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CHAPITRE IV

RÉHABILITATION

voir, étant connue des anatomistes sans doute

depuis l’aurore de leur science, passé long-

xJL temps pour indifférente et sans valeur réelle, pour être reconnue aujourd’hui comme un organe de premier plan susceptible, s’il fonctionne mal, de provoquer de graves désordres, tel est le sort que la suite des siècles réservait à la glande thyroïde. Bien d’autres organes de notre corps ont connu des avatars analogues ou contraires. Pour aucun, semble-t-il, le revirement n’a été aussi complet.

Il était bien difficile, en effet, pour ceux qui disséquèrent les premiers des cadavres humains — à l’époque, peut-être, de l’École d’Alexandrie — de ne pas remarquer, à la partie antérieure du cou, immédiatement sous la peau, cette petite masse d’un gris rosé en forme d’H majuscule, qui mesure quelques centimètres de hauteur et chevauche, pour'tainsi dire, la trachée-artère. De bonne heure, également, on sut reconnaître que c’était là une glande. Mais que pouvait signifier une glande dépourvue de tout canal qui pût déverser au dehors les produits de sa sécrétion? On avait beau cher cher, on ne trouvait aucun conduit de ce genre

Devant cette structure jugée incomplète, on décida, une fois pour toutes, qu’il n’y avait pas lieu de se préoccuper de cette bizarrerie naturelle, et ce dédain dura des siècles et des siècles puisqu’en 1835 Brachet écrivait encore : « Nous ne pouvons regarder la glande thyroïde comme un organe fonctionnant dans l’espèce humaine.... Nous la considérons comme un vestige des branchies des poissons. »

Cependant Claude Bernard était venu et, avec lui, la méthode expérimentale. Ce fut elle qui résolut le problème et modifia du tout au tout l’opinion des savants,

Pour savoir à quoi sert une glande, et plus généralement un organe quelconque, la méthode expérimentale le supprime et constate quels sont les troubles qui résultent de cette suppression. Cela ne se passe pas, évidemment, sans qu’aient sujet de se plaindre de cette conduite logique quelques malheureux animaux, cobayes, lapins ou chiens, mais l’homme, tout au moins, y trouve la satisfaction de sa curiosité et souvent l’accroissement de son bien-être et de sa sauvegarde. Saluons néanmoins au passage ces victimes expiatoires. On fit ainsi pour la thyroïde et l’on découvrit des choses fort curieuses, que nous allons résumer. Comme Claude Bernard, à peu près en même temps, nous apprenait qu’il est des glandes qui déversent directement dans le sang les produits de leur activité, les inconnues du problème se dissipaient l’une après l’autre. De ces fameuses glandes « à sécrétion interne, » la thyroïde peut, en effet, être considérée comme le chef de file.

La clinique, c’est-à-dire l’observation, n’avait pas attendu ces nouveautés pour soupçonner que la glande en question avait plus de valeur qu’on ne

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lui en accordait dans les laboratoires. Elle savait, notamment, dans quel état de déchéance vivent les goitreux, de certaines régions montagneuses, dont il est évident que la glande thyroïde est anormale. Elle avait, dès 1835, observé et décrit, par la plume de Graves et de Basedow, d’autres désordres qui, au premier coup d’œil, provenaient encore de cet organe. Mais les idées des médecins demeuraient vagues et leurs connaissances incomplètes. Quand les physiologistes eurent parlé, tout s’éclaira et l’on comprit enfin que la glande méprisée jouait dans la vie des humains un rôle de grande importance. Le dédain de jadis était loin.

La première et fondamentale influence de la thyroïde se manifeste sur la croissance. Si la glande igie fonctionne pas aussi pleinement qu’elle le doit, "l’individu se développe mal. Cette insuffisance estelle très accentuée et se fait-elle sentir dès le jeune âge, le tableau^ devient lamentable. Les cartilages prédestinés à faire de l’os ne consentent pas à remplir leur office et le squelette demeure à l’état d’ébauche. La peau, sèche et squameuse, se laisse infiltrer par les liquides de l’organisme et s’œdématie; le système pileux ne pousse.pas; les dents hésitent à sortir, les ongles se font secs et cassants. Les graisses dispensées par l’alimentation ne s’oxydent pas suivant les règles et l’obésité en résulte. Qui plus est, l’intelligence ne se développe pas plus. L’enfant reste un arriéré psychique comme il est un arriéré physique.

Les sujets de ce genre sont appelés myxœdémateux. Yoyez-les, ces malheureux enfants, qui ne seront jamais des adultes si l’on n’y prend garde. Ils ont la face en pleine lune, sans expression, le

bouquet. — L’École de

la Santé.

regard terne et hébété. Leur corps est gros, infiltré et ramassé, leur ventre proéminent, leurs membres courts et épais, avec des extrémités toujours froides. Leur intelligence est fermée et leur compréhension nulle. Apathiques, ne parlant guère, ces malheureux n’inspirent que la pitié.

