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Il s'agit de la cour où vivent les gens d'un domaine

Supposons que Tordre des matières appelle, dans la classe infe'rieurer une leçon de lecture mécanique, dans la seconde, de lecture progressive, dans la troisième, de mathématiques.

Le maître fait son entrée dans la classe. Sur le plancher sont étendus, en tas, les enfants piaillant et criant :

— Vous m'écrasez, enfants !

Ou:

— Assez ! cesse donc de me tirer les cheveux ! etc.

— Piotre Mikhaïlovitch ! crie au maître qui entre une voix partie du fond du tas, commande-leur de me laisser?

— Bonjour, Piotre Mikhaïlovitch ! crient les autres en continuant leur tapage.

Le maître va prendre des livres, en distribue à ceux qui l'ont suivi jusqu'à l'armoire. Les élèves couchés au sommet du tas en demandent à leur tour. Peu à peu le tas diminue. En voyant les livres entre les mains de la plupart de leurs camarades, les derniers courent à l'armoire en criant :

— Et pour moi ?... Et pour moi ?...

Donne-moi le livre d'hier... Moi, je veux le livre de Koltzev... etc..

S'il en reste encore deux qui, dans la chaleur de la lutte, continuent à se rouler sur le plancher, les autres, déjà assis sur le banc, livre en main, leur crient:

L'EGOLE DE YASNAIA POLIANA i:>

— Pourquoi tardez-vous tant? On n'entend rien... Assez!

Les combattants se soumeitent ; tout essoufflés, ils vont prendre leurs livres et s'asseoir, non sans remuer un peu la jambe dans le premier moment, par suite de leur agitation encore inapaisée. L'ardeur de la bataille s'évanouit, et l'ardeur de la lecture commence à régner dans la classe. Avec le même feu qu'il mettait tout à l'heure à tirer les cheveux de la tempe de Michka, il lit maintenant le livre de Koltzev, ses lèvres légèrement entr'ouvertes, ses petits yeux brillants, sans rien voir autour de lui en dehors de son livre. Il faut autant d'efforts pour l'arracher au volume, que tantôt à la lutte.

Ils s'asseoient où bon leur semble : sur les bancs, les tables, sur l'appui de la fenêtre, sur le plancher, dans le fauteuil. Les fillettes s'asseoient toujours ensemble. Les amis d'un

même village, surtout Jes petits — la camaraderie est plus grande entre eux — se mettent toujours à côté l'un de l'autre. Dès que l'un d'eux a choisi tel ou tel coin, tous ses compagnons, se poussant, se glissant sous les bancs, viennent s'y asseoir côle à côte, et, promenant leurs regards autour d'eux, manifestent par leur physionomie un air de bonheur et de satisfaction, comme s'ils se sentaient heureux pour la vie de se voir là. Le grand fauteuil qui se trouve dans la classe on ne sait comment, est l'objet de l'envie générale. Dès que l'un a l'idée de s'y installer, rien qu'à son regard, l'autre a deviné son intention, et tous deux se précipitent, et c'est à qui l'emportera. Le plus leste s'étend, la tête beaucoup plus basse que le dossier ; mais il lit aussi bien que les autres, tant il prend cœur à sa besogne.

Pendant la classe, je ne les ai jamais vus chuchoter, ni se pincer, ni rire en sourdine,

ni s'ébrouer dans leurs doigts, ni se plaindre l'un de l'autre au maître. Lorsqu'un élève, sorti de l'école du sacristain, ou de celle du district, vient faire une plainte, on lui dit :

— Quoi donc? Ne t'es-tu pas pincé toimême ?

Les deux classes inférieures se font dans une pièce, la classe supérieure dans une autre. Quand le maître arrive dans la première classe, tout le monde l'entoure près du tableau noir, ou sur les bancs ; on se couche, on s'asseoit sur la table autour du maître ou de celui qui lit à haute voix. Si c'est l'écriture, ils se tiennent tranquillement assis sur les bancs, mais ils se lèvent à tout moment pour aller regarder les cahiers les uns des autres, ou montrer les leurs aux maîtres.

