voilà une étiquette qui ne trompe pas et la botanique n’est pas seulement, comme le prétendait Alphonse Karr, l’art d’insulter les fleurs en leur donnant des noms latins. I

Cet arbrisseau d’ornement, cultivé fréquemment chez nous, au point qu’il semble s’être fait naturaliser dans certaines régions, dont les rameaux nombreux, étalés, s’accrochent volontiers aux végétaux voisins à l’aide de crampons semblables à ceux du lierre, a causé des accidents sans nombre. Le suc qui transsude, à la moindre blessure, de sa racine, de sa tige, de ses feuilles, détermine un érythème d’une telle violence, une tuméfaction si accentuée de la 'peau et des tissus sous-jacents, des phénomènes généraux si intenses que souvent on a confondu les symptômes dont il est responsable avec ceux de l’érysipèle. On a conté l’histoire d’un jardinier du parc de la Tête-d’Or, à Lyon, qui, ayant à planter un arbre près d’un sumac, coupa de sa bêche la racine de ce dernier, nettoya son instrument englué de terre avec ses mains, puis roula et fuma

PÉRILS DE PRÏNTÈMPS. ââi

tranquillement une cigarette, tout à la satisfaction du repos l bien gagné. Quelques heures plus tard, il avait le nez, les lèvres, le cou, les joues tuméfiés, l’œil fermé par l’œdème, si bien qu’il resta douze heures en proie à la fièvre, n’y voyant rien et ne pouvant pas ouvrir la bouche. Il fallut quinze jours pour qu’il vît la fin de ses tracas sous forme de larges lambeaux de peau qui se détachaient les uns après les autres. Certains disent même que l’on a observé des cas de mort. Le sumac, on le voit, n’a rien à reprocher aux primevères.

Le procès de la clématite lui impute des méfaits du même ordre, mais moins graves. Les feuilles de cette jolie petite plante étoilée de blanches fleurs à l’odeur douce, qui s’enroule comme une liane autour des haies, réservent à qui les manie sans précautions de désagréables surprises. La peau, sous leur contact, rougit, se couvre de vésicules et même s’ulcère superficiellement. Les campagnards, bons observateurs, n’ont eu garde de méconnaître cette propriété de la viorne (autre nom de la clématite) et se servent d’elle pour fabriquer des vésicatoires dont les vertus révulsives ne sont pas douteuses. 11 y eut mieux jadis : des mendiants, pour inspirer plus sûrement la pitié, provoquaient sur leurs membres, à l’aide de cette plante, de larges ulcères qui, du reste, guérissaient vite quand ils le voulaient. La langue populaire a gardé la trace de cette supercherie quand elle a baptisé la viorne « herbe-aux-gueux ».

Faut-il encore citer 1’ « herbe à éternuer, » c’està-dire l’ellébore blanc, capable des mêmes méfaits, et qui montre, en outre, une vertu agressive partiticulière envers la muqueuse nasale? Peu de plantes ont autant d’antique noblesse thérapeutique. On ignore pourquoi, dès les débuts de l’art de guérir,

on eut recours à elle pour calmer les aliénés et ï pourquoi cette réputation, parfaitement usurpée | d’ailleurs, se maintint pendant tant de siècles. J Souvenez-vous que le lièvre de La Fontaine en ^ recommande encore l’usage à sa rivale la tortue. 9 L’ellébore, nous le savons maintenant, renferme '1 une substance active qu’on a nommée la vératrine, et qui est, disent les formulaires, anti-névralgique, j ■ sédative du cœur, antigoutteuse. Est-ce. toujours la légende qui continue? Vératrine ou non, il ne faut pas prendre de familiarité avec l’ellébore blanc, la « cévadille, » comme on l’appelle dans certains pays. | Ses feuilles et ses graines encore vertes, si vous ne vous méfiez pas, rendront vos doigts rouges et dou- J loureux, les couvriront de vésicules cuisantes. On a même vu ces manifestations apparaître sur la langue et les gencives, le mal de tête et la fièvre étant, d’ailleurs, de la fête.

De ces plantes qui connaissaient bien avant nous i la guerre chimique, on pourrait allonger presque j indéfiniment la liste. On y mettrait le mancenillier, qu’a rendu célèbre le dernier acte de l 'Africaine, et qui ne tue nullement, d’ailleurs, ceux qui s’endorment sous son feuillage, le houblon, nocif par son pollen, l’anémone pulsatile, l’arum (vulgairement pied-de-veau), les renoncules, la staphysaigre, la marjolaine, la chélidoine, j’en passe, et ? des plus connues.

Sachons donc, pour citer encore le fabuliste, ne pas juger les gens sur la mine. Cette apparente innocence des hôtes de nos prés et de nos bois, ces riches et éclatantes couleurs de fleurs que nous cultivons avec amour cachent parfois des armes subtiles et empoisonnées. Constatons cependant que, sauf exception, ces êtres gracieux et odorants,

qui se défendent comme ils peuvent contre les injures d’autrui, ne portent guère que des coups sans réelle gravité. S’il est utile de connaître les dommages qu’ils causent parfois, c’est surtout pour en pouvoir discerner la provenance. Pardonnonsleur de bon cœur, en considération de cç qu’ils nous donnent de parfums et de beauté, en reconnaissance aussi des bienfaits que beaucoup d’entre eux dispensent à l’homme par leurs fleurs, leurs feuilles, leurs racines ou leurs fruits, sans plus de volonté, d’ailleurs, de le servir que de lui nuire. Admirons et respirons les roses, mais si nous voulons les cueillir, pensons aux épines.

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