LE MARCHAND DE COULEURS
Après les modèles, les seules personnes à qui il soit permis de pénétrer dans les ateliers pendant les séances sont les marchands de couleurs et les marchands de photographies, documents artistiques, etc. — Nous retrouverons ces derniers dans les ateliers d’architecture.
Parmi les marchands de couleurs, la première place revient de droit au père Chabod, leur doyen, le préféré des élèves.
Non qu’il vende meilleur marché que les autres ses tubes de cobalt ou de laque fine; mais il est bon vivant, il sait rire aux plaisanteries, et il accepte de la meilleure grâce du monde les épithètes fantaisistes dont on agrémente parfois son nom; de plus, ses couleurs sont bonnes; et puis, — et voilà le secret de sa popularité, — il fait crédit, largement, à tout élève de l’École.
Il vient régulièrement tous les lundis, et, une fois ou deux par semaine, il passe voir si quelques-uns de ses amis les peintres ne manquent de rien. Il s’en assure lui-même, leur épargne toute peine, et visite les boîtes à couleurs ouvertes sur les tabourets.
- — Tiens! Vous n’avez plus de noir de pêche?... Et vous, plus de brun rouge?... Ah ! si je n’étais pas venu, il ne vous serait pas resté assez d’ocre jaune pour finir votre figure...
Bref, c’est une incarnation de la Providence que le père
Chabocl. — Une drôle d’incarnation par exemple! Trapu, solide, avec de petits yeux malins dans une grosse figure fraîche encadrée d’une épaisse barbe grise, réjouissant à voir quand, une large boîte à couleur sur le dos, un paquet de toiles sous chaque bras, il oppose son bon gros rire à une grêle de calembredaines.
Quelquefois un concurrent vient offrir sa marchandise.
— Pas besoin de couleurs, Messieurs?
Mais il a beau étaler ses tubes, personne ne les regarde; et, si l’on apprend que le père Chabod est dans l’atelier voisin, tout le monde se met à hurler :
— Ohé ! Chabod !
Les cris durent jusqu’à ce que, réjoui, triomphant, Chabod fasse son entrée...
Sur quoi, le concurrent plie bagages, et s’en va.
HÉSITATIONS
Sans être encore devenu un ancien, le nouvel arrivé n’est plus le nouveau; d’autres ont hérité de ce titre et des prérogatives qui y sont jointes.
Débarrassé des corvées, habitué à l’atelier, il travaille ferme maintenant... Mais que de tourments, réels cette fois! que de tâtonnements, que d’hésitations avant d’arriver à se conviiincre que toutes les manières de dessiner sont bonnes, que ce qu'il faut chercher d’abord c’est à voir juste et à faire juste, et que b' procédé importe peu.
HESITATIONS
Un camarade réussit une figure, poussée, bien modelée, les valeurs justes, en se servant de tortillons. Vite! voilà notre débutant qui achète des tortillons, et qui s’ingénue à modeler sa figure et à chercher des valeurs.
Un autre camarade achève un bon dessin au fusain?
— Ah! tu préfères le fusain, toi?
— Mais oui! Lâche donc le tortillon! Ça fait mou!...
— C’est vrai !
— Et n’ajoute donc pas de fond! Ça t’entraîne à négliger la ligne... C’est de la peinture que tu fais là en recherchant les valeurs. Quand on dessine, il faut faire du dessin; une bonne construction et la ligne, tout est là.
Et voilà les tortillons au diable !
... Ça ne marche pas trop bien non plus, le fusain... Mais aussi le sien est trop dur; ce qu’il faut, c'est du fusain mou...
— N’est-ce pas? ancien...
— Je crois bien! Très mou! On l’écrase avec le pouce, et ça donne une touche grasse, de la belle chair!
— Voilà !
Le patron lui a bien dit que la tête de son bonhomme ne tenait pas sur les épaules, et que le bras était mal emmanché, ce qui pouvait netre pas précisément la faute du fusain ; mais c’est égal, il s’en tient au fusain mou.
Il en achète trois boîtes ! de quoi dessiner pendant un an !...
... Allons! bon! Ça ne va pas encore... Très joli, le fusain mou : très joli, mais sale. 11 faudrait trouver entre les deux.
Sur ces entrefaites , arrive un concours de médailles, son premier concours!... Il y triomphera, sûrement! Car il l’a trouvé, son fameux fusain, ni trop mou, ni trop dur. A lui la médaille !...
On affiche les noms des médaillés... Le sien n’y est pas!
Il court voir les dessins récompensés... — Parbleu! ça n’est pas étonnant!... Tous ces dessins sont au crayon.