L'emploi du temps comporte quatre leçons, mais parfois on se borne à trois ou à deux, et parfois aussi on empiète sur les autres

matières. Le maître commence par l'arithmétique et passe à la géométrie, ou bien commence par l'histoire sainte pour finir par la grammaire. Il n'est pas rare que maître et élèves se laissent entraîner et que la classe, au lieu d'une heure, se continue trois heures durant. Il arrive aux enfants de crier euxmêmes :

— Pas encore!... Encore!...

Et de rabrouer ceux qui s'ennuient :

— Si cela t'ennuie, va donc avec les petits ! disent-ils avec mépris.

Pour la classe d'instruction religieuse, la seule qui s'achève régulièrement, parce que le maître demeure a deux verstes et ne vient que deux fois par semaine, et pour la classe de dessin, les élèves sont réunis tous ensemble. C'est dans les moments qui précèdent ces classes que l'animation, le tapage, les cris, le désordre sont à leur comble : qui traîne les bancs d'une salle dans l'autre, qui

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se chamaille, qui court à la maison l chercher du pain, qui met ce pain à cuire dans la cheminée ; celui-ci arrache quelque chose à celui-là ; un autre fait de la gymnastique.

Là encore, comme dans le tumulte du matin, il est plus aisé de les laisser se calmer d'eux-mêmes, et d'eux-mêmes prendre leurs places naturelles, que de les y contraindre par la force. Dans l'esprit actuel de l'école, les contraindre matériellement est chose impossible. Plus fort crie le maître, — cela est arrivé — plus fort crient les élèves : ses cris ne font que les exciter. Si l'on réussit à les arrêter, à détourner leur attention d'un autre côté, cette petite mer va s'agitant de moins en moins, jusqu'à s'apaiser. Mais, la plupart du temps, il vaut mieux ne rien dire.

La classe de dessin, celle que chacun préfère, commence à midi : quand on a faim,

1. C'est la maison du comte Tolstoï, près de laquelle est située l'école.

et qu'on est déjà resté assis près de trois heures, ou sent, ici encore, le besoin de traîner les bancs et les tables et de mener grand bruit; néanmoins, dès que le maître est prêt, les élèves sont prêts, et gare à qui veut empêcher la classe de commencer :

ils se chargent eux-mêmes de lui imposer silence.

Je dois m 'expliquer. En décrivant l'école de Yasnaïa Poliana, je ne prétends point la donner comme un modèle utile et bon à imiter, je ne veux que la montrer telle qu'elle est. Je crois que de telles descriptions peuvent avoir leur avantage. Si je réussis, dans les pages suivantes, à retracer avec netteté l'histoire du développement de l'école, il apparaîtra clairement au lecteur comment s'en est formé l'esprit actuel, pourquoi je le trouve bon, pourquoi il me serait absolument

impossible de le changer, lors même que je le voudrais.

L'école s'est développée librement par la seule vertu des principes établis et par le maître et par les élèves. Malgré toute l'autorité du maître, l'élève avait toujours le droit de ne pas fréquenter l'école, et, même en fréquentant l'école, de ne pas écouter le maître. Le maître avait le droit de ne point garder l'élève chez lui, et le pouvoir d'agir, avec toute la force de son influence, sur la majorité des enfants, sur la société qu'ils forment toujours entre eux. Plus les enfants avancent dans l'étude, plus l'enseignement s'étend, et plus la nécessité de l'ordre s'impose. Par suite, dans une école qui se développe normalement et sans violence, plus les élèves sont instruits, plus ils deviennent capables d'ordre, plus ils en sentent d'euxmêmes le besoin, et plus aisément, à cet égard, s'établit l'autorité du maître.

A l'école de Yasnaïa Poliana, dès sa fondation, cette règle a été constamment confirmée. Au début, impossible de distribuer les classes, ni les matières, ni les récréations, ni les devoirs : tout se confondait, tous les essais de répartition demeuraient vains. Aujourd'hui, il y a dans la première classe des élèves qui demandent eux-mêmes à suivre l'emploi du temps, ils se fâchent quand on les arrache à leur leçon et chassent les petits qui se hasardent chez eux.

A mon avis, ce désordre extérieur est chose utile, indispensable, si étrange, si gênant qu'il apparaisse au maître. J'aurai à revenir assez souvent sur les avantages de cette organisation ; quant à ses inconvénients, voici ce que j'ai à dire :

Premièrement, ce désordre, ou ordre libre, ne nous paraît si effroyable que parce que nous sommes habitués à un tout autre système, suivant lequel nous avons été nous-mêmes élevés.

