LA PAYE DU MODÈLE
L’ATELIER DE PEINTURE
Les élèves décident eux-mêmes la pose. Les uns la veulent assise, les autres la veulent debout; on discute le mouvement, on discute l’éclairage; le modèle se tourne et se retourne, penché ou renversé, familier ou tragique : on lui demande une attitude, et une autre, et une autre encore, jusqu’à ce qu’enfin on en trouve une qui satisfasse la majorité de l’atelier.
On vote alors par mains levées, et ce sont des querelles et des réclamations de la minorité quand un élève peu scrupuleux cherche, — cela s’est vu, — à faire triompher son choix en levant les deux mains.
Puis on fait l’appel, qui a lieu dans l’ordre du dernier classement. Deux fois par mois, le professeur classe les élèves d’après le mérite de leurs études.
Pendant la première heure de travail, qui se passe dans un silence relatif, tout le monde étant occupé à planter sa figure d’aplomb, l’atelier s’emplit peu à peu de modèles, qui viennent se montrer pour tâcher d’obtenir une semaine. On les retient quelquefois deux et trois mois à l’avance.
Ils vont s’asseoir autour du poêle en attendant de poser un apôtre ou un dieu; Jupiter sèche ses gros souliers fumants; saint Jean-Baptiste partage sa chique avec Thraséas; Éros se met les doigts dans le nez et regarde cl’un œil d’envie la Madeleine repentante et enrhumée, qui mange de la réglisse et ne la partage pas. Une Faunesse à l’épaisse chevelure tricote un bas d’une couleur indéfinissable.
Tout ce monde jase en sourdine. Parfois les voix s’élèvent... Alors le massier jure... Éros rougit, la Faunesse reprend son tricot, la Madeleine, sa réglisse, le sénateur se remet à chiquer en silence, et Jupiter baisse la tète...
Le moment du repos arrivé, — il arrive toutes les heures,
L’ÉCOfiE des beaux-arts.
- dieux et déesses se déshabillent et montent à tour de rôle sur la table à modèle, donnent leur répertoire de poses, se tournent de dos, de face, de profil, avec des gestes dignes ou furieux, les yeux noyés d’extase ou voilés de tristesse; l’atelier les discute et vote une semaine à ceux qui ont réuni le plus de suffrages.
Parfois, poussé par la misère, un vieux à la face trouble vient se montrer. Débarrassé de ses haillons, il apparaît, le dos voûté, les jambes cagneuses, les chairs flasques, sans caractère et sans couleur, ridiculement hideux, étalant sa décrépitude sous la lumière crue de l’atelier... 11 s’attarde là, timide et le regard oblique, cherchant à lire sa sentence dans les yeux qui se détournent... Va-t-on lui donner du pain pour quelques jours? ou le rejeter, mourant de faim, sur le pavé?
Parmi ces jeunes gens qui font profession de se moquer de tout, pas un geste de critique, pas un mot de raillerie. Rien qu’un silence pesant.
Le massier, qui tout à l’heure rudoyait les modèles, se fait une voix plus douce, cherche des raisons :
- Nous avons déjà trop de monde... Il faudrait attendre cinq ou six mois...
— Cinq ou six mois!...
Oui : ainsi, vous voyez, c’est impossible...
Le malheureux se rhabille, désappointé; à travers des frissons, ses lèvres murmurent quelque chose.
Pour le consoler, le massier prend son adresse.
Nous verrons plus tard, ajoute-t-il.
Et, nu le reconduisant, il lui glisse dans la main une pièce blanche.
C’est la masse qui paiera.
L’ATELIER DE PEINTURE
Le travail recommence.
Déjà quelques élèves ont fini d’indiquer leur figure; ils vont commencer à l’ébaucher; l’un d’eux, tout en préparant sa palette, entonne un refrain qu’un camarade continue, et bientôt l’atelier tout entier chante à tue-tête...
Puis, le chœur terminé, une fanfare enrouée retentit au milieu du silence :
— Cocorico !
Au chant du coq saluant l’aurore répond le couin-conin des canards en train de barboter, le bavardage inquiet des poules qui pondent, et le gloussement éperdu des dindons. Les porcs grognent, faisant la basse : quelques chevaux se mettent à hennir; des bœufs mugissent; tous les grondements et tous les cris de l’étable et de la basse-cour vont se confondant; un chat miaule dans un coin, une grenouille coasse dans l’autre; là-bas un rossignol égrène ses vocalises...
Et, de plus en plus, la fumée des cigarettes monte, s’épaissit , noyant d’un brouillard les murs gris où s’allongent les caricatures des camarades, têtes énormes et corps minuscules. On s’interpelle d’un bout à l’autre de l’atelier.
Pourquoi ne chante-t-on plus là-bas? Une discussion vient de s’élever; il s’agit d’éthique et d’esthétique. Celui-ci est pour la couleur avant tout, cet autre avant tout pour le dessin.
— Tu n’es qu’un Delacroix raté!
— Et toi qu’un sous-Ingres !
On s’échauffe, on gesticule. Parfois même on se jette des bi ’osses à la tète. Comme une flèche légère, la brosse part, fend l’air... et va tatouer le visage d’un camarade bien tranquille, qui 11e prenait aucune part à la querelle...
— Dig! din ! don !...
La querelle cesse...
— Dig ! din ! don!... Dig! din! don!...
Voilà toutes les cloches en branle : L Angélus succède aux matines et le tocsin succède au glas... Après le carillon joyeux des campaniles italiens, l’appel haletant des beffrois du Nord qui jettent leurs notes sourdes sur les villes en fureur...
Cependant, le modèle, immobile et digne, le front sévère, le bras étendu, regarde fixement à travers le vitrage le sommet des arbres de l’ancien hôtel de Caraman-Chimay ; il domine de sa haute stature cet orage de clameurs et ce nuage de fumée; et l’on dirait Neptune arrêtant du geste la convulsion des vagues écumantes !...
L’heure arrive du second repos.
On se lève, on s’étire; des groupes se forment; on cause, on décroche les fleurets; celui-ci balance des haltères, celui-là se suspend à la barre fixe et multiplie les rétablissements, lentement, les jambes horizontales.
Le nouveau, lui, fait les courses et les commissions des anciens.
Le massier l’envoie chercher un sou de lait, qui, coupé d’eau, servira à fixer le fusain sur la toile, ou deux sous de savon noir pour nettoyer les brosses.
Moi, il me faut une pipe, — une flamande! Et surtout ne te trompe pas, hé! nouveau !...
Moi, deux sous de tabac!
— Moi, un petit pain !
— Flamande!
Quand ils sont plusieurs, les nouveaux se relayent.