Et les farceurs de camarades qui lui recommandaient le fusain !... Assez de fusain !...
— A moi les crayons!
Il en achète de toutes les marques, de tous les numéros, et le voilà à crayonner jusqu’au prochain concours...
Fatalité! Les trois dessins primés sont un fusain, un dessin tortillonné avec fond, et un sans fond... Et lui qui ne s’apercevait pas que le crayon fait sec, horriblement sec! Miséricorde !...
A la fin, il prend son parti, envoie promener tous les systèmes, dessine avec ce qui lui tombe sous la main, et fait des progrès; à son troisième concours, il arrive sans prétention et sans espérance; il commence son dessin avec un bout de fusain ramassé dans la cour, le continue avec un tortillon trouvé à sa place, l’achève avec un crayon prêté par un camarade, — et enlève la médaille.
Quand du dessin il passe à la peinture, les difficultés sont encore plus sensibles; les hésitations durent des années.
Que de fois il change sa palette, revient à sa première formule, la quitte, la reprend et la modifie, indéfiniment!
Le nouveau commence d’ordinaire par copier la palette d’un ancien, qui, à tort ou à raison , passe pour un coloriste,
et le voilà parti!... Pas loin. 11 ne va guère sans s’arrêter. Il voit dans la nature un tas de tons qu’il ne trouve pas sur sa palette; le modèle blond aux chairs blanches, nacrées, a des demi-teintes bleuâtres d’une transparence exquise, et lui,
HESITATIONS
qui les voit si bien, ne peut pas les attraper... Les couleurs nécessaires doivent lui manquer! Il n’y arrivera jamais avec sa gamme actuelle.
Il pose sa palette, et fait un tour dans l’atelier pour voir ce que font les camarades... En voilà un qui les a réussies, ces impossibles demi-teintes; il les a toutes, et toutes justes, et d’une finesse!
Le nouveau vient regarder sa palette.
— Avec quoi as-tu donc fait tes demi- teintes? Je ne peux pas y arriver.
— Avec du bleu céleste, mon ami ! Le bleu céleste, il n’y a que ça !
— Tu m’en diras tant! Et moi qui m’exterminais! Je n’ai que du cobalt, de l’outremer et du bleu de Prusse. Comment voulez-vous peindre sans bleu céleste?...
Il court en chercher.
Il en trouve aisément; mais le bleu, même céleste, n’est pas le bonheur. — Qu’il manque de notes encore à sa gamme! De tons et de demi-tons !
Il écrase d’autres couleurs à côté de celles qu'il avait déjà : au bout d’une semaine il a sur sa palette vingt-cinq couleurs, et ne s’y reconnaît plus du tout. Nouvel et pire embarras.
Les camarades lui donnent des conseils, tous à qui mieux mieux :
— Voyons, mon vieux; tu ne t’en tireras pas! Racle-moi donc ce bitume! Ça ne vaut rien du tout; ça ne sèche jamais, ça craque et ça repousse. Avec du noir, de la terre de Sienne naturelle et une pointe de laque, tu obtiendras un ton analogue. Laisse le bitume à Prudhon !
- Eli bien, et ces verts? Pourquoi tous ces verts? Autant de couleurs inutiles.. N’as-tu pas tes bleus et tes jaunes qui te donneront tous les verts imaginables?... Rappelle-toi donc que Carolus n’a sur sa palette que sept couleurs.
— Mon cher, Velasquez n’a jamais employé de laque pour ses figures, jamais de la vie! Il ne se servait que de brun rouge; c’est plus solide et plus nature.
— Ne les écoute pas ! La laque et le bitume ! Pas de peinture sans ça! — Ça ne sèche pas? Mets du siccatif de Courtray, très peu : pas de siccatif de Harlem, surtout! ça poisse!... La laque et le bitume, je te dis! Tiens! regarde plutôt!
Et, du bout des doigts, légèrement, effleurant ses couleurs comme un pianiste son clavier, le partisan du bitume et de la laque lui compose sur le coin de sa palette une série de mélanges savants... Et tous les deux, la tète penchée, se touchant du front, restent un quart d’heure absorbés, le sang aux joues...
- Quelle transparence ! Quelle chaleur de ton!...
Eà-dessus, le pauvre nouveau, qui ne sait plus du tout où
il en est, supprime ses couleurs et en prend d’autres, et, plus il change, plus c’est la même chose. Il s’embrouille et voit de moins en moins.
L’éducation de l'œil une fois faite, il trouvera dans la palette la plus simple tous les tons nécessaires.
Valiez pas croire au moins que les anciens qui donnent au nouveau tant de conseils contraires, les lui donnent pour
LE PÈRE CHABOD.