‹ L'ecole de Yasnaïa PolianaChapitre 49 sur 59 · Auberge · texte numérisé non relu

Auberge

L'ECOLE J)E YASNAIA POLIANA 287

dés par ce même air qui lue un homme fraîchement arrivé.

On dira :

— Qui donc a dit que les connaissances et les arts de notre classe intelligente sont faux? Pourquoi, de ce que le peuple ne les accepte pas, concluez- vous leur fausseté?

Toutes ces questions se résolvent très-simplement :

— Parce que nous sommes des mille, et qu'ils sont des millions.

Je poursuis ma comparaison avec un phénomène physiologique reconnu. Un homme vient de l'air frais dans une salle basse, où l'on a beaucoup fumé, beaucoup respiré.

Toutes ses fonctions vitales sont encore intactes ; son organisme, par la respiration, se nourrissait d'oxygène puisé largement dans l'air pur. Sous l'action du même fonctionnement machinal de l'organisme, il commence à respirer dans la salle infectée ; les gaz nui-

sibles se mêlent à son sang en grande quantité ; l'organisme s'affaiblit (souvent arrive la syncope, parfois la mort) ; tandis que des centaines d'hommes continuent à respirer et à vivre dans ce même air vicié, par celte unique raison que toutes leurs fonctions se sont amoindries, en d'autres termes, qu'ils sont plus faibles, vivent moins.

On me dira :

— Ils vivent autant les uns que les autres, et qui décidera quelle vie est plus normale et meilleure, puisque, inversement, il arrive à l'homme qui sort d'une atmosphère viciée pour entrer dans un air pur, il lui arrive souvent de tomber en syncope ?

La réponse est facile : non pas même un physiologiste, mais un homme simple, avec son gros bon sens, dira :

— Où les hommes vivent-ils le mieux, dans l'air pur ou dans les prisons infectées?

Et il décidera d'après la mortalité compa-

rée. Le physiologiste, lui, analysera les fonctions de l'un et de l'autre, et dira que les fonctions sont plus vivaces et la nutrition plus complète chez celui qui vit dans lair pur.

Il existe le même rapport entre les arts de la classe prétendue intelligente et les arts que réclame le peuple : je parle de la peinture, de la sculpture, de la musique et de la poésie. Un tableau d'Ivanov provoquera chez le peuple cet étonnement qu'on éprouve devant l'habileté technique, mais pas le moindre sentiment poétique ou religieux, tandis que ce même sentiment surgira devant le tableau mal gravé qui représente Ivan de Novgorod et le diable dans une buire *. La Vénus de Milo n'excitera que ce dégoût légitime qu'on sent

1. Nous attirons l'attention du lecteur sur ce tableau étrange, remarquable par l'intensité du sentiment religieux et poétique, et qui est à la peinture russe contemporaine ce qu'est la peinture de Fra Beato Angelico à celle de l'école de Michel-Ange. (Note de l'auteur.)

devant la nudité, devant l'impudeur d'une femme. Le dernier quatuor de Beethoven ne semblera qu'un bruit désagréable, dont le seul intérêt sera que l'un y joue du grand violon, l'autre du petit. La meilleure œuvre de notre poésie, le poème lyrique de Pouchkine, apparaîtra comme une enfilade de mots, et, quant au fond, comme de méprisables bagatelles.

Mais introduisez l'enfant du peuple dans ce inonde — vous pouvez le faire et vous le faites constamment par la hiérarchie des établissements d'instruction, des académies, des classes d'art : — alors il sentira, et sentira profondément, et le tableau d'Ivanov, et la Vénus de Milo, et le quatuor de Beethoven, et le poème lyrique de Pouchkine. Mais, en entrant dans ce monde, il cessera de respirer à pleins poumons, et, s'il lui arrive d'en sortir encore, l'air frais qui l'enveloppera lui fera mai. La réponse qu'en matièrejde respiration feront le sens commun et la physiologie, le

même sens commun et la pédagogie (non point celle qui trace des programmes, mais celle qui essaie de trouver les meilleures méthodes de renseignement et ses lois) la feront en matière d'art, à savoir que celui-là vit mieux et plus pleinement qui ne vit point dans la sphère des arts de notre classe intelligente, que le besoin de Fart et les jouissances qu'il procure sont bien plus complets, bien plus légitimes dans le peuple que chez nous. Le sens commun répondra cela parce qu'il voit heureuse et puissante, non par le nombre seulement, la majorité qui vit en dehors de cette sphère ; le pédagogue analysera les facultés de l'âme chez ceux qui vivent dans notre milieu et en dehors de ce milieu ; il analysera, lors de l'introduction des hommes dans une salle infectée, c'est-à-dire lors de l'initiation à nos arts des jeunes générations, les causes de ces syncopes, de ces dégoûts qui saisissent les êtres sains et frais

lorsqu'on les introduit dans une atmosphère artificielle et les causes de la diminution de leur âme ? et il conclura que le droit du peuple à l'art est plus légitime que celui de la minorité dépravée des classes soi-disant intelligentes.

