‹ L'école des beaux-artsChapitre 13 sur 95 · I/ANTIQUE ET L’ANTIQUAIRE · texte numérisé non relu

I/ANTIQUE ET L’ANTIQUAIRE

le malin plaisir de l'embarrasser. Non ! chacun d’eux est sincère autant que convaincu. Chacun a ses opinions et ses préférences, auxquelles il tient dur comme fer.

Un critique se désolait récemment de ne plus trouver chez les jeunes peintres d’aujourd’hui la belle passion pour leur art, l’amour frénétique pour leurs professeurs, qu’avaient les rapins de son temps. La chaleur de convictions de ceux-ci se traduisait parfois, avouait le critique désolé, par des discussions passablement violentes; mais cette brutalité même attestait un réel enthousiasme, un culte ardent de l'idéal, etc., etc.

Ce critique s’attache trop à ses souvenirs personnels; il connaît mal ceux qu’il condamne si vite; il n’a jamais entendu un « plein-airiste » discuter avec un « pas plein-airiste », un émule de Manet avec un admirateur de Jean-Paul Laurens. Il n’a jamais vu un impressionniste en venir aux mains avec un « tout au dessin ». Il saurait, s’il les avait un peu fréquentés, qu’il est plus facile d’arracher un os à un bouledogue qu’une abjuration artistique à un élève de l’École, et que les rapins d’aujourd’hui, quand leur idéal est en jeu, s’attrapent avec autant de vigueur que ceux de son temps.

l’antique et l’antiquaire.

Le concours des places a créé « l’antiquaire ».

Partout ailleurs, ce mot d’antiquaire évoque un petit vieillard maigre et rabougri, dont le nez crochu domine une

barbe blanche, dont les yeux aigus clignotent sous de larges lunettes vertes. A l’Ecole, les antiquaires sont de tout jeunes gens, les guignards qui n’ont pas eu de chance au concours des places, et qui, ne possédant pas les ressources nécessaires pour aller étudier la nature au dehors, dans un atelier libre, se voient condamnés à travailler pendant six mois dans la salle des Antiques, copiant tour à tour la Vénus ou le Discobole, le Marins à l'œil creux, ou le Néron aux lourdes mâchoires, l’épais Vitellius ou le Lucius Verus aux cheveux frisés.

Tous les matins, l’antiquaire vient prendre son carton chez le concierge, qui le lui garde moyennant une rétribution mensuelle d’un franc; il traverse les deux cours; il entre, et le voilà

Marchant et respirant dans un peuple de Dieux!

Va-t-il s’arrêter dans le vestibule, où s’alignent des statues égyptiennes au nez de sphinx, aux yeux bridés, aux rotules rentrantes, les unes assises l’ibis au front, dans une pose hiératique, les mains sur les cuisses, les autres debout et raides, comme déjà serrées dans les bandelettes funèbres? Va-t-il copier ces curieux bas-reliefs venus du Nil où s’allongent, ici une lile d’oiseaux, là une bande d’ânes qui se pressent à l’abreuvoir? — ou cet Hercule énorme appuyé sur sa massue? ou ces torses admirables? ou cette Électre virile, dont la tunique élégamment drapée laisse saillir l’épaule, et qui regarde Oreste, si douce et si grave à la fois?

Il rode, indécis; et ses pas résonnent sur le pavé de marbre, <pie le soleil, filtrant par les hautes fenêtres, fleurit de mosaïques lumineuses. Il s’arrête un instant devant le fron-

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