La chose s’aggrave encore chez les crétins que l’on rencontre parfois au détour des chemins du Valais et de la Vallouise, pauvres êtres au corps déformé, au cou gonflé d’une énorme tumeur, à la marche difficile, et dont la parole se réduit à quelques sons inarticulés. Le goitre, chez eux, apparaît comme un symptôme paradoxal. Il semblerait qu’il dénonçât un développement exagéré de la thyroïde dont le fonctionnement devrait logiquement être accru. Il n’en est rien, car ce qui s’est hypertrophié pour donner ce disgracieux appendice, ce n’est pas la partie noble, active, de la glande, c’est sa charpente conjonctive qui ne devrait servir que de support au reste et qui a tout envahi.

Cette influence de la glande thyroïde„,sur la croissance des êtres, l’expérimentation nous en a fourni une autre preuve le jour où des physiologistes ont eu l’idée de nourrir avec cette glande des têtards de grenouille. Ceux à qui ils ont dispensé cette alimentation inhabituelle ont accompli leur métamorphose avec une rapidité inattendue, laissant sur place, comme dirait le langage sportif, leurs congénères réduits aux ressources de la nature. Mais on ne peut aller loin dans cette voie. Les animaux à qui on prodigue une pâture de ce genre en ressentent vite de déplorables effets. Quelques sujets humains nous donnent le spectacle de ce que fait une thyroïde qui fonctionne au delà de ce qu’elle doit faire. Ce sont justement ceux que Graves et

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Basedow ont les premiers étudiés. Yeux exorbités, sur lesquels les paupières ne se ferment qu’avec difficulté, regard brillant, fixe, étrange, cœur rapide et tumultueux, tremblement des mains, cou large et saillant, tels sont les traits principaux du tableau qu’ils nous présentent.

Les types que nous'venons d’esquisser sont heureusement, dans un sens comme dans l’autre, des extrêmes que l’on ne rencontre qu’exceptionnellement. Ce qui se voit souvent, par contre, ce sont les cas plus discrets où le médecin ne trouve qu’après un examen parfois difficile les signes dénonciateurs du désordre de l’importante fonction.

Tous les degrés existent dans l’insuffisance thyroïdienne entre les myxœdémateux dont nous parlions tout à l’heure et ces sujets à peine anormaux qui sont seulement des frileux aux cheveux et aux sourcils clairsemés, volontiers obèses et apathiques, dont la croissance a été souvent difficile et dont l’esprit s’est ouvert tardivement. Tous les degrés existent dans l’exagération fonctionnelle de la glande, depuis les'malades que nous avons peints jusqu’à ces nerveux hypersensibles et agités qui possèdent ce que l’on a appelé un « cœur irritable, » Chez eux, la glande thyroïde est bien, comme on Ta dit, la glande de l’émotion.

Il y a même un type mixte qui n’est connu que depuis peu de temps. Ici il ne s’agit plus d’hommes que Ton puisse classer dans une des deux catégories ci-dessus et qui y demeurent. Ils passent de Tune à l’autre sous l’emprise d’une action encore quelque peu mystérieuse de leur système nerveux. Ceux-là sont des « instables » dont la thyroïde fonctionne aujourd’hui trop et demain pas assez. Il n’y a pas que les caractères qui soient indécis.

On voit combien le problème se complique depuis que nous croyons l’avoir résolu. Comme toujours, avoir dissipé un peu de notre ignorance ne nous sert qu’à comprendre combien elle est profonde. Toutefois nos acquisitions ne se soldent pas sèulementpar cette désolante constatation. Les études dont la thyroïde a été l’objet ne nous ont pas uniquement permis de nous rendre compte des méfaits dont elle est coupable, elles nous ont fourni le moyen d’y remédier.

J’ai parlé ailleurs 1 de cette curieuse méthode de traitement qu’est l’opothérapie. Nulle part elle ne se montré plus active que dans les cas que nous envisageons aujourd’hui. Aux malades dont la glande ne remplit pas ses fonctions, nous administrons avec un succès presque constant la même glande empruntée aux animaux. Les produits de sécrétion qui leur manquaient, ils les trouvent dans nos cachets et nos pilules. Et ce n’est pas seulement aux sujets légèrement atteints qu’elle est bienfaisante. Aux myxœdémateux vrais, elle apporte de véritables transformations. Les enfants traités de cette façon voient leur corps se développer en même temps que leur esprit s’ouvre. Leur vie redevient normale et leur éducation possible; Une seule ombre à ce tableau. Si décidément leur glande n’est bonne à rien et comme elle leur sera toujours indispensable, il est bien évident que c’est pendant toute leur vie qu’il leur faudra se traiter de la sorte. Il n’est pour eux que de s’habituer à cette médication, de considérer qu’elle fait partie de leur alimentation, par exemple, car nous sommes bien obligés de

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