Mot allemand. Enseignement abrégé
velles que je prétendais leur donner ; je n'avais réussi, par mon autorité morale, qu'à les obliger de répondre comme je le voulais. Russie, russe, demeuraient les mêmes symboles obscurs du mien, du noire, quelque chose de vague et d'indéfini. La loi demeurait le même mot incompréhensible.
Ces essais, voilà à peu près six mois que je les tentais, el, dans les premiers temps, j'en étais extrêmement fier et joyeux : ceux à qui je les soumettais les trouvaient très remarquables et intéressants. Mais après une interruption de trois semaines pendant lesquelles je ne pus m'occuper moi-même de l'école, je voulus reprendre ce que j'avais commencé, et je me convainquis alors que tout cela n'était que bagatelle et trompe-l'œil. Pas un
élève ne put me dire ce que c'était que la Russie, ce que c'était que la frontière, ce que c'était que la loi, et quelles étaient les limites du district de Krapivenski. Tout ce qu'ils avaient appris, ils l'avaient oublié, mais ils ne laissaient pas de savoir tout cela à leur façon.
Je reconnaissais ma faute ; mais cette faute consistait-elle dans la méthode d'enseignement, qui était mauvaise, ou dans l'idée même de l'enseignement ? ce point restait encore douteux pour moi. Peut-être est-il impossible, jusqu'à une certaine période du développement général et sans le secours des journaux et des voyages, d'éveiller chez l'enfant le goût de l'histoire et de la géographie, peut-être trouvera-t-on (j'essaie toujours et je cherche) le moyen d'atteindre ce but. Je sais seulement une chose, c'est qu'on ne l'atteindra point par l'étude des prétendues histoires et géographies, c'est-à-dire par l'étude d'après
des livres, laquelle tue l'intérêt au lieu de le faire naître.
J'ai fait encore d'autres essais d'enseignement de l'histoire en commençant par notre époque, et trouvé des procédés fort satisfaisants. Je leur disais la campagne de Crimée, le règne de l'empereur Nikolaï, l'histoire de 1812, tout cela dans le ton du conte, faux historiquement, et en groupant les événements autour d'un seul personnage. Le plus grand succès, comme il fallait s'y attendre, fut pour le récit de la guerre avec Napoléon.
Cette classe est restée l'un des moments mémorables de notre vie. Jamais je ne l'oublierai. Depuis longtemps déjà, j'avais promis aux enfants que je raconterais l'histoire par la fin, et l'autre instituteur par le commencement, — qu'ainsi nous nous rencontrerions. Mes élèves du soir s'étant dispersés de côté et d'autre, je vins dans la classe d'histoire Russe : on parlait de Sviatoslav. Cela
les ennuyait. Sur un haut banc, comme toujours, trois fillettes s'étaient perchées côte à côte, trois filles de mougiks enveloppées dans leurs fichus. L'une d'elles s'endormit. Michka me poussa :
— Regarde donc, nos coucous sont perchés, l'un s'est endormi.
On eût dit absolument un coucou.
— Raconte mieux parla fin, dit quelqu'un. Et tous se levèrent.
Je m'assis et commençai à raconter.
Comme toujours se continuèrent, pendant deux ou trois minutes, le tapage, les plaintes, les poussées. Qui se glissait sous la table, qui sous les bancs, qui grimpait sur la table, qui sur les épaules ou les jambes des autres ; puis tout s'apaisa. Je commençai par Alexandre Ier ; je racontai la Révolution française, les succès de Napoléon, son usurpalion, et la guerre qui se termina par la paix de Tilsitt. Dès que j'eus montré le théâtre de
la lutte reporté chez nous, de tous les cotés partirent des exclamations, des paroles de vif intérêt.
— Quoi donc ! il va nous conquérir aussi? — N'aie pas peur, Alexandre lui rendra la
pareille, dit un autre qui savait l'histoire d'Alexandre.
