I. Berchoux, La gastronomie, Paris, i8o5, p. iiZ
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ma serviette! je fis comme tout le monde; je la déployai, je l'étendis sur moi et l'attachai par un coin à ma boutonnière.
— Eh bien ! mon cher, vous êtes le seul qui ayez fait cela ; on n'étale point sa serviette, on la laisse sur ses genoux. Et comment fites-vous pour manger votre soupe ? — Comme tout le monde, je pense. Je pris ma cuiller d'une main et ma fourchette de l'autre... — Votre fourchette, bon Dieu ! Personne ne prend de fourchette pour manger sa soupe: mais poursuivons. Après votre soupe, que mangeâtes-vous ? — Un œuf frais. — Et que fites-vous de la coquille? — Comme tout le monde; je la laissai au laquais qui me servit. — Sans la casser? — Sans la casser. — Eh bien ! mon cher, on ne mange jamais un œuf sans briser sa coquille ; et après votre œuf? — Je demandai du bouilli. — Du bouilli ! Personne ne se sert de cette expression ; on demande du bœuf et point de bouilli ; et après cet aliment ? — Je priai l'abbé de Radouvilliers de m'envoyer d'une très belle volaille. — Malheureux! de la volaille ! On demande du poulet, du chapon, de la poularde; on ne parle de volaille qu'à la basse-cour... Mais vous ne dites rien de votre manière de demander à boire.
— J'ai, comme tout le monde, demandé du Champagne, du bordeaux, aux personnes qui en avaient devant elles. — Sachez donc qu'on demande du vin de Champagne, du vin de Bordeaux. . . Mais dites-moi quelque chose de la manière dont vous mangeâtes votre pain. — Certainement à la manière de tout le inonde : je le coupai proprement avec mon couteau. — Eh ! on rompt son pain, on ne le coupe pas .. Avançons. Le café, comment le prîtes-vous? — Eh ! pour le coup, comme tout le monde; il était brûlant, je le versai par petites parties de ma tasse dans ma soucoupe. — Eh bien ! vous fîtes comme ne fit sûrement personne ; tout le monde boit son café dans sa tasse, et jamais dans sa soucoupe. Vous voyez donc, mon cher Cosson, que vous n'avez pas dit un mot, pas fait un mouvement qui ne fût contre l'usage.
« L'abbé Cosson était confondu, continua M. Delille. Pendant
Commentaires de l'École de Salerne.
:six semaines il s'informait à toutes les personnes de quelques-uns <les usages sur lesquels je l'avais critiqué. »
M. Delille lui-même les tenait d'une femme de ses amies et •avait été longtemps à se trouver ridicule dans le monde, où il ne savait comment s'y prendre pour boire et manger conformément à 1 usage.
Un plaisant a dit que les Parisiens, à force de retarder l'heure de leur dîner, finiraient par ne dîner que le lendemain.
Quelques personnes redoutent à table le nombre treize et la salière renversée. Ce nombre n'est à craindre qu'autant qu'il n'y aurait à manger que pour douze. Quant à la salière, l'essentiel est qu'elle ne verse point dans un bon plat.
Faut-il curer ses dents ou non? demandait-on à Mormon. — Oui, pour les empêcher de pourrir. Non, pour ce que c'est rôter quelque chose de la bouche.
L'Ecole de Salerne condamne avec raison l'ablution publique <le la bouche après les repas. Les amphitryons de nos jours, qui font servir à leurs convives un bol et un verre d'eau chaude aromatisée pour cette dégoûtante opération, devraient bien faire îenr profit du précepte salernitain.
Nous signalerons deux préjugés au sujet du dîner : le premier, qu'on ne saurait le faire trop léger; le second, qu'il ne faut pomt se coucher sur la digestion, pour ne pas gêner celle-ci. On ne dort jamais mieux que sur la digestion, et celle-ci ne se fait jamais plus facilement que pendant le repos du corps et un ■doux sommeil.
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Nous ajouterons que l'on court grand risque de ne pas dormir, si l'on se couche l'estomac vide.
Tous ces aphorismes sont de bonne et saine pratique. La> sobriété qu'ils recommandent est la principale garantie de la; santé. Elle constitue le seul secret qu'il y ait pour vivre longtemps. Elle fait les centenaires, ainsi que la régularité, l'uniformité dans le régime.
Flourens avait cent fois raison : l'homme est le meurtrier de lui-même, et, s'il n'accomplit pas ses destinées qui sont de vivre au moins un siècle, c'est à son intempérance et à ses écarts de tout genre qu'il le doit.
Tout le monde convient de la vérité de ces préceptes ; mais peu de personnes les mettent en pratique. Nous avons souvent pensé que, si personne ne péchait contre les règles de la sobriété, les médecins n'auraient presque rien à faire. Un médecin, fameux disait qu'on ne l'avait jamais fait lever la nuit pour des gens qui n'avaient pas dîné. Mais les médecins ne doivent pascraindre que le luxe, la gourmandise et la sensualité, les plaisirs ou plutôt les excès de la table, les laissent jamais sans occupation. Les anciens ont dit avec raison : Plus ferit ensc mla.
La règle — trop fréquemment méconnue dans la pratique — est que l'homme, normalement, doit vivre deux cents ans<. Les docteurs en ces matières, pour nous fixer ce noble terme, se fondent sur un principe : tout animal a une durée de vie qui représente huit fois le temps de sa croissance ; l'homme, croissant jusqu'à vingt-cinq ans, est donc destiné par la nature à vivre huit fois vingt-cinq ans, c'est-à-dire deux cents ans. Dans les époques modernes, personne n'a atteint cet âge ; mais il y a eu de très méritoires et très brillantes tentatives. Les noms de ces conservateurs d'eux-mêmes seraient dignes d'être gravés dans