Secondement, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, l'emploi de la violence n'est fondé que sur une interprétation irréfléchie et irrespectueuse de la nature humaine. Il semble que le désordre gagne, croît d'instant en instant, ne connaît plus de limite, il semble que rien ne peut l'arrêter, sinon la contrainte, alors qu'il suffit d'attendre un peu pour voir ce désordre (ou ce feu) s'apaiser de lui-même et produire un ordre bien meilleur et plus stable que celui que nous lui substituerions.

Les écoliers sont des hommes, des êtres soumis, tout petits qu'ils soient, aux mêmes nécessités que nous, des êtres pensants comme nous ; tous ils veulent apprendre, et c'est pourquoi ils vont à l'école, et c'est pourquoi ils arrivent sans effort à cette conclusion, que, pour apprendre, il leur faut se plier à de certaines conditions. Non seulement ils sont des hommes, mais ils consti-

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tuent une société d'êtres réunis dans une pensée commune. « Et partout où trois s'assemblent à Mon nom, Moi je suis au milieu d'eux. » En cédant aux seules lois naturelles, aux lois dérivées de la nature, ils n'ont ni révolte, ni murmure; en cédant à votre autorité intempestive, ils n'admettent point la légitimité de vos sonnettes, de vos emplois du temps, de vos règles.

Que de fois il m'est arrivé d'assister à des batailles d'enfants ! Le maître se jette entre eux pour les séparer, et les deux ennemis se regardent de travers ; incapables de se contenir même en présence d'un maître redouté, ils finissent par fondre l'un sur l'autre avec plus d'ardeur encore qu'avant. Que de fois, dans la même journée, je vois un Kiruchka, les dents serrées, tomber sur Tarasska, l'empoigner par les chevenx des tempes, le renverser à terre ; il semble qu'il veuille défigurer son ennemi, le laisser pour mort. Mais

il ne s'est pas écoulé une minute que déjà Tarasska rit sous Kiruchka et lui rend la pareille; avant cinq minutes, les voilà tous deux bons amis, assis côte à côte.

Il y a peu de temps, après la classe, dans un coin, deux garçons en vinrent aux mains : l'un, un remarquable mathématicien de neuf ans environ, élève de la seconde classe ; l'autre, un petit, aux yeux noirs, tondu, intelligent mais vindicatif, nommé Kisska. Kisska empoigna les longues boucles de cheveux du mathématicien, et lui poussa la tête contre le mur, tandis que le mathématicien s'efforçait vainement de saisir les soies de porc tondues de Kisska. Les yeux noirs de Kisska brillaient triomphalement. Quant au mathématicien, il avait peine à retenir ses larmes.

— Eh bien ! Eh bien ! Quoi ? Quoi ? disait-il.

Mais onvoyait bien que ça lu i faisait mal,

et qu'il voulait seulement faire le brave. Cela continua assez longtemps, et j'étais indécis sur le parti à prendre.

— On se bat ! on se bat ! criaient les enfants.

Et ils s'entassaient dans le coin. Les petits riaient, mais les grands, quoique n'essayant point de séparer les combattants, les regardaient d'un air sérieux. Ces regards, ce silence ne furent point perdus pour Kisska. Il comprit que ce qu'il faisait là n'était pas bien ; il se mit à sourire, et à lâcher peu à peu les cheveux du mathématicien. Ce dernier se dégagea ) poussa Kisska, qui heurta de la nuque contre le mur, puis, satisfait, s'éloigna. Le petit se prit à pleurer et s'élançant à la poursuite de son ennemi, le battit de toutes ses forces sur la pelisse, mais sans lui faire mal. Le mathématicien allait riposter, mais au même instant retentirent des cris désapprobateurs.

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— Voyez, il se commet avec un petit ! s'écriaient les spectateurs. Sauve-toi, Kisskaî

L'affaire finit là, sans laisser (le trace, sauf, j'imagine, chez l'un et chez l'autre, la confuse conscience, que se battre est désagréable, parce que ça fait mal à tous les deux. On peut remarquer qu'ici le sentiment de la justice a été provoqué par la foule ; mais que d'affaires analogues se terminent, on ne peutcompredre en vertu de quelles lois, de manière à satisfaire les deux parties ! Combien sont arbitraires et injustes, en comparaison, tous les moyens employés en pareil cas !

