‹ L'ecole de Yasnaïa PolianaChapitre 43 sur 59 · avènement des R.omanov; 1812, campagne de Russie · texte numérisé non relu

avènement des R.omanov; 1812, campagne de Russie

lument juste. Comment intéresser l'enfant aux origines du royaume de Russie, alors qu'il ignore ce que c'est que le royaume de Russie, et ce que c'est en général qu'un royaume ? Quiconque a pratiqué les enfants doit savoir que, dans l'esprit de tout petit Russe, l'univers entier est une Russie comme celle qu'il habite ; de même pour l'enfant français ou allemand. Pourquoi tous les enfants, et certains adultes aussi naïfs que les enfants, s'émerveillent-ils toujours que les enfants allemands parlent allemand?...

Le goût de l'histoire se manifeste chez la plupart après le goût de l'art. Nous autres, la fondation de Rome nous intéresse, parce que nous savons ce que c'était que l'empire de Rome dans ses beaux jours, comme nous intéresse l'enfance d'un homme que nous avons connu grand. Le contraste de cette puissance avec la tourbe des premiers colons, voilà où réside pour nous cet intérêt. Nous suivons le

développement de Rome sans cesser d'avoir à l'esprit le tableau de son apogée. La fondation du royaume moscovite nous intéresse, parce que nous savons ce que c'est que l'empire de Russie. D'après mes observations et mes essais, le goût de l'histoire prend racine dans la connaissance de l'histoire contemporaine que donnent la participation aux événements actuels, la passion politique, les opinions politiques, les discussions, la lecture des journaux, et c'est pourquoi l'idée de commencer l'histoire par l'histoire contemporaine doit venir naturellement à tout instituteur réfléchi.

Encore cet été, j'ai fait là-dessus des expériences que j'ai notées. En voici une.

J'avais l'intention d'expliquer, dans cette première leçon, en quoi la Russie se distingue des autres pays, ses limites, le caractère de son gouvernement, qui est-ce qui règne actuellement, comment et quand l'empereur est monté sur le trône.

Le maître. — Où vivez-vous, dans quelle terre ?

Un élève. — A Yasnaïa Poliana.

Un autre. — Dans les champs.

Le maître. — Non, dans quelle terre se trouve et Yasnaîa Poliana, et le gouvernement de Toula?

Un élève. — Le gouvernement de Toula est à dix- sept verstes d'ici : où est-il donc alors? Le gouvernement... gouvernement reste.

Le maître. — Non, cela, c'est le chef-lieu du gouvernement ; mais le gouvernement, c'est autre chose. Eh bien ! dans quelle terre?

Un élève (qui a étudié auparavant la géographie). — La terre est ronde comme une boule...

Au moyen de questions comme celle-ci :

« dans quelle terre vivait auparavant tel allemand qu'ils connaissent? » et « en marchant toujours dans le même sens, où arrivera-ton ? » les élèves étaient amenés à répondre qu'ils vivaient en Russie. Les uns cependant, à la question : « en marchant toujours en avant, dans la même direction, où arrivera-

t-on? » répondirent: « On n'arrivera nulle part. » Les autres dirent qu'on arriverait au bout de l'univers.

Le maître (répétant la réponse de l'élève). — Tu as dit que tu arriverais dans d'autres terres ; où finira donc la Russie, où commenceront d'autres terres ?

L'élève. — ■ Là où commenceront les Allemands.

Le maître. — Alors, si tu rencontres à Toula Gustav Ivanovitch et Karl Fedorovitch, tu diras donc que les Allemands commencent, et que, par suite, commence une autre terre ?

L'élève. — Non, seulement lorsque les Allemands commenceront à se rencontrer en nombre.

Le maître. — Non; en Russie, il y a telles terres où les Allemands se rencontrent en nombre ; voilà Ivan Fornitch qui est de là, et ces terres sont cependant en Russie. Pourquoi donc cela ?

Silence.

Le maître. — Parce qu'ils reconnaissent la même loi que les Russes.

L'élève. — Comment, la même loi? Les Allemands ne viennent pas à notre église, et ils ne mangent pas gras.

Le maître. — Pas cette loi, mais ils reconnaissent le même czar.

Un élève (le sceptique Semka). — Étrange ! Mais pourquoi suivent-ils une autre loi, et reconnaissent-ils notre czar?

Le maître sent la nécessité d'expliquer ce que c'est que la loi, et il demande ce que signifie : « reconnaître la loi, être soumis à une loi. »

Une écolière (une fillette de la cour, vite et timidement). — Reconnaître la loi signifie : se marier.

Les élèves (jetant au maître des regards d'interrogation). — Est-ce bien cela?

Le maître commence à expliquer que la loi

consiste en ceci, que si quelqu'un vole ou tue, alors on le met en prison et on le punit.

Le sceptique Semka. — Mais est-ce que chez les Allemands, il n'y a pas cela?

Le maître. — La loi consiste encore en ceci que, chez vous, il y a des barines, des mougiks, des marchands, un clergé (ce mot de <« clergé » les rend perplexes).

Le sceptique Semka. — Et là-bas, il n'y en a pas ?

Le maître. — Dans certains pays, il y en a, dans d'autres il n'y en a pas. Nous avons le czar russe, et les pays allemands en ont un autre, le czar allemand.

Cette réponse satisfait tous les élèves, et même le sceptique Semka.

Le maître, sentant la nécessité de passer à l'explication des classes, leur demande quelles classes ils connaissent. Ils se mettent à les énumérer : les barines, les mougiks, les popes, les soldats.

— Et puis encore ? demanda le maître.

— Les serviteurs, les bourgeois, les samovarslchiki !

Le maître interroge sur les différences de ces classes.

Les élèves. — Les mougiks labourent, les serviteurs servent les barines, les marchands trafiquent, les soldats se battent, les samovarstchiki fabriquent des samovars, les popes officient, les barines ne font rien.

Le maître expose les véritables différences d'une classe à l'autre, mais il essaie en vain d'expliquer la nécessité des soldats quand on n'est pas en guerre, — seulement pour la sûreté du gouvernement, — et les charges des barines à la cour. Il essaye ensuite d'expliquer ce qui, géographiquement, distingue la Russie des autres pays, il expose que toute la terre est divisée en différents pays, que

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