Mais je dus les désenchanter ; le temps n'était pas encore arrivé. Ce qui les indignait, c'est qu'on voulût donner à Napoléon la sœur du czar en mariage, et que le czar s'entretînt avec lui d'égal à égal sur le pont.
— Attends ! disait Petka avec un geste de menace.
— Allons ! allons ! raconte !...
Lorsque Alexandre refusa de se soumettre, c'est-à-dire déclara la guerre, tous les élèves exprimèrent leur approbation. Lorsque Napoléon, avec douze nations, marcha sur nous, soulevant l'Allemagne, la Pologne, tous furent bouleversés.
L'Allemand, mon ami, se trouvait dans la pièce.
— Ah! vous aussi, contre nous? lui dit Petka (le meilleur conteur).
— Allons, tais-toi ! crièrent les autres.
La retraite de nos troupes fît souffrir nos auditeurs ; de tous côtés partaient des : pourquoi? des : comment? On injuriait Koutouzov et Barklaï.
— Ton Koutouzov est pitoyable !
— Attends un peu ! disait un autre.
— Mais pourquoi s'est-il sauvé? demanda un troisième.
Lorsque nous en fûmes à la bataille de Borodino, et que je dus finalement leur dire que nous n'avions pas vaincu, ils me firent de la peine : on voyait que je leur portais à tous un coup terrible.
— Si nous n'avons pas vaincu, eux non plus ! Lorsque Napoléon vint à Moscou, attendant
les clefs et les hommages, ce fut un long cri
de révolte. L'incendie de Moscou fut approuvé, cela va sans dire. Enfin arriva le triomphe, — la retraite...
« — Dès que Napoléon eût quitté Moscou, Koutouzov lui donna la chasse et commença à le battre, » disai-je.
— Il le lui a fait voir! dit Petka qui, tout rouge, assis tout contre moi, crispait dans son agitation, ses minces doigts noirs. C'est son geste habituel.
Dès qu'il eût dit cela, un frémissement d'enthousiasme fier secoua la classe entière. Un petit manqua d'être écrasé sans qu'on s'en aperçût :
— A la bonne heure !
— Tiens ! les voilà, les clefs ! etc.
Je continuai par raconter comment nous chassâmes les Français. Ce leur fut douloureux d'apprendre que l'un des nôtres arriva trop tard sur la Bérésina ; il fut conspué ; Petka grommela même :
— Moi je l'aurais fusillé pour ce retard ! Ensuite la pitié nous prit pour les Français
gelés. Puis nous passons la frontière, les Allemands, jusqu'alors contre nous, se déclarent pour nous. De nouveau les élèves tombent sur l'Allemand qui se trouvait là.
— C'est donc ainsi que vous vous conduisez ? D'abord contre nous, et, quand nous sommes les plus forts, avec nous?
Et soudain tous se lèvent, en poussant des « ouf! » dont l'écho va retentir jusque dans la rue. Quand ils sont un peu calmés, je continue; je leur conte comment nous avons reconduit Napoléon jusqu'à Paris, comment nous avons rétabli le vrai roi sur son trône, et triomphé, et banqueté. Mais les souvenirs de la guerre de Grimée nous gâtent notre joie.
— Attends un peu, dit Petka en frappant du poing, attends, quand je serai grand je leur rendrai la pareille ! Si nous nous retrou-
vions à la redoute de Schevardinski ou au mamelon de Malakof, nous les reprendrions ! Il était déjà tard lorsque je terminai. A cette heure-là, les enfants ont l'habitude de dormir. Personne ne dormait; jusqu'aux petits yeux des coucous qui brillaient. Comme je me levai, de dessous mon fauteuil à l'étonnement général, sortit Taraska ; il me jetait des regards à la fois sérieux et animés.
— Comment t'es-tu fourré là?
— Il y est depuis le commencement, dit quelqu'un.
Pas besoin de lui demander s'il avait compris ; on le voyait à sa physionomie.
— Tu vas raconter? demandai-je.
— Moi?
