‹ L'ecole de Yasnaïa PolianaChapitre 44 sur 59 · Fabricants de samovars · texte numérisé non relu

Fabricants de samovars

les Russes, les Français, les Allemands ont partagé la terre, et disent : « Jusqu'ici c'est mien, jusqu'ici c'est tien, » de sorte que la Russie, comme les autres nations, a ses limites.

Le maître. — Comprenez- vous ce que c'est que des limites ? Que l'un de vous me cite un exemple de limite.

Un élève (un garçon intelligent). — Voici. Derrière la butte de Tourkine il y a une limite. (Cette limite, c'est une colonne en pierre qui se trouve sur la route de Toula à Yasnaïa Poliana, et qui marque le commencement du district de Toula.)

Tous les élèves tombent d'accord sur cette définition. Le maître sent la nécessité de leur expliquer les limites en prenant pour exemple un pays qui leur soit familier. Il dessine le plan de deux chambres et montre la limite qui les sépare ; il apporte le plan du village, et les élèves reconnaissent d'eux-mêmes

quelques limites. Il leur explique, c'est-à-dire qu'il croit leur expliquer, que, comme le territoire de Yasnaïa Poliana, la Russie a de même ses limites. Il se flatte de l'espoir que tous l'ont compris ; mais lorsqu'il demande comment reconnaître quelle distance sépare notre endroit des frontières de la Russie, les élèves, sans hésiter, répondent que cela est très facile ; il n'y a qu'à mesurer avec un archine, de chez nous jusqu'à la frontière.

Le .maître. — De quel côté ?

Un élève. — Mesurer directement d'ici jusqu'à la frontière, el inscrire le nombre d'archines trouvé.

Nous revenons aux dessins, plans et cartes. Apparaît la nécesité de la notion — absente — de l'échelle. Le maître propose de tracer le plan du village par rues. Nous commençons à dessiner sur le tableau noir, mais le village entier n'y entre pas, l'échelle ayant été prise trop grande. Nous effaçons, et nous nous

remettons à dessiner à une petite échelle, sur une ardoise* L'échelle, le plan, les frontières s'expliquent peu à peu. Le maître répète tout ce qu'il a dit, demande ce que c'est que la Russie, et où est sa limite.

Un élève. — La terre où nous vivons et où vivent les Allemands et les Tatars.

Un autre. — La terre soumise au czar russe.

Le maître. — Mais où est sa limite ?

Une fillette. — Là où les païens allemands commencent.

Le maître. — Les Allemands ne sont pas des païens ; les Allemands croient aussi en le Christ.

(Ici, explication des religions et des cultes.)

Un élève (avec empressement, tout joyeux, on le voit, de se souvenir). — En Russie il y a des lois : quiconque tue est mis en prison ; et il y a encore différents peuples, les ecclésiastiques ^ les soldats, les barines.

— Semka. — Qui nourrit les soldats?

Le maître. — Le Czar. Pour cela on recueille l'argent de tout le monde, parce qu'ils servent à tout le monde.

Le maître explique encore ce que c'est que le Trésor, et tant bien que mal il leur fait répéter ce qui s'est dit sur les frontières.

La leçon se prolonge à peu près deux heures ; le maître est persuadé que les enfants ont retenu beaucoup de ce qui a été dit, et il maintient dans la même voie les leçons suivantes. Ce n'est qu'à la longue qu'il reconnaît la fausseté de ce système, — et l'absolue absurdité de tout ce qu'il faisait.

J'étais tombé involontairement dans la perpétuelle faute de la méthode abréviative, qui, dans Y Aushauungsunterricht1) a atteint le dernier degré de la monstruosité. Je n'avais donné aux élèves aucune de ces notions nou-

Page 1