— Vous êtes tous les deux coupables; à genoux ! dit l'instituteur.

Et il n'a pas raison, car il n'y a qu'un seul coupable, un coupable qui triomphe en se mettant à genoux et en remâchant sa méchanceté, tandis que l'innocent est doublement puni.

Ou:

— Tu es coupable d'avoir fait ceci et cela, et tu seras puni ! dira l'instituteur.

Et l'enfant puni n'en haïra que davantage son ennemi, à sentir à ses côtés une puissance despotique dont il ne reconnaît pas la légitimité.

Ou:

— Pardonne-lui, ainsi le veut Dieu, et sois meilleur que lui, dira l'instituteur.

Vous lui dites: « Sois meilleur que lui », mais il ne veut qu'être plus fort ; « meilleur... » il ne comprend ni ne peut comprendre :

Ou:

— Vous êtes coupables tous les deux :

demandez-vous pardon l'un à l'autre et embrassez-vous, mes enfants.

Voilà le pire de tout, et parce que ce baiser ne sera pas sincère, et parce que le mauvais sentiment, un instant assoupi, risquera de se réveiller.

Laissez-les donc seuls, si vous n'êtes ni le

père, ni la mère, qui, tout pitié pour leur fils, ont toujours raison de tirer les cheveux à qui le leur bat; laissez-les et voyez comme tout s'arrange, tout s'apaise, simplement, naturellement.

Mais peut-être les instituteurs qui n'ont pas tâté de ce désordre, ou ordre libre, penserontils que, le maître s'abstenant, ce désordre aura des conséquences physiquement déplorables : des morts, des fractures, etc. A l'école de Yasnaïa Poliana, le printemps passé, il n'y eut que deux cas de contusion avec des marques apparentes : un des garçons fut poussé au bas du perron, et se blessa à la jambe (la plaie guérit en deux semaines) ; un

autre, on lui brûla la joue avec de la gomme allumée, et il eut une eschare pendant une quinzaine de jours. Il n'arrive pas plus d'une fois par semaine qu'un des élèves pleure, et ce, non par suite du mal, mais par honte ou dépit. En dehors de ces deux cas, ni coups, ni ecchymoses, ni bosse de tout l'été, avec trente à quarante écoliers entièrement livrés à euxmêmes.

Je suis convaincu que l'école n'a pas à intervenir dans l'éducation, pure affaire de famille; que l'école ne doit ni punir, ni récompenser, qu'elle n'en a pas le droit, que sa meilleure police et administration consiste à laisser aux élèves liberté absolue d'apprendre et de s'arranger entre eux comme bon leur semble. J'en suis convaincu, et cependant, les vieilles coutumes des établissements d'éducation demeurent si fortes en nous, qu'à l'école de Yasnaïa Poliana nous nous départons souvent de cette règle. Le semestre passé, notamment

au mois de novembre, il y eut deux cas de punition.

Pendant la classe de dessin, le maître, qui venait d'arriver tout dernièrement, remarqua un garçon, qui sans écouter les leçons, criait et battait rageusement ses voisins à tort et à travers. Impuissant à le calmer par des paroles, le maître lui fit quitter sa place et lui retira sa planchette : c'était la punition. L'enfant ne cessa de pleurer pendant toute la leçon.

Celait ce même garçon que j'avais refusé d'admettre dans les premiers temps de l'école de Yasnaïa Poîiana, le considérant comme un idiot incurable. Ses traits saillants étaient la stupidité et la douceur. Jamais ses camarades ne l'avaient pris dans leurs jeux, ils en riaient et s'en moquaient:

— Qu'il est drôle, ce Petka, disaient-ils eux-mêmes avec étonnement; jusqu'aux petils qui le battent, et lui, il se secoue et s'en va.

— Il n'a point de cœur, me disait de lui un élève*

Lorsqu'on a amené un pareil enfant à un état de fureur comme celui qui l'avait fait punir par le maître, le coupable n'est assurément pas celui que l'on punit.