Il réfléchit.
— ... Je raconterai tout.
— Je raconterai à la maison.
— Et moi aussi.
— Et moi...
— N'y en a-t-il plus ?
— Non.
Et tous de s'élancer dans l'escalier, qui jurant de rendre la pareille aux Français, qui invectivant l'Allemand, qui répétant comment Koutouzov s'était revanche.
— Vous avez raconté absolument à la russe, me disait le soir l'Allemand contre lequel on avait poussé des « ouf! » Si vous l'entendiez raconter chez nous, cette histoire ! Vous n'avez rien dit des batailles allemandes pour la liberté.
Je tombai d'accord que mon récit n'était pas de l'histoire, mais un conte propre à éveiller le sentiment national.
Donc, en tant qu'enseignement de l'histoire, cet essai n'est pas plus heureux que le premier.
Je m'y pris de même pour enseigner la géographie. Avant tout, je commençai par la géographie physique. Je me rappelle la première leçon. Je ne tardai pas à m'embrouiller. J'obtenais des résultats qui n'étaient point ceux que je recherchais ; je ne savais pas, notamment, ce que je voulais qu'apprissent de petits mougiks de dix ans. Je sus expliquer le jour et la nuit, mais je me perdis
dans l'explication de l'hiver et de l'été. En rougissant de mon ignorance, je recommençai ; ensuite j'interrogeai nombre de mes connaissances, des personnes intelligentes, et nul, en dehors des jeunes gens frais émoulus de l'école et des instituteurs, nul ne put s'en tirer sans sphère. Je prie tous ceux qui me lisent de vérifier cette observation. J'affirme que, sur cent personnes, une seule sait cela, bien que tous les enfants l'apprennent.
De nouveau je répétai l'explication, et, à l'aide d'une bougie et d'une sphère, je me fis comprendre parfaitement, à ce qu'il me semblait. On m'écoutait avec beaucoup d'attention et d'intérêt (ce qui les intéressait le plus, c'était de savoir ce que leurs pères se refusaient à croire, et de se vanter de leur science).
A la fin de mon explication sur l'hiver et l'été, le sceptique Semka, le plus intelligent de tous, m'arrêta par cette demande :
— Mais comment donc, la terre marche.
et notre isba est toujours à la même place ? Elle devrait se déplacer !
Et je fis cette réflexion : si mon explication dépasse de mille verstes la portée du plus intelligent, qu'est-ce que les plus obtus y doivent comprendre ?
Je repris la question, j'expliquai, je dessinai, je citai toutes les preuves de la rondeur du globe : les voyages autour du monde, l'apparition du mât avant le tillac d'un navire, et les autres ; puis me berçant de la pensée qu'on m'avait compris, je leur fis écrire la leçon. Tous écrivirent :
« La terre est comme une boule... »
Ici la première preuve, puis la seconde,
La troisième preuve, ils l'avaient oubliée, et vinrent me la demander. On voyait que leur principal souci était de se rappeler les preuves. Non pas une fois, non pas dix fois, mais des centaines de fois je revins sur mes explications, et toujours sans succès. A un examen,
tous les élèves répondraient et répondront maintenant d'une manière satisfaisante, mais je sens qu'ils ne comprennent pas, et me rappelant que moi-même j'étais arrivé à trente ans sans comprendre, je les excuse. Comme moi dans mon enfance, eux croient maintenant sur parole que la terre est ronde, etc., et ne comprennent pas. Moi, jadis, je comprenais encore moins, car, dans ma première enfance, ma niania1 me contait qu'au bout de l'univers le ciel se rencontre avec la terre, et que là les babas, au bord de la terre, lavent leur linge dans la mer et ['étendent sur le ciel. Nos élèves ont grandi et maintenant encore persévèrent dans les idées absolument inverses de celles que je veux leur inculquer. Il faudra encore un long temps pour effacer ces explications, et l'image qu'ils se forment de l'univers, avant qu'ils puissent com-