Je faisais ces observations sur deux branches de nos arts que je connais mieux et que j'ai jadis aimées avec passion, la musique et la poésie. Et il est dur de se dire :

— J'en suis venu à cette conviction, que tout ce que nous avons fait dans ces deux branches est faux, exclusif, sans portée, sans avenir, et nul en comparaison des besoins du peuple, et même des œuvres dont nous trouvons chez lui des échantillons. Je suis con-

vaincu que tel poème lyrique, comme par exemple :

Je me rappelle le moment merveilleux

que les chefs-d'œuvre de la musique, comme la dernière symphonie de Beethoven, ne sont pas aussi absolument, aussi complètement beaux que la chanson de Vagnka-le- Sommelier et la mélodie En aval de notre fleuve Volga; que Pouchkine et Beethoven nous plaisent, non parce qu'ils expriment la beauté absolue, mais parce que nous sommes aussi dépravés que Pouchkine et Beethoven, parce que Pouchkine et Beethoven flattent également notre irritabilité anormale et notre faiblesse. Quant à ce paradoxe usé jusqu'à la banalité que l'intelligence du beau exige une certaine préparation, qui a dit cela, pourquoi, qu'est-ce qui le prouve? Ce n'est qu'un fauxfuyant pour sortir de l'impasse où nous a

acculés la fausseté de notre point de vue, le privilège de l'art exclusif à une seule classe. Pourquoi la beauté du soleil, la beauté d'un visage humain, la beauté d'une chanson populaire, la beauté de l'amour et du sacrifice, sont-elles accessibles à chacun et n'exigentelles pas de préparation ?

Je sais que la plupart ne verront là qu'un bavardage, le droit de la langue sans os *, mais la pédagogie, — la pédagogie libre, — par la voie de l'expérience, élucide plusieurs de ces questions, et les transporte, parla répétition innombrable des mêmes phénomènes, du domaine des illusions et des raisonnements dans le domaine des thèses prouvées par les faits. Pendant des années, je me suis évertué vainement a iuitier les

1; Traduction littérale. Locution russe, pour exprimer que la langue, n'ayant pas d'os, peut se mouvoir à sa guise, et, par suite, dire ce qu'elle veut, parler à tort et à travers.

élèves aux beautés poétiques de Pouchkine et de toute notre littérature. La même expérience a été faite par une foule innombrable d'instituteurs, — et non pas dans la Russie seule ; — si tous ces instituteurs s'interrogent sur les résultats de leurs efforts et s'ils veulent être sincères, tous reconnaîtront que leurs tentatives pour développer le sentiment poétique avaient pour principale conséquence d'en inspirer le dégoût, que les natures les plus poétiques manifestaient une invincible répugnance pour toutes ces explications... Pendant des années, dis-je, je m'évertuai sans jamais rien obtenir, — et je n'avais qu'à ouvrir le recueil de chansons de Ribnikov pour que les aspirations poétiques des élèves eussent aussitôt une satisfaction complète, et une satisfaction que moi, en comparant la première venue de ces chansons avec la meilleure œuvre de Pouchkine, je ne pouvais pas ne pas trouver légitime. La même chose m'est arri-

vée avec la musique, dont je vais m'occuper maintenant.

J'essaierai de résumer tout qui a été dit cidessus. Sur la question : « Les beaux-arls l sont-ils nécessaires au peuple? » les pédagogues hésitent d'ordinaire et s'embrouillent (le seul Platon a décidé hardiment et négativement la question).

On dit :

— Il le faut, mais avec de certaines restrictions; donner à tous la faculté d'être artistes est nuisible à l'ordre social.

On dit :

— Certains arts ne peuvent exister à un certain degré que dans une certaine classe de la société.

On dit :

— Les arts doivent avoir leurs serviteurs exclusifs, adonnés à une tâche unique.

Page 1