Autre cas. L'été précédent, pendant qu'on reconstruisait la maison, une bouteille de Leyde disparut du cabinet de physique. A plusieurs reprises furent perdus des crayons et des livres, alors que charpentiers et peintres n'étaient plus là. Nous interrogeâmes les garçons : les meilleurs élèves, les plus anciens dans l'école, nos amis de la première heure, rougissaient et balbutiaient tellement, que chacun eût cru voir dans ce trouble une preuve de leur faute. Mais moi je les connaissais, et j'aurais répondu d'eux comme de moi. Je compris que c'était la seule pensée d'un soupçon qui les affectait si profondément, si douloureusement : l'un des élèves, que je

nommerai Fedka, une nature délicate et distinguée, tremblait et pleurait, tout pâle.

Ils promirent de nommer le coupable s'ils venaient à le connaître ; quant à le rechercher, ils s'y refusèrent. Quelques jours après, le voleur se découvrit, — un garçon de la cour d'un domaine éloigné. Il avait entraîné le fils d'un paysan, venu avec lui du même village, et tous deux avaient caché les objets volés dans un petit coffre. Cette découverte produisit une singulière impression sur leurs camarades : une espèce de soulagement et même de joie, et avec cela du mépris et du regret pour les voleurs .

Nous leur proposâmes d'indiquer euxmêmes la punition. Les uns désignèrent le fouet, en demandant de fouetter eux-mêmes les coupables ; les autres émirent l'avis de leur attacher une étiquette avec l'inscription « voleur ». Cette punition, nous l'avions nousmêmes infligée déjà, à notre honte, et le

garçon qui5 l'année d'avant, avait porté luimême une étiquette avec l'inscription « menteur », se montra précisément le plus acharné à en réclamer une pour les voleurs.

Nous tombâmes d'accord sur l'écriteau, et lorsque une fillette fut venue le coudre, lous les élèves regardèrent les punis avec une joie méchante, en se moquant d'eux. Ils demandèrent, pour aggraver encore la punition, « de les mener dans le village, de leur laisser l'étiquette jusqu'à la fête, » disaient-ils.

Les punis pleuraient. Le fils de mougik, celui qui s'était laissé entraîner par son camarade, — conteur remarquable et plaisant, — un crapoussin grassouillet et blanc, pleurait bonnement de toutes ses forces d'enfant ; l'autre, le principal coupable, une bosse sur le nez, les traits secs, la physionomie intelligente, était pâle, ses lèvres tremblaient, ses yeux lançaient des regards mauvais et sauvages sur la joie de ses camarades, et, à de

rares intervalles, les pleurs contractaient son visage. Sa casquette à visière déchirée était rejelée en arrière sur l'occiput, ses cheveux en désordre, ses vêtements salis de craie.

Tout cela nous frappa comme si nous l'eussions vu pour la première fois. Chacun le considérait avec une attention malveillante ; et lui, il le sentait douloureusement. Lorsque, sans regarder autour de lui, baissant la tête, et, à ce qu'il me sembla, avec la démarche d'un criminel, il alla à la maison, les enfants, le poursuivant en foule, le harcelèrent d'une manière si peu naturelle, si étrange et barbare, qu'on les eût dits poussés, malgré eux, par l'esprit malin. Quelque chose me disait que ce n'était pas bien : mais l'affaire suivit son cours, et, pendant toute la journée, le voleur garda son étiquette.

Depuis ce temps-là, je crus remarquer qu'il était moins appliqué; et on ne le vit plus,

après la classe, se mêler aux jeux et aux conversations de ses camarades.

Une fois, comme j'arrivai à l'école, tous les enfants m'annoncèrent avec effroi que ce garçon avait de nouveau volé. Il avait emporté de la chambre du maître vingt kopeks en pièces de cuivre qu'on l'avait surpris cachant dans l'escalier.

On lui recousit l'étiquette, et de nouveau la même scène monstrueuse se produisit. Je le sermonnai, comme font les instituteurs ; un grand garçon qui se trouvait là, un bavard, se mit à sermonner aussi, en répétant des paroles qu'il avait sans doute entendu prononcer à son père, un dvornik1.

— Une première fois il a volé, une seconde fois il a volé, disait-il d'une voix cadencée et grave ; il en prendra l'habitude. Jusqu'où l'amour du gain ne le poussera-t